DES ÉTÉS PAS COMME LES AUTRES

Été 1930: Y a-t-il un cinéma au ciel?

Pendant l'été 1930, l'économie va mal. Un travailleur... (Infographie Le Soleil)

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Pendant l'été 1930, l'économie va mal. Un travailleur sur cinq se retrouve au chômage. La colère monte. Mais pour oublier la crise, il y a le cinéma.

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(Québec) Dans l'histoire de Québec, il y a des étés dont on se souvient en raison d'un événement spectaculaire, et d'autres qui ont été marqués par un climat social particulier, qui alimentait toutes les discussions. Au cours des prochaines semaines, Le Soleil revient sur quatre de ces étés pas comme les autres. Des étés témoins de l'évolution des moeurs d'une ville, depuis l'arrivée des films parlants en français en 1930 jusqu'aux premiers jours de la Révolution tranquille en 1960. Embarquement immédiat.

L'économie va mal. Un travailleur sur cinq se retrouve au chômage. La colère monte. Mais pour oublier la crise, il y a le cinéma. À cause de lui, la ville de Québec défie l'Église. Elle boude les concerts. Et quand le grand écran magique se met à parler en français, à l'été 1930, c'est le coup de foudre. Avez-vous vos billets?

Un conseil : si vous planifiez une visite à Québec, à l'été 1930, il vaut mieux vous armer de patience. Dès les premiers jours de beau temps, les automobiles de touristes sèment la pagaille dans les rues étroites du centre-ville. Sans parler des travaux routiers interminables, qui exaspèrent tout le monde. Jour après jour, les rares policiers qui tentent de gérer la circulation chaotique sont débordés.

Il faudra attendre la fin de l'été pour que la mairie envisage d'installer une invention révolutionnaire : le feu de circulation.

Qu'on se le dise : le maire de Québec, Henri-Edgar Lavigueur, n'aime pas la nouveauté. En juin, Monsieur affirme que les terrains de camping ne constituent pas «une bonne chose». Il prétend que cela représente une concurrence déloyale pour les hôtels. M. le maire se demande même si les campeurs constituent des touristes «désirables»...

Vrai qu'en ce début d'été, les autorités voient le mal partout. La police ferme une salle de patins à roulettes à l'angle des rues Dorchester et Saint-Vallier. Elle ferme aussi une salle de danse qu'exploitait le restaurant Au Coin de Paris, sous la terrasse Dufferin.

La chanson Parlez-moi d'amour, de Lucienne Boyer, fait un malheur. Mais il semble que la jeunesse se trémousse sur une musique «endiablée» qui fait peur à beaucoup de gens. On la surnomme bientôt le swing.

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Saint Charlie Chaplin, priez pour nous!

Tout le monde vous le dira. Depuis l'effondrement de la Bourse, en octobre 1929, plus rien n'est pareil. À New York, en l'espace de quelques jours, l'indice Dow Jones a perdu l'équivalent de 30 milliards $. Dix fois le budget annuel du gouvernement des États-Unis. L'économie mondiale ne s'est pas relevée. Et dès le mois de juin, celle de Québec commence à vaciller.

Le 9 juillet, des jeunes chômeurs attaquent à coups de pierres des Polonais qui travaillent au tunnel Saint-Malo. «Rentrez chez vous! On veut du travail!» hurlent les mécontents. La police doit intervenir.

Heureusement, pour chasser les idées noires, il y a le cinéma. Une évasion à la portée de tous, puisque le coût d'entrée représente moins d'une heure de salaire, en moyenne.

Les salles ont poussé comme des champignons. Plusieurs sont gigantesques. La plus grande, l'Auditorium, compte 1817 places. Même le Château Frontenac dispose d'une grande salle pouvant accueillir 400 spectateurs.

Rien ne semble en mesure d'entamer la popularité du grand écran. Ni la censure ni même l'hostilité de l'Église catholique, qui le dénonce comme «une école du soir tenue par le diable».

À Québec comme ailleurs, les salles sont pourtant interdites au moins de 16 ans. Et les films sont soumis aux caprices du Bureau de la censure. En juin, le Bureau s'acharne sur le film La passion de Jeanne d'Arc. On trouve les moines «trop gras». On s'inquiète que les membres du clergé aient l'air «vicieux». On s'indigne qu'un évêque ait «une tête de brute».

Dans son livreAnastasie ou La censure du cinéma au Québec, Yves Lever raconte que La passion de Jeanne d'Arc prend finalement l'affiche, amputé d'au moins 20 minutes. Environ le quart de la durée initiale.

Souvent, les scènes de crimes sont soigneusement éliminées des films. «Pour ne pas enseigner des trucs», disent les censeurs sans rire. Un jour, ils vont jusqu'à remettre de l'ordre dans un film qui raconte les amourettes d'un homme et d'une femme jusqu'à leur mariage. Pour respecter les bonnes moeurs, les génies de la censure placent le mariage au début! Tant pis si le film commence désormais par la fin! Tant pis si le scénario devient incompréhensible!

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La Poune à la rescousse

Peu importe. Le cinéma survit à tout. Même à l'obstacle de la langue. En effet, jusqu'à cet été pas comme les autres, les films parlants sont quasiment tous en anglais. Y compris en France. En janvier 1930, sur 100 films «parlants» présentés à Paris, 80 sont en anglais. Quinze sont en allemand ou en russe. Seulement cinq parlent français.

Pour soutenir l'intérêt, les propriétaires agrémentent la présentation avec des «vaudevilles», des petits spectacles qui ne brillent pas toujours par leur subtilité. En juillet, en guise de complément à un film en anglais, le cinéma Princess annonce un vaudeville avec Rose Ouellet, intitulé Plante-toé la Poune. Pour l'humour fin, vous faites mieux de brandir une tarte à la crème et de vous l'écraser en pleine figure.

Incroyable mais vrai. À partir du mois d'août, le cinéma augmente encore son audience, avec la multiplication des films en français. Les foules deviennent encore plus «considérables». Une vraie lune de miel. Pendant quelques mois, le théâtre et la musique ne font plus le poids. Un grand nombre de spectacles prévus pour l'automne doivent être reportés à l'hiver, faute de public!

«Le cinéma a transformé l'imaginaire, explique Yves Lever. Les saints ne sont plus les saints du calendrier. Ce sont Charlie Chaplin, Buster Keaton, Clark Gable ou Greta Garbo.»

D'accord. Mais il y a des limites. À l'été 1930, ce n'est pas à Québec qu'on risque d'entendre l'actrice Mae West s'exclamer : «Les hommes sont si nombreux. Et la vie est si courte.»

Demain, le téléphone sans fil

Le 31 juillet, les gens de Québec oublient un peu le cinéma. Une foule considérable se rassemble sur la terrasse Dufferin et sur les Plaines pour apercevoir le plus grand dirigeable du monde, le R -100, qui termine sa première traversée de l'Atlantique. Son concepteur, Denniston Burney, rêve d'une première ligne aérienne. Il annonce un temps où les dirigeables feront le voyage Londres-Montréal en deux jours, à la vitesse «vertigineuse» de 85 milles à l'heure (140 km/h).

En attendant, les mauvaises nouvelles s'accumulent. Tous les jours ou presque, les entreprises annoncent des mises à pied. Le coup le plus dévastateur survient le 15 septembre. Pas moins de 450 personnes perdent leur emploi, au Port de Québec. Pour l'économie locale, c'est un uppercut dévastateur. On frôle le K.-O. Et ce n'est qu'un début.

À travers le Québec, le taux de chômage officiel atteint 22,5 %. Des milliers de gens sans ressources réclament des grands travaux. À Ottawa, le nouveau gouvernement conservateur du premier ministre Richard Bedford Bennett improvise en catastrophe des secours immédiats de 4 millions $.

Soudain, le monde ressemble à une Cocotte-minute sur le point d'exploser. Le 14 septembre, les journaux accordent une large place aux élections en Allemagne, où les extrémistes ont connu une progression fulgurante.

«Qui est donc ce petit homme à moustache qui vient de récolter six millions de votes?» se demandent plusieurs lecteurs du Soleil.

Il s'appelle Adolf Hitler.

L'été 1930 se termine pourtant sur une note optimiste, avec la publication d'un essai intitulé Le monde en 2030, du politicien anglais Frederick Smith. Un brin visionnaire, M. Smith entrevoit un monde où «la téléphonie sans fil et la télévision stéréoscopique [en 3D] auront bouleversé les habitudes».

Le politicien annonce aussi que les électeurs du futur auront beaucoup de temps pour participer à la vie démocratique. Grâce aux multiples progrès technologiques, Monsieur assure que les citoyens du futur travailleront à peine «16 heures par semaine».

Ouille. Comme le dira un certain Yogi Berra, «il est très difficile de faire des prédictions, particulièrement en ce qui concerne le futur». 

Pour en savoir plus :

  • Yves Lever. Anastasie ou La censure du cinéma au Québec, Éditions du Septentrion, 2009.
  • Jean-Marie Lebel. Les chroniques de la capitale : Québec 1608-2008, Les Presses de l'Université Laval, 2008.
  • Pierre Pageau. Les salles de cinéma au Québec, Les éditions GID, 2008.

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