Les Juifs de Québec: grandeur et déclin d'une communauté

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(Québec) De la grande migration est-européenne du début du XXe siècle jusqu'à son déclin, à la fin des années 60, les Juifs ont joué un rôle important dans l'histoire de Québec. Malgré sa petite taille, la communauté a été au coeur de débats cruciaux pour l'histoire juive canadienne, en plus de jouer un rôle majeur dans le monde des affaires. Gros plan sur un groupe religieux méconnu qui vit sa foi dans la plus grande discrétion.

Dovin Lewin, le rabbin de la communauté Beth... (Photothèque Le Soleil) - image 1.0

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Dovin Lewin, le rabbin de la communauté Beth Israël Ohev Sholom

Photothèque Le Soleil

Même si à son apogée, en 1961, la communauté juive de Québec comptait à peine 500 représentants, son influence est loin d'avoir été négligeable dans l'histoire de la ville, voire du pays. Des hommes d'affaires notoires, comme Maurice Pollack et Marcel Adams, ont contribué au développement de la capitale, laissant des traces toujours visibles dans le paysage.

Malgré ce riche passé, Simon Jacobs avoue qu'il est «pratiquement parti de rien» lorsqu'il s'est attelé en 2005, avec le professeur Pierre Anctil, à la rédaction du livre Les Juifs de Québec - Quatre cents ans d'histoire*. «Nulle part on pouvait trouver des archives. Il faut dire que la communauté juive de Québec a été beaucoup moins importante que celle de Montréal, qui compte aujourd'hui 80 000 personnes», explique M. Jacobs, un ancien musicien de l'Orchestre symphonique, rencontré par Le Soleil au cimetière juif de Québec, sur le boulevard René-Lévesque.

Quelque 200 Juifs reposent dans ce lopin, près de l'avenue Myrand. Les parents d'Arthur Aron, conseiller en investissement chez BMO Groupe financier, sont enterrés ici. «Ça, autour, ce sont tous leurs amis...», lance l'homme de 65 ans, en montrant du doigt des pierres tombales. «Mon père avait une bijouterie sur la rue Saint-Joseph, à l'époque de Pollack. Ma mère a fait partie d'une troupe de danse avec Frank Sinatra. On voit une photo d'elle dans le livre. C'est la deuxième à gauche, avec les grandes jambes...»

Rue Saint-Joseph

Au début du XXe siècle, les Juifs commencent à brasser des affaires en basse ville.

Dans les années 30, une cinquantaine d'entre eux tiennent boutique rue Saint-Joseph, essentiellement dans le domaine du vêtement, des bijoux et de la fourrure. Parmi eux, Maurice Pollack, «arrivé au pays avec cinq cennes dans ses poches» et qui a réussi à ouvrir «le premier magasin moderne, pas seulement au Québec, mais au Canada», rappelle Simon Jacobs. «Il y avait même un Steinberg au sous-sol, c'était une innovation pour l'époque.»

La communauté juive de Québec, malgré sa petite taille, a joué un rôle important dans l'évolution juive du pays. C'est ici, en 1738, qu'est arrivée Esther Brandeau, une jeune femme déguisée en homme et qui inspira le roman Yentl, porté au grand écran en 1983, avec Barbra Streisand dans le rôle-titre. Il s'agit de la première personne d'origine juive à figurer dans les livres d'histoire canadiens.

«C'est aussi à Québec que le Parlement du Bas-Canada a accordé, en 1832, des droits civiques identiques aux autres citoyens du pays. C'était une première dans l'Empire britannique», explique Pierre Anctil, professeur titulaire au Département d'histoire de l'Université d'Ottawa.

Natif de Québec et parlant couramment yiddish, Pierre Anctil dit avoir nourri sa passion pour la communauté juive lors de ses promenades, près de l'ancienne synagogue, où se trouve actuellement le Théâtre Périscope. «J'en conserve un souvenir très fort. À l'époque, on voyait très bien les étoiles de David sur l'édifice.»

Trois synagogues

Avec la retraite du rabbin Samuel Prager, qui venait de Mont-réal pour présider les offices, la communauté juive de Québec a fait appel en 2006 à Dovid Lewin pour prendre la relève. Bien installé dans la capitale avec sa femme d'origine québécoise et ses quatre enfants, ce natif de Paris assure les offices religieux hebdomadaires, à la synagogue de l'avenue de Mérici, ouverte dans les années 80.

«À une certaine époque, il y avait trois synagogues à Québec, explique-t-il. Au lendemain de la Seconde Guerre, deux d'entre elles ont fusionné pour donner naissance à la synagogue du quartier Montcalm», fermée ensuite parce que trop grande. Le premier ministre israélien David Ben Gourion la visita en mai 1961.

Intégration positive

Les relations entre la communauté juive et la population francophone de la capitale n'ont pas toujours été un long fleuve tranquille. En mai 1944, un incendie criminel éclate à la synagogue de la congrégation Beth Israël Ohev Sholom, la veille de son inauguration. Il s'agit de l'un des actes antisémites les plus graves de l'histoire québécoise. «Beaucoup de monde craignait que l'arrivée des Juifs appauvrisse les paroisses catholiques», précise Pierre Anctil.

Un incident qui fait figure d'exception au regard du calme qui a presque toujours régné entre les Juifs de Québec et leurs compatriotes canadiens-français. «En général, ça se passe très bien, mentionne le rabbin Dovid Lewin. Les Juifs de Québec font partie du décor depuis longtemps. Ils sont très bien intégrés.»

«Une relation très positive», reprend Pierre Anctil. «N'oublions pas que le magasin Pollack a grandi parce que ses clients étaient des Canadiens français. C'est l'histoire d'un succès, comme celle du promoteur immobilier Marcel Adams.»

La communauté juive de Québec a maintenant peu à voir en nombre avec les immigrants débarqués d'Europe de l'Est, à la fin des années 50. «Les nouveaux arrivants vont et viennent, de sorte que la population juive ne parvient pas à s'accroître», notent les auteurs Jacobs et Anctil.

Une centaine de familles fréquentent la synagogue de l'avenue de Mérici. Elles sont surtout originaires de la France et du Maghreb. «Il y a aussi beaucoup de gens de passage, comme des chercheurs et des étudiants étrangers de l'Université Laval. Lors des célébrations de la Pâque juive et du Yom Kippour, on peut compter jusqu'à une centaine de personnes.»

* PIERRE ANCTIL et SIMON JACOBS. Les Juifs de Québec - Quatre cents ans d'histoire, Presses de l'Université du Québec, 244 p.

Le salut vulcain de Spock

Sur une pierre tombale du cimetière juif de Québec, les amateurs de science-fiction reconnaîtront un symbole de la série Star Trek, celui du salut vulcain de Monsieur Spock, conçu par Leonard Nimoy lui-même. Le regretté acteur était issu d'une famille juive orthodoxe de culture yiddish, originaire d'Ukraine. Gamin, il accompagnait souvent son grand-père à la synagogue, d'où le souvenir de ce geste entré dans la culture populaire - doigts écartés entre le majeur et l'annulaire, en forme de V, avec le pouce étendu - qui représente le terme Shaddaï, signifiant «Tout-puissant».

Le camp L, baptisé «le village des pauvres»,... (Photo Archives, Commission des champs de bataille nationaux) - image 3.0

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Le camp L, baptisé «le village des pauvres», derrière le Manège militaire, a servi de lieu d'internement pour des centaines de Juifs, entre juillet et octobre 1940.

Photo Archives, Commission des champs de bataille nationaux

Des prisonniers juifs sur les Plaines

L'endroit où s'élève, chaque mois de juillet, la grande scène du Festival d'été, derrière le Manège militaire, a été le théâtre d'un événement dramatique, en 1940 : l'internement de plusieurs centaines de Juifs allemands. Un moment noir de l'histoire de Québec «complètement oublié», explique Pierre Anctil.

Janvier 1933. L'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler, en Allemagne, sonne le début de persécutions pour les Juifs qui fuient le pays en hordes. De 500 000 au début des années 30, ils ne sont plus que 235 000 au début de la Seconde Guerre mondiale.

Alors que l'Europe s'enflamme, la majorité des exilés peinent à trouver une terre d'accueil, soupçonnés en plus d'être à la solde du Führer. Quelque 50 000 trouvent refuge en Angleterre. En 1940, le premier ministre anglais Winston Churchill demande au Canada d'accueillir ces «étrangers ennemis». L'opération de transfert et l'identification des personnes se déroulent dans la confusion la plus totale. «Des centaines de Juifs allemands sont identifiés à tort comme des adversaires politiques de la Couronne britannique», soulignent les auteurs.

Quelque 600 d'entre eux sont envoyés à Québec, en juillet 1940. «Lorsqu'ils débarquent au port, on croit qu'il s'agit seulement des prisonniers de guerre, mais il y avait beaucoup de Juifs et de rabbins, souligne Simon Jacobs. Dans l'hystérie qui prévalait à l'époque, on les avait confondus avec des prisonniers de guerre», ajoute Pierre Anctil.

Coupés du monde

Qu'importe, les nouveaux arrivants sont soumis à un régime militaire et parqués au camp L des Cove Fields, sur les Plaines. Pendant trois mois, les détenus vivent dans «une oisiveté de tous les instants», dans un enclos de 150 mètres carrés.

Coupés du monde, les détenus ne possèdent aucun moyen de faire valoir leurs droits. S'ils ne souffrent ni de faim ni de froid, en revanche, ils subissent «une situation absurde et humiliante». Parmi les prisonniers, Max Stern, décédé en 1987, qui deviendra l'un des plus importants marchands d'art de l'histoire canadienne.

Après 13 semaines, au cours desquelles les conditions de détention deviennent moins strictes, le camp de Québec est démantelé en octobre 1940, et les prisonniers transférés en Estrie pour trois autres années de captivité. À quelques exceptions près, tous ont eu la vie sauve.

Trois personnalités de Québec

Marcel Adams

Originaire de Moldavie, Meir Abramovici, devenu Marcel Adams, arriva au Canada en 1931. Il passa en coup de vent à Québec avant de s'établir à Montréal. En 1954, il lorgne du côté de l'immobilier et revient dans la capitale pour devenir un joueur incontournable du renouveau urbain. Il fait construire Les Galeries de la Canardière, en 1960, puis, dans les années 80, les Galeries de la Capitale. C'est à lui qu'appartient le terrain où s'élève l'hôtel Le Concorde. Sa fortune personnelle est évaluée à 1,8 milliard $. Âgé de 95 ans, il vit dans la région de Montréal.

Léa Roback

D'origine polonaise, cette militante syndicale est considérée comme la pionnière du féminisme au Québec, par son implication dans la lutte pour le droit de vote des femmes. Ses parents ont été propriétaires d'un magasin général à Beauport, au début du siècle dernier. Elle empruntait régulièrement le tramway pour se rendre à l'école anglophone protestante Victoria. À l'occasion, elle fréquentait la synagogue de Québec. En 1918, en raison des ennuis de santé de sa mère, elle retourne vivre à Montréal, avec sa famille. Elle est morte en 2000, à l'âge de 97 ans. Une rue de l'arrondissement de Beauport porte son nom.

Maurice Pollack

Au début des années 40, l'homme d'affaires le plus fortuné de la communauté juive de Québec. D'origine ukrainienne, aîné d'une famille de trois enfants, il serait arrivé dans la capitale en mars 1902, à l'âge de 17 ans. Il fonda le célèbre magasin Pollack, rue Saint-Joseph, en novembre 1931. Grand philanthrope, il fit don en 1948 d'une somme de 25 000 $ à l'Université Laval. Un pavillon de l'institution a été baptisé en son nom. Il posséda la résidence Pollack, sur Grande Allée, dont la façade subit actuellement une cure de rajeunissement. Maurice Pollack est décédé le 16 décembre 1968, à l'âge de 85 ans, 10 ans avant la faillite de son commerce du quartier Saint-Roch.

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