Afghanistan: la mission impossible

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Deux jeunes enfants afghans croisent une patrouille militaire canadienne sur la route de Kandahar, en 2002.

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(Québec) Le journaliste canadien Graeme Smith croyait que la bravoure et la bonne volonté suffiraient à guérir l'Afghanistan. Il avait tort. Comme tant d'autres avant lui. «J'ai le coeur brisé depuis que nous avons perdu la guerre dans le sud de l'Afghanistan», écrit-il en ouverture d'un livre-choc intitulé Et les chiens bouffent les cadavres. Son périple, c'est un voyage au bout du cauchemar afghan.

Lorsque Graeme Smith débarque pour la première fois en Afghanistan, en 2005, un vent d'optimisme balaye le pays. Les spécialistes croient que les talibans sont en déroute. Un haut commandant canadien prédit leur défaite finale dans moins de deux ans. On ne vend pas seulement la peau de l'ours avant de l'avoir tué. On porte déjà le chasseur en triomphe.

Sur le terrain, l'enthousiasme tourne parfois à la farce. Dans la province de Zaboul, on s'esclaffe devant une route mal planifiée, qui croise une piste d'atterrissage d'un aéroport. Pas grave. L'important, c'est que la peur disparaisse. Des millions de réfugiés rentrent chez eux. À Kaboul, dans un hôtel fréquenté par les étrangers, un barman s'est fait tatouer sur la gorge les mots Coupez ici, accompagnés par une série de pointillés qui faisaient le tour du cou.

La pensée magique fait des ravages jusqu'à Kandahar, l'ancien fief des talibans, au sud du pays. La municipalité s'est dotée d'un «Plan d'action et de développement» digne des rêves d'un émir du pétrole gorgé d'ecstasy. Il est notamment question de trolleybus, de jardins, de fermes urbaines et de cinémas. Un seul souci : on se demande où mettre les 300 nouvelles usines qui ne vont pas tarder à surgir!

Les bons Samaritains accourus de Paris, de New York ou d'Ottawa sont d'accord sur une chose. Tout ce qui manque à l'Afghanistan, ce sont des troupes supplémentaires pour améliorer la sécurité. Même le sort des femmes inspire l'optimisme. La nouvelle constitution leur garantit plus de 25 % des sièges à la chambre des députés. Difficile à croire, mais la proportion d'élues féminines en Afghanistan va dépasser celle qui existe au Parlement canadien (24,6 %) et au Congrès des États-Unis (19,4 %)!

La liberté pour 10 $

Les routes de l'Afghanistan sont pavées de bonnes intentions. Les étrangers ont l'impression de mener un combat pour la civilisation. Malheureusement, ils ignorent à peu près tout de ce que vivent les Afghans. À commencer par l'ampleur de la corruption qui gangrène le pays.

Dans les districts les plus reculés, il n'est pas rare que les armes et les munitions envoyées par le gouvernement afghan aboutissent entre les mains des talibans. Des fonctionnaires les offrent en échange de protection! Ailleurs, les soldats afghans ne sont pas payés, parce que leurs officiers supérieurs ont empoché l'argent.

Pour obtenir certains postes névralgiques dans la fonction publique afghane, l'aspirant fonctionnaire doit débourser une somme colossale. Jusqu'à 200 000 $ dans l'unité qui supervise le narcotrafic. Le fonctionnaire espère ensuite rentabiliser son «investissement» grâce aux pots-de-vin et aux trafics divers.

Faut-il évoquer la justice? Souvent, les malheureux qui aboutissent en prison sont ceux qui n'ont pas assez d'argent pour payer leur liberté. «N'importe quel taliban peut acheter sa liberté pour 10 $», finit par confier un diplomate désabusé à Graeme Smith.

Bon appétit

À partir de la fin de 2005, l'Afghanistan replonge dans la guerre. L'insurrection prend de l'ampleur, en particulier dans le sud du pays. Ceux qui collaborent avec les étrangers courent un danger mortel. Les attentats et les enlèvements se multiplient. Au cours des sept années suivantes, plus de 17 000 civils vont perdre la vie dans les combats. La situation devient si dangereuse que beaucoup de projets d'aide doivent être abandonnés.

L'OTAN soupçonne des djihadistes venus de l'étranger. Le président afghan accuse le Pakistan voisin. Mais une série d'entrevues menées par Graeme Smith, sur le terrain, suggèrent une réalité plus complexe. La guerre n'était pas celle que l'on croyait!

Surprise, la religion ne constitue pas la motivation première des insurgés talibans. La plupart sont plutôt animés par l'esprit de vengeance. Plusieurs veulent venger la mort d'un parent tué par un bombardement occidental. D'autres viennent de tribus qui n'obtiennent pas leur part de l'argent du gouvernement ou de la culture de l'opium.

Dans l'ensemble, les combattants ne s'intéressent guère à la politique. Beaucoup ne savent pas lire. La majorité n'ont jamais vu un gratte-ciel. Pas moins de 41 des 42 talibans interrogés n'arrivent pas à situer le Canada sur une carte du monde. Certains ignorent même qu'il s'agit d'un pays! «C'est peut-être une ville ancienne qui a été détruite» risque l'un d'eux.

Malgré le danger, Graeme Smith continue à se rendre dans la région de Kandahar, là où se trouvent le gros des forces canadiennes. Il en ramène des images à glacer le sang. Comme lorsque le gouverneur, Asadullah Khalid, insiste pour amener des visiteurs un champ de bataille tout proche. Il fait une chaleur horrible. Sur place, le groupe découvre avec horreur un monticule de cadavres ensanglantés, tout grouillant de mouches. On distingue plusieurs enfants. La puanteur est insupportable. Seul le gouverneur s'intéresse au décompte des morts parmi les insurgés. Une centaine. Monsieur est déçu. Il s'attendait à deux fois plus.

Mais il en faudrait davantage pour troubler le gouverneur. «À table», s'écrit-il, en invitant tout le monde à dîner. Contre toute attente, le carnage lui a ouvert l'appétit!

Lunettes roses obligatoires

Jusqu'au bout, l'OTAN s'accroche à l'idée d'une victoire définitive. Jusqu'au bout, les lunettes roses sont de rigueur. Même au terme d'une attaque complètement vaine qui a fait 4 morts et 10 blessés parmi les militaires canadiens, le haut commandement entonne son refrain jovialiste. «La journée a été un succès total», proclame un communiqué.

«Les troupes de l'OTAN étaient obnubilées par un zèle de missionnaires soucieux d'apporter la civilisation à des villageois arriérés, écrit Smith. Les officiers parlaient des Afghans comme des ignares qui, voyant arriver les véhicules armés de l'OTAN, croyaient qu'il s'agissait de nouvelles armes russes, ce qui laissait penser que les gens n'avaient même pas entendu parler du départ de l'URSS, près de deux décennies auparavant.»

Après 13 années d'intervention étrangère, le bilan provisoire donne le vertige. De 2001 à 2014, les États-Unis et leurs alliés ont déversé 109 milliards $ en aide sur l'Afghanistan. Plus que pour le célèbre plan Marshall, qui a permis de reconstruire l'Europe, après la Seconde Guerre mondiale.

Au plus fort de l'engagement, en 2011, plus de 140 000 soldats étrangers étaient stationnés dans le pays. En 2015, ils ne sont plus que 13 000, dans un pays en proie à un chaos grandissant. Tout ça pour ça? a-t-on envie de demander.

«Nos techniques modernes ressemblent à celles des premiers médecins, qui, ignorant presque tout du corps humain, prescrivaient des saignées ou pratiquaient la trépanation pour extirper la folie de leurs patients», conclut-il.

«Nous envahissons un pays avec la même foi aveugle en nos méthodes, nous nous jetons sur lui de toutes nos forces et tentons d'arracher les idées qui nous semblent dangereuses, comme si les balles et les bombes pouvaient guérir l'extrémisme.»

Épilogue

La prison de Sarposa, dans le sud de l'Afghanistan, incarne l'histoire récente du pays. Le 13 juin 2008, les talibans attaquent le bâtiment en faisant exploser un camion bourré d'explosifs devant l'entrée. Le portail de fer est projeté à 125 mètres. Au moins 800 détenus prennent la fuite. Et les policiers appelés en renfort préfèrent piller les lieux plutôt que de poursuivre les fugitifs!

Comme d'habitude, la communauté internationale conclut qu'il faut plus d'argent. Au cours des années suivantes, Sarposa est transformée en prison ultramoderne. Elle sera inaugurée en grande pompe par le ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon.

Peine perdue. En avril 2011, les talibans organisent une autre évasion massive grâce à un tunnel. Les insurgés ont loué un bâtiment juste en face de la prison. Apparemment, personne n'a remarqué les camions qui sortaient la terre en plein jour. Surtout, personne n'a entendu le moindre bruit. Même lorsque les talibans ont percé le plancher de béton.

Et ça, c'était la prison modèle. Imaginez les autres...

________________

Graeme Smith. Et les chiens bouffent les cadavres : notre guerre en Afghanistan, traduit de l'anglais par Benoît Léger, Québec, Presses de l'Université Laval, 2015, 316 p.

Le Canada en Afghanistan: quelques chiffres

40 000
Nombre de soldats canadiens ayant servi en Afghanistan, de 2001 à 2014
162
Nombre de Canadiens morts en Afghanistan (158 soldats, 4 civils)
11 G$
Coût approximatif de la mission canadienne en Afghanistan, de 2002 à 2014
169e
sur 172
Rang de l'Afghanistan sur l'Indice du développement humain des Nations Unies, au moment de la prise du pouvoir par les talibans, en 1996
169e
sur 187
Rang de l'Afghanistan sur l'Indice du développement humain des Nations Unies, en 2014

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