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L'organisme Atout-Lire propose trois cours d'alphabétisation par semaine.... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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L'organisme Atout-Lire propose trois cours d'alphabétisation par semaine.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

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(Québec) «Veux-tu lire le prochain paragraphe, Rita?»

Rita s'exécute entre deux ricanements de timidité. «Lé-a nous quit-te-ra le 19 mars pour son congééé de ma-ter-ni-té. On lui sou-hai-te la... oh! ça, c'est un mot difficile... la meil-leu-re des chan-ces.»

En ce lundi après-midi de mars, dans un local de l'organisme communautaire Atout-Lire, dans le quartier Saint-Sauveur, la femme de 79 ans est attablée avec quatre autres participantes pour l'un de ses trois cours hebdomadaires d'alphabétisation. Au programme aujourd'hui dans cet atelier pour débutants, la lecture du bulletin d'information du CA.

Chacune lit son paragraphe, sous la supervision des animatrices Émilie et Marie-Claude, et du stagiaire Thomas, qui distribuent conseils et renforcements positifs.

Le y dans le mot payer pose un problème. «Ça fait yé», explique Émilie à Francine. La cédille et les lettres muettes causent aussi des ennuis. Nouvelles explications. «Un thé s'écrit avec un h, mais ça se prononce té.»

L'ambiance est décontractée, les blagues fusent. Les participantes se donnent un coup de pouce, l'une aidant sa voisine à trouver la bonne prononciation, l'autre l'encourageant lorsqu'elle trébuche.

«La dynamique de groupe est très importante», explique au Soleil l'animatrice Marie-Claude Pellerin. «Les gens sont très nerveux lorsqu'ils arrivent ici. Ils ont vécu beaucoup d'échecs. Il y a beaucoup de barrières à faire tomber. Il existe plusieurs causes à l'analphabétisme, comme l'incapacité de se mouler dans le système scolaire, des problèmes d'adaptation ou de santé, un contexte familial difficile. Tous ces facteurs finissent par s'accumuler.»

L'implication citoyenne est également un aspect que l'organisme cherche à développer chez les participants. «On tente de leur faire prendre conscience qu'ils ont aussi leur place dans la société, même s'ils ne savent ni lire ni écrire. Ils ont des opinions, des besoins, des droits», glisse Marie-Claude Pellerin. C'est d'ailleurs sous la pression des groupes d'alphabétisation que le gouvernement a consenti à mettre les photos des candidats sur les bulletins de vote. «C'était inacceptable que des gens ne puissent participer à la vie démocratique. Aller voter pour ces gens, ce n'était pas évident», renchérit sa collègue Léa Tousignant.

L'atelier se poursuit par un jeu-questionnaire où chacun doit aller au tableau écrire sa réponse à une question personnelle? Qu'est-ce que tu aimes le plus à Atout-Lire? Depuis quand viens-tu ici? Dans quelle ville es-tu née? Quelle musique aimes-tu écouter?

Si les réponses viennent naturellement pour quelqu'un possédant des connaissances minimales en français, encore là, rien n'est facile.

Maintien d'acquis

Dans un autre cours où Le Soleil s'est pointé, un lundi soir de février, quatre participants (trois réguliers manquaient à l'appel) passent une partie de leur cours à feuilleter des magazines et des journaux, à la recherche d'une photo ou d'un titre qui les accroche. Puis, chacun écrit une phrase de son cru, selon l'inspiration du moment, ou encore explique à voix haute ce que l'image leur inspire.

Richard, 63 ans, découpe une photo d'un quotidien montrant un sac de confettis déposé par des étudiants devant la porte d'entrée du bureau de Philippe Couillard. Marie-Thérèse, 86 ans, une amoureuse de la nature, a choisi une photo de magazine d'un merle nourrissant ses petits. Elle retranscrit avec assiduité une phrase dans son carnet de bord.

Marie-Thérèse Guérard montre avec fierté le scrapbook de sa vie, intitulée Les oeuvres de Marie-Thérèse. Des photos de sa famille côtoient des images de magazines qui la renvoient à des souvenirs de jeunesse, à l'île d'Orléans. Ici et là, des phrases simples écrites au crayon de plomb.

«Nous ne suivons pas un programme scolaire, ça ne fonctionne pas avec eux. Si on est toujours dans les règles, ça les bloque. Nous sommes davantage dans le maintien d'acquis», explique l'animatrice Léa Tousignant. «Même si ce n'est pas toujours écrit de façon correcte, on n'en fait pas de cas. L'important, c'est qu'ils arrivent à se faire comprendre.»

Si la moyenne d'âge des participants se situe entre 40 et 60 ans, de jeunes adultes viennent aussi cogner aux portes d'Atout-Lire. Forts d'une confiance retrouvée, les plus persévérants mettront ensuite le cap sur l'éducation aux adultes. De plus en plus d'immigrants se glissent aussi dans les groupes. À l'organisme Lis-moi tout Limoilou, ils forment d'ailleurs l'essentiel de la clientèle. «Ça crée de belles discussions interculturelles», mentionne Marie-Claude Pellerin.

Carnet santé

Le groupe, Richard Doyon en tête, est particulièrement fier, d'avoir contribué à la confection d'un carnet santé, lancé l'automne dernier. «Ç'a été un travail énorme. C'est un outil très pratique lorsque les gens se rendent chez le médecin», explique l'animatrice Johanne Arsenault.

Le petit carnet renferme de multiples illustrations et permet au patient éprouvant des problèmes de lecture à mettre, par exemple, des mots sur les différentes sensations de douleur (ça pique, c'est chaud, ça déchire...), de cocher ses allergies à des aliments à l'aide de photos, et de mieux comprendre la posologie d'un médicament. «On espère trouver du financement pour le produire à la grandeur de la province», clame fièrement Mme Arsenault.

Marie-Thérèse... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 2.0

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Marie-Thérèse

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Des apprentis lecteurs témoignent

Marie-Thérèse 86 ans

«J'ai quitté l'école à 12 ans pour aider mes parents sur la ferme, à l'île d'Orléans. Je voulais continuer, mais je ne pouvais pas. On n'avait pas de livres à la maison. Mes parents n'avaient pas assez d'argent. J'ai toujours eu du mal à comprendre ce que je lisais, j'étais trop nerveuse. J'ai travaillé comme préposée aux bénéficiaires à l'hôpital du Sacré-Coeur jusqu'à 45 ans. J'ai aussi été femme de ménage dans les maisons privées. Je viens à toutes les semaines chez Atout-Lire depuis 15 ans. Je prenais des marches sur la rue Saint-Vallier et j'ai vu les annonces dans la vitre. Je me suis décidée à rentrer et j'ai donné mon nom. J'aurais aimé faire une garde-malade, mais ça prenait une 12e année.»

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Richard

Le Soleil, Patrice Laroche

Richard 63 ans

«Quand j'étais jeune, à Loretteville, j'avais beaucoup de misère à l'école. Je ne comprenais pas, je ne me souvenais de rien. J'ai doublé souvent. Je suis allé à une école de métiers, mais j'ai arrêté à cause de mon épilepsie, vers l'âge de 20 ans. J'ai bien essayé de me faire engager, mais ça n'a jamais marché. Je suis devenu inapte au travail. J'ai fait beaucoup de bénévolat. Je viens à Atout-Lire depuis une quinzaine d'années. C'est calme, c'est pas énervant, il n'y a pas de stress. On apprend beaucoup de choses. On a de bonnes animatrices.»

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Réjeanne

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Réjeanne 65 ans

«J'avais beaucoup de difficulté à l'école, à Saint-Pamphile. Ça rentrait pas, j'étais tout le temps en retard sur les autres. La maîtresse était pas mal sévère. Elle criait après moi, me lançait des noms, me pinçait les bras. Je l'aimais pas. J'ai arrêté en 4e année. J'aurais aimé ça aller plus loin, j'aimais apprendre. Je suis restée à la maison pour aider ma mère. J'ai travaillé dans les cuisines de restaurants, à faire la vaisselle, couper des légumes. J'ai commencé à venir à Atout-Lire quand c'était sur la rue Sainte-Thérèse. Ça fait longtemps. Au début, j'étais gênée. Je me suis beaucoup améliorée. J'ai plus de mal à compter, surtout l'argent à l'épicerie.»

Rita 79 ans 

«J'ai été élevé par les Soeurs de la Charité, à Montréal. J'étais seule, je n'avais pas de famille. Je ne suis pas allée à l'école longtemps. Je m'étais toujours dit qu'une fois vieille, j'essayerais d'aller à l'école. Je n'en parlais pas à personne. C'était comme un secret. J'ai été aide-domestique pendant 32 ans dans une résidence de Sillery. Je viens à Atout-Lire trois fois par semaine. Ça m'aide beaucoup surtout pour calculer l'argent. C'est important surtout pour ne pas se faire voler. J'essaye de lire des livres et des journaux. Je cherche des mots que je suis capable de lire. Le Bon Dieu m'a aidée dans un sens...»

Un million de personnes touchées

Environ 19 % des adultes québécois de 16 à 65 ans, soit un million de personnes, ont de faibles compétences en lecture et en écriture.

Malgré l'ampleur de cette lacune, les organismes communautaires en alphabétisation se partagent une enveloppe de 12,8 millions $ du ministère de l'Éducation, soit une moyenne de 98 000 $. «C'est insuffisant. Nous travaillons très fort pour faire reconnaître le problème auprès du nouveau ministre François Blais et faire augmenter nos budgets», explique Caroline Meunier, du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), qui représente 78 organismes à travers la province parmi les 129 répertoriés.

«En plus, la dernière indexation remonte à 2008, ce qui signifie qu'il y a eu diminution de la subvention en dollar constant.» Le RGPAQ ne reçoit aucune subvention du gouvernement fédéral.

Selon une étude de 2013, réalisée par Statistique Canada, Emploi et développement social Canada et le Conseil des ministres de l'Éducation, le Québec n'est pas le cancre de la classe au pays en matière d'analphabétisme, se situant dans la moyenne canadienne. Avec 19,1 % des 35-44 ans éprouvant des problèmes de lecture, la province enregistre une performance supérieure à l'Ontario (20 %) et à la moyenne des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (21,4 %).

Honte et humiliation

Un adulte qui ne sait ni lire ni écrire doit composer avec un fort sentiment de honte et d'humiliation. Beaucoup vont déployer mille et un stratagèmes afin que leur entourage n'en sache rien.

«Lorsque j'étais professeure, explique Diane Mockle, présidente de la Fondation pour l'alphabétisation, un homme venait aux ateliers avec sa boule de bowling et ses souliers pour faire croire qu'il allait jouer aux quilles. Sa femme et ses enfants n'en savaient rien. Il y a des gens qui vont traverser la ville pour être certains de ne croiser personne qui pourrait les reconnaître.»

Animatrice à Atout-Lire, Marie-Claude Pellerin explique que certaines personnes peuvent prendre des années avant de se décider à faire le premier pas. «Ce n'est pas facile. La première fois qu'ils viennent ici, ça les confronte. Ça prend beaucoup de courage pour reconnaître son problème et faire face, une fois adulte, à ce qui nous a fait vivre tant d'échecs.»

Sa collègue Léa Tousignant renchérit : «Les gens n'en parlent pas, comme si c'était tabou. Ils pensent qu'ils sont les seuls à vivre ça.»

«C'est une démarche qui demande une grande réflexion et surtout une acceptation de son problème et de ses difficultés», admet Caroline Meunier, du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec. «Il faut se réapproprier une confiance.»

L'omerta d'un analphabète sur sa condition entraîne, pour les organismes d'alphabétisation, une difficulté à attirer cette clientèle marginalisée et isolée. «On rejoint seulement 1 % des gens analphabètes, poursuit Mme Tousignant. On ne peut pas le faire par la publicité, bien sûr, alors ça marche par le bouche-à-oreille, mais encore faut-il que l'entourage de la personne sache que celle-ci éprouve des difficultés de lecture.»

Un problème de société

«Le jour où un jeune obtient son diplôme, c'est souvent aussi la journée où il ferme son dernier livre. Dans sa perspective, la lecture devient un geste utilitaire et contraignant», déplore la présidente de la Fondation pour l'alphabétisation, Diane Mockle. À son avis, une vaste réflexion doit être engagée sur l'importance de la lecture pour mieux affronter les nouveaux diktats du monde du travail, où les exigences ne cessent de croître. «Les problèmes sont de plus en plus complexes. Il existe un monde entre ce qui était exigé il y a 30 ans et ce qui est maintenant demandé pour fonctionner dans la société, avec l'omniprésence des nouvelles technologies. De plus en plus de gens ont du mal à suivre le courant.»

Le gouvernement, les entreprises, le système scolaire, la famille, tout le monde devrait se sentir interpellé par ce «problème de société» qui commande une «stratégie nationale» pour en venir à bout, insiste Mme Mockle. «On a fait des campagnes sur le port de la ceinture de sécurité, sur l'alcool au volant, sur l'importance de porter un casque à vélo, mais des campagnes sur l'importance de l'éducation, j'en ai jamais vu. Il n'y a aucune volonté politique. Si on n'arrive pas à développer une véritable politique ministérielle, on va toujours devoir se contenter d'initiatives à la pièce.»

Les parents ont aussi un rôle crucial à jouer dans l'éveil de leur progéniture à la lecture, croit-elle. «Malheureusement, ce n'est pas toujours l'une des premières valeurs que les parents cherchent à transmettre à leur progéniture. Il y a une sorte de déresponsabilisation de la famille, comme si c'était la prérogative de l'école. Le livre devrait être un objet signifiant dans la vie de l'enfant dès son plus jeune âge.»

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