Un nouveau départ pour La Maison de Marthe

Après de longues démarches, Rose Dufour a enfin... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Après de longues démarches, Rose Dufour a enfin trouvé dans le quartier Saint-Sauveur une demeure pour héberger La Maison de Marthe, un organisme qui vient en aide aux prostituées.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) Le chemin a été laborieux, les moments de découragement, nombreux, mais Rose Dufour a finalement déniché dans le quartier Saint-Sauveur la demeure idéale pour déménager sa Maison de Marthe. «Merci la vie! Ç'a été tellement dur...» lance avec soulagement la directrice générale de cet organisme qui aide les femmes à sortir de la prostitution. La vaste maison, dont la vocation est unique au Québec, a été achetée au terme d'une saga bénie par la providence.

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L'anthropologue spécialisée en santé publique Rose Dufour dans la cuisine de la nouvelle propriété de 24 pièces, qui pourra accueillir une soixantaine de prostituées par année.

Le Soleil, Patrice Laroche

C'est avec enthousiasme que l'infatigable sexagénaire accepte de faire visiter la résidence au Soleil. Seule exigence : ne pas divulguer le nom de la rue ni aucun indice permettant de la situer. Simple question de sécurité. On ne voudrait pas voir débarquer des proxénètes venus chercher noise aux femmes.

Aussitôt l'entrée franchie, une orchidée, symbole de la maison, accueille le visiteur. Au mur, une photographie de Georges Manly-Muir (1807-1882), ex-greffier à l'Assemblée législative du Canada uni, l'un des rares politiciens de son époque à avoir apporté son soutien aux prostituées, qu'il se rendait voir en prison. «Un modèle», glisse Mme Dufour.

Au rez-de-chaussée, une grande cuisine et les bureaux de l'organisme. «Derrière, on a une grande cour. Les femmes vont pouvoir faire un potager cet été. Regardez, on a aussi un beau patio», lance-t-elle, en regardant par la fenêtre. Au premier étage, plusieurs chambres et une salle qui sert à des cours de yoga. Au sous-sol, une autre grande cuisine et des bureaux. Au total, 24 pièces, la plupart peu meublées, qui accueillent une soixantaine de femmes par année.

Pas un refuge

La maison a beau être très vaste et qualifiée de «milieu de vie» par sa fondatrice, elle n'est pas un refuge. Les femmes ne peuvent y dormir. Elles viennent le jour suivre des programmes de réinsertion et obtenir l'aide susceptible de les ramener à une vie normale. Rose Dufour, une anthropologue spécialisée en santé publique, est toujours sur place pour leur donner un coup de pouce. «On entend des histoires, si vous saviez, c'est inimaginable. C'est extrêmement souffrant. Les interventions sont très difficiles. Les besoins de ces femmes sont d'une grande complexité.»

Fondée en mai 2006, au sous-sol de l'église Saint-Roch, La Maison de Marthe a déménagé cinq ans plus tard dans des locaux de l'église Sacré-Coeur, dans Saint-Sauveur. Mme Dufour et ses collaboratrices travaillaient alors dans des «conditions matérielles minimales» qui sont vite devenues insupportables. «Les trois intervenantes n'avaient même pas de locaux privés pour recevoir les femmes. Tout se passait dans la sacristie.»

Rose Dufour décide de prendre le taureau par les cornes et de partir à la recherche d'une maison plus appropriée. Les visites se succèdent, en vain. Jusqu'à ce qu'une courtière immobilière l'aiguille sur la demeure de ses rêves, dans Saint-Sauveur, propriété d'une congrégation religieuse.

Le prix demandé est toutefois loin de ses moyens. Qu'à cela ne tienne, Mme Dufour décide «d'aiguiser son crayon» et d'écrire à 26 communautés religieuses de Québec et Montréal. L'été dernier, un article dans Le Soleil donne un coup de pouce à la cause. Les chèques affluent. De grosses sommes, parfois seulement de petits montants.

Rose Dufour montre un chèque de 10 $ accompagné d'une lettre écrite à la main. «À voir l'écriture, on devine que c'est quelqu'un qui n'a pas beaucoup d'éducation, qui n'est pas très riche. Ça me met les larmes aux yeux quand je reçois ça...» glisse Mme Dufour.

Un miracle

Se décrivant comme une femme «obstinée», capable d'avoir «mauvais caractère», la directrice générale retourne toutes les pierres pour obtenir des sous. Elle passe des heures à remplir des formulaires pour expliquer son projet, encore et encore. «Je me suis souvent chicanée avec des gérants de banque et des gestionnaires.»

Générosité aidant, la cagnotte monte à 200 000 $, mais il manque encore la moitié pour acheter la maison. Les banques rechignent à lui avancer la somme manquante. C'est alors que la soeur supérieure de la communauté propriétaire de la maison offre de lui avancer l'argent à titre de balance de paiement, sans intérêt pendant 10 ans. «Un vrai miracle», lance Mme Dufour, soufflée par cette «générosité absolument extraordinaire» qui lui permet de concrétiser son rêve.

«À chaque fois qu'on avançait d'un pas, on reculait de cinq, mais finalement, c'est bien qu'il en ait été ainsi : nous l'avons maintenant notre maison...»

Pour en finir avec la culture de pauvreté

Rose Dufour se dévoue corps et âme depuis huit ans pour tenir La Maison de Marthe à bout de bras. Recherche de financement, bureaucratie et tracasseries administratives occupent, à son grand découragement, une grande partie de son travail, lui laissant peu de temps pour les femmes en détresse. Elle ne se gêne pas pour exprimer son ras-le-bol à l'égard du sort réservé aux organismes communautaires comme le sien.

«On vit encore dans le même esprit de charité qu'au XVIIIe siècle, c'est ridicule. La société trouve normal que les organismes communautaires soient pauvres, que leurs employés ne soient pas payés à moitié, comme si on devait rester dans un état de pauvreté permanent. En même temps, on attend tout de nous. On doit être des entrepreneurs. Mais pour être entrepreneurs, il faut avoir les moyens.»

Faute de budget récurrent auprès de Centraide et de l'Agence de la santé, les demandes de financement sont toujours à refaire, engloutissant un temps précieux, déplore-t-elle. «Juste une demande de subvention à Centraide nécessite trois personnes à temps plein, pendant un mois et demi...»

Mme Dufour rêve d'«exporter» l'expertise unique développée par La maison de Marthe, au Québec et ailleurs au pays. D'ici là, elle doit rentabiliser son investissement immobilier. Elle songe à louer des chambres à des réseaux de femmes, à la création d'une coopérative d'hébergement. Elle se demande même si elle ne devrait pas réclamer un cachet pour les conférences qu'elle donne aux quatre coins de la province. «Sauf que les organismes qui m'invitent sont souvent aussi pauvres que nous...»

Rose Dufour aspire à se «libérer» de toutes ces tracasseries administratives pour se consacrer à sa vraie mission, celle d'aider les femmes prostituées à retrouver le chemin de la dignité. «La capitale est chanceuse de nous avoir. On devrait avoir une aide financière à titre de joyau d'exception.»

Rien de glamour dans la prostitution

Rose Dufour en a entendu des témoignages de femmes détruites par la prostitution. Son bouquin Je vous salue...., publié il y a trois ans, recense des cas pathétiques sur plus de 600 pages.

«C'est une tragédie, de la vraie misère humaine», explique-t-elle. «Des femmes victimes d'abus sexuels, d'inceste, aux prises avec la toxicomanie et l'alcoolisme, élevées par des parents violents, parfois avec une mère elle-même prostituée, en couple avec des conjoints parfois proxénètes.»

Phénomène qui l'inquiète au plus haut point : la glamourisation de la prostitution par le «grand lobby de l'industrie du sexe». Elle se désespère de voir maintenant les femmes aller au-devant des proxénètes.

«Comme si c'était rendu cool, la prostitution. On le fait pour se payer des vêtements de marque, des objets de luxe, ses études. On ne voyait pas ça il y a une vingtaine d'années. La vulnérabilité des jeunes femmes québécoises, dans leur propre féminité, m'inquiète beaucoup. Est-ce parce que j'en fréquente trop, je ne sais pas...»

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