Zineb El Rhazoui et le devoir de dénoncer l'intégrisme

Pour la journaliste de Charlie Hebdo Zineb El... (Photo Le Soleil, Yan Doublet)

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Pour la journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui, l'attaque a non seulement coûté la vie à ses collègues, mais aussi enlevé leur insouciance à ceux qui restent. «On est extrêmement tristes, nous, les survivants, mais je ne ressens pas de colère. Je mettrai du temps à réaliser ce qui s'est passé.»

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(Québec) Avant l'attentat contre Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui ne se gênait pas pour dénoncer les dérives du fanatisme religieux. Depuis le 7 janvier, elle sent le devoir plus que jamais de monter aux barricades au nom de ses collègues disparus. La rédactrice au tristement célèbre journal en appelle à un examen de conscience du monde musulman et à un réveil de l'Occident devant la montée de l'intégrisme.

C'est une jeune femme «extrêmement fatiguée, éreintée», encore sous le choc de la perte d'une douzaine de collègues et amis, qui se présente devant le journaliste du Soleil, en cette fin d'après-midi. Zineb El Rhazoui était en vacances au Maroc, son pays d'origine, lorsque les deux tueurs ont fait irruption dans la salle de rédaction. Depuis, frappée par le syndrome du survivant, elle tente de se reconstruire, lentement, un jour à la fois, cherchant une explication à l'inexplicable...

«Le pire, c'est qu'on savait que quelque chose allait arriver. On recevait des menaces tous les jours. On en parlait tout le temps, on faisait des plaisanteries. Charb [Stéphane Charbonnier, le directeur du journal] figurait dans le top 10 des personnes dont la tête était mise à prix par Al-Qaida. On n'excluait pas qu'il fasse l'objet d'un attentat, mais de là à ce que la rédaction soit décimée dans une opération commando à la Kalachnikov... C'est le scénario le plus cauchemardesque qui est arrivé.»

C'est à l'invitation de la militante Djemila Benhabib que Mme El Rhazoui a accepté de venir au Québec, dans une volonté plus que jamais affirmée de promouvoir la laïcité et la liberté d'expression. Élevée dans le monde musulman, au Maroc, la titulaire d'une maîtrise en sociologie des religions mène le combat pour faire prendre conscience des dangers de l'intégrisme, que ce soit en France, au Québec ou ailleurs.

La journaliste de 33 ans, qui se qualifie de «libre penseuse laïque et athée», dénonce haut et fort le comportement de «ceux qui se réjouissent» des attentats. Et aussi le fameux «oui, mais ils l'avaient un peu cherché...» lancé par ces autres qui estiment que Charlie Hebdo jouait avec le feu en donnant dans la provocation. 

«Et l'homme de ménage abattu en bas de l'immeuble, lui aussi, il l'a cherché? demande-t-elle. C'était son premier jour de travail. Il n'était même pas au courant que la rédaction de Charlie Hebdo était dans l'immeuble.

«Quand va-t-on arrêter de négocier avec ceux qui s'allient au crime et au terrorisme? Pour certains, il faudrait renoncer au blasphème pour acheter la paix et être tranquille. Mais c'est justement ce point qui marque la frontière entre la barbarie et la civilisation. À quel titre un journal français devrait appliquer un précepte de la religion islamique ou de n'importe quelle religion? Devons-nous laisser ceux qui parlent avec des Kalachnikovs fixer les règles du jeu?»

Raisonnement fallacieux

Pendant son séjour au Québec, où l'attentisme du premier ministre Couillard en matière de laïcité et la charte des valeurs de Bernard Drainville sèment la controverse, Zineb El Rhazoui a refusé de se poser en «donneur de leçons sur la laïcité». Elle croit toutefois que la société québécoise ne doit pas se laisser duper par le discours de ceux qui, «sous le couvert de la liberté de culte, veulent imposer leur fonctionnement à la collectivité».

À son avis, les accommodements raisonnables ouvrent grand la porte à la ghettoïsation, à des enclaves où vivraient des communautés considérées comme incapables de composer avec les valeurs occidentales «sacrées», telle l'égalité entre les sexes.

«Les accommodements raisonnables découlent d'un raisonnement fallacieux parce qu'on a peur de passer pour des racistes. Il faudrait tolérer la façon d'être des autres et, du coup, accepter de livrer ces gens-là à leurs propres coutumes, même si ce ne sont pas les nôtres? Or, le racisme, c'est exactement ça : penser qu'il y a des communautés qui, par leur origine ethnique ou culturelle, sont incapables d'accéder à l'universalité de nos valeurs. On ne peut accepter d'avoir des ghettos où la loi ne s'applique pas.»

Laïcité et liberté de culte

Un autre piège à éviter, à son avis, est la confusion entre laïcité et liberté de culte. «La laïcité, ce n'est pas la liberté de culte. C'est un modus vivendi, un mode de fonctionnement dans la cité, qui est d'ailleurs le meilleur garant de la liberté de culte. Regardez les théocraties où existe une religion d'État, notamment les pays islamistes. Ce sont les pays où la liberté de culte est la moins respectée. Allez vous balader avec une bible en Arabie Saoudite ou essayer d'y ouvrir une charcuterie. Là-bas, un musulman n'a pas le droit de se convertir au catholicisme.»

Ce n'est pas à la société d'accueil, estime Mme El Rhazoui, de se plier aux diktats des nouveaux arrivants. «Au bout d'un moment, les gens doivent comprendre que ce qui prime, que ce soit en France ou au Québec, c'est la loi française et québécoise [...]. Si les musulmans souhaitent véritablement s'intégrer, ils doivent accepter que leur religion soit traitée sur un pied d'égalité avec les autres religions. Ils doivent aussi avoir le sens de l'humour...»

Un symbole politique

Née à Casablanca, au Maroc, Zineb El Rhazoui a découvert dès son plus jeune âge la ségrégation de l'islam à l'égard des femmes. Pour elle, le port du voile ne doit pas être pris à la légère. D'abord symbole de soumission féminine et de négation à la liberté, il constitue aussi «un symbole politique».

Le niqab et la burqa, vêtements qui couvrent entièrement le corps de la femme, laissant seulement une ouverture pour les yeux, ne peuvent être tolérés en public, plaide-t-elle, ne serait-ce que pour des raisons élémentaires de sécurité. «Ce n'est pas parce qu'on a une dérogation d'Allah qu'on peut le porter. On ne sait même pas si c'est un homme ou une femme qui se cache en dessous. Baladez-vous sur la rue avec une cagoule, vous n'aurez pas le temps de faire 500 mètres que la police va arriver.»

Si le port du voile ne suscite pas autant de réprobations de sa part, elle avoue néanmoins s'y opposer «en tant que féministe». «Au plan philosophique, le voile c'est la négation de la liberté. On ne peut empêcher les femmes de le porter, mais quand elles le font, elles deviennent à leur insu les véhicules visuels d'une idéologie politique.»

Selon elle, le voile devrait être interdit dans la fonction publique au nom de la laïcité de l'État, qui «se doit d'être neutre, sans couleur ni odeur».

«Je suis extrêmement choquée de voir ici et en France des écoles confessionnelles où les fillettes sont voilées. C'est de la maltraitance. C'est admettre qu'elles peuvent susciter le désir chez un homme. Au bout d'un moment, il faut arrêter, ce sont des choses qu'on ne voit même pas dans certains pays musulmans. Les intégristes se servent de la liberté et de la démocratie pour faire valoir leur dogme, alors qu'ils n'en veulent même pas dans leur pays d'origine.»

«Dans certains pays, comme l'Arabie Saoudite, poursuit-elle avec indignation, les femmes qui refusent de porter le voile sont fouettées. On pourra accepter le voile comme un vêtement comme un autre le jour où les Saoudiennes le porteront le mardi et porteront le bikini le mercredi.»

***

Charb: un grand deuil

Zineb El Rhazoui a bien connu le caricaturiste et directeur de Charlie Hebdo Stéphane Charbonnier, dit «Charb», mort dans les attentats du 7 janvier, à l'âge de 47 ans. En plus de se côtoyer au quotidien, le duo avait écrit en collaboration La vie de Mahomet, première bande dessinée à mettre en scène la vie du messager d'Allah. «C'était la cheville ouvrière du journal, un artiste extraordinaire. Un grand humaniste qui avait beaucoup d'humour. Il était l'ami de tout le monde. Un homme de combats aussi, qui pouvait en parler les larmes aux yeux. Il était membre de plusieurs familles politiques. Ceux qui l'ont abattu l'ignoraient peut-être, mais il était la plume la plus propalestinienne de France. Il va énormément nous manquer.» 

***

Pas de compte à rendre

À travers ses nombreuses recherches sur les textes sacrés de l'islam, Zineb El Rhazoui n'a jamais vu une interdiction formelle de représenter Mahomet, «ni qui que ce soit, d'ailleurs». Plusieurs sociétés musulmanes ne font d'ailleurs aucun cas de cette soi-disant interdiction, issue de «noeuds venant de la tradition». «En Iran, sa représentation ne cause aucun problème. À Kaboul, en Afghanistan, j'ai vu de vieilles estampes où il était dessiné.» Mais au-delà du droit de pouvoir représenter ou non le prophète, sujet qui attise le courroux chez plusieurs musulmans, la journaliste croit qu'une société libre n'a aucun compte à rendre. «Quand bien même que nous n'aurions pas le droit, est-ce que nous sommes tenus de nous plier à ça? Est-ce que bientôt on va nous tirer dessus parce qu'on n'a pas fait nos cinq prières?»  

***

Surtout les politiciens

Journal antimusulman, Charlie Hebdo? Zineb El Rhazoui s'en défend. «On se moquait de toutes les religions. Des politiciens surtout. Si on fait la comptabilité, 95 % des unes de Charlie Hebdo traitaient de politique intérieure: François Hollande, Manuel Walls, [Nicolas] Sarkozy, qui, à l'époque, en a pris plein la gueule. On a eu davantage de plaintes devant les tribunaux de la part des extrémistes catholiques que des musulmans.»

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