Charlie Hebdo: «J'espère que ça ne nous rendra pas plus frileux»

Dans la proposition de Carlos Latuff, publiée par... (Middle East Monitor, Carlos Latuff)

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Dans la proposition de Carlos Latuff, publiée par le Middle East Monitor, au Royaume-Uni, les armes de l'agresseur se retournent contre ses propres croyances.

Middle East Monitor, Carlos Latuff

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<p>Ian Bussières</p>

(Québec) Même si une langue et un océan les séparent des caricaturistes de Charlie Hebdo qui sont tombés sous les balles de terroristes, les caricaturistes du Canada anglais et des États-Unis ont fortement ressenti l'onde de choc qui a suivi les tragiques événements survenus mercredi matin à Paris.

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«C'est triste pour nous tous, mais ce que j'espère, c'est que ça ne nous rendra pas, nous, les caricaturistes, plus frileux. Nous sommes comme le canari dans la mine de charbon pour la liberté d'expression et si nous censurons notre art à la suite de ces actes, les terroristes auront gagné», affirmait mercredi, en entrevue téléphonique avec Le Soleil, Daryl Cagle, caricaturiste du réseau américain MSNBC.

Cagle a salué l'audace et le talent des caricaturistes de Charlie Hebdo. «L'attitude des caricaturistes de Charlie Hebdo est une vertu que tous les autres devraient imiter. C'est un magazine majeur en France et les Français voient la caricature éditoriale comme étant quelque chose de très important», souligne-t-il, ajoutant que presque tous les caricaturistes connaissaient personnellement l'un des artistes abattus hier.

«Moi, je connaissais Tignous et Wolinski. Ce dernier était vraiment l'un des plus grands dessinateurs de la France. Je le rencontrais partout, notamment quand je participais au Salon international de dessin de presse et d'humour de Saint-Just-le-Martel», poursuit-il.

Peur

Le caricaturiste et dessinateur américain Ted Rall, qui est publié dans une centaine de journaux aux États-Unis et qui a dirigé l'Association des caricaturistes américains en 2008 et 2009, connaissait aussi l'une des victimes.

«Puisque je parle français, je connais beaucoup de caricaturistes de France et je les admire beaucoup pour leur côté ''baveux''. C'est un choc, c'est très mauvais. Je me demande comment Charlie Hebdo se remettra de cette attaque brutale. Je sais que ceux qui sont décédés voudraient que le magazine continue comme il était», a-t-il déclaré au Soleil, abordant ensuite la question de la peur.

«À ma connaissance, aucun caricaturiste n'a été assassiné aux États-Unis, mais nous sommes un pays où les armes à feu abondent et où des gens ont déjà été tués pour leurs opinions politiques. Alors, c'est certain qu'on y pense un peu.»

Rall avoue avoir reçu des menaces à plusieurs reprises au fil des ans suite à la parution de bandes dessinées ou de dessins controversés. «Nous en recevons tous... Si tu as peur de ça, si tu ne veux faire fâcher personne, tu devrais faire un autre métier que celui de caricaturiste. Heureusement, ces menaces ne restent la plupart du temps que des paroles.»

Réfléchir

«Ce qui s'est produit à Paris, c'est complètement fou, car ça n'empêchera pas du tout les gens de réfléchir et de s'exprimer. C'est le problème avec l'extrémisme islamiste: pour eux, une caricature est quelque chose de dangereux! Réfléchir est dangereux!», enchaîne Nate Beeler, caricaturiste au quotidien américain The Columbus Dispatch, qui admirait lui aussi l'audace de ses homologues français.

«Les caricaturistes ne sont pas des gens violents, ils veulent seulement inciter les lecteurs à réfléchir. Ce que j'ai toujours aimé des caricaturistes français, c'est qu'ils sont directs et se moquent de n'importe qui, peu importe la race ou la religion. Ils sont très courageux.»

M. Beeler a déclaré au Soleil qu'il ne croyait cependant pas que des événements semblables à ceux de Paris se produisent aux États-Unis. «Je ne crois pas qu'il y ait de grandes chances, car notre culture appuie la libre expression encore plus que la France et que la caricature politique fait partie de l'ADN de ce pays. Benjamin Franklin [l'un des pères fondateurs des États-Unis] faisait aussi de la caricature politique!»

Dangereux

Quant à Steve Nease, dont les caricatures sont publiées dans une cinquantaine de journaux canadiens, entre autres le Toronto Star, le Hamilton Spectator et le Winnipeg Free Press, il a fait hier un dessin comparant la dangerosité du métier de caricaturiste à celui de bûcheron ou de mineur.

«Ce qui s'est passé est affreux. Des journalistes ont été attaqués dans plusieurs parties du monde par le passé, mais ce sont généralement des journalistes qui couvrent les conflits armés. Un caricaturiste ne s'imagine pas, en allant à son bureau le matin, que ça lui arrivera. Qui peut comprendre une telle folie dans un pays où nous avons la liberté d'expression? Personne!», a-t-il déclaré.

Nease affirme toutefois qu'il comprend que des médias hésitent à publier des caricatures comme celles du prophète Mahomet du journal danois Jyllands-Posten qui ont été reprises par Charlie Hebdo. «Je ne suis pas d'accord avec ça et je n'aime pas voir des gens plier devant la peur, mais je comprends pourquoi un journal pourrait refuser de les publier.»

Impossible de ne pas caricaturer l'islam, selon Oppenheimer

Le caricaturiste néerlandais Ruben L. Oppenheimer, dont la caricature présentant deux crayons comme les tours jumelles du World Trade Center est devenue virale mercredi dans la foulée des attentats au magazine français Charlie Hebdo, estime qu'un caricaturiste n'a pas le choix d'utiliser l'islam comme sujet ou de froisser des susceptibilités.

«Je ne suis pas un héros, je fais un travail très facile: je fais des dessins à propos de ce qui se passe dans le monde. Je ne peux pas choisir de ne pas faire de dessins sur l'islam, je ne peux pas non plus choisir de ne pas insulter certaines personnes, car si je le faisais, je ne ferais pas mon travail!», a-t-il expliqué en entrevue téléphonique avec Le Soleil.

Sans compromis

«Et j'espère que mes collègues de partout dans le monde ont la même vision des choses et qu'ils ne se mettront pas à avoir peur. Que se passera-t-il si on cesse d'utiliser l'islam comme sujet de caricature? Après, il faudra cesser de caricaturer le pape, les catholiques, les juifs, et qui d'autre encore? Si je me mets à faire des compromis, c'est la première étape d'un chemin que je ne veux pas prendre.»

Oppenheimer avoue qu'il fait de la caricature politique depuis 2002, soit suite à l'assassinat du politicien néerlandais Pim Fortuyn, et se fait un point d'honneur de parfois faire fâcher des gens de tous les côtés du spectre politique.

«Pour certains dessins, des gens m'écrivent et me traitent de gauchiste, pour d'autres, on m'accuse d'être de droite ou antimusulman. Ou alors certains vont m'accuser d'être projuif en même temps que d'autres me traitent de nazi! Je crois que c'est un bon signe. Ça signifie que je suis capable de me moquer d'un peu tout le monde et ça, pour moi, c'est important», explique-t-il.

Reprise

D'ailleurs, sa caricature qui a fait le tour du monde mercredi avait en fait été publiée pour la première fois en... 2006. «Je l'avais faite après les émeutes survenues dans des pays musulmans à la suite de la publication de caricatures de Mahomet par un journal danois. J'estimais que c'était un peu le 11 septembre des caricaturistes. Je l'ai sortie de nouveau aujourd'hui, car je trouvais qu'elle était encore plus d'actualité», signale Oppenheimer, qui a ensuite fait un autre dessin représentant un crayon et un fusil Kalachnikov.

«Je naviguais sur Internet hier matin et je clavardais avec des amis, quand l'un d'eux m'a envoyé un lien qui parlait d'attentat chez Charlie Hebdo. J'ai immédiatement eu peur que ce soit ce que c'était, car Charlie Hebdo a toujours été à l'avant-scène de la lutte pour la liberté d'expression. Sachant que le magazine avait déjà reçu beaucoup de menaces, je n'étais pas nécessairement surpris, mais j'étais sous le choc», conclut celui qui a donné des entrevues aux médias jusqu'à minuit mercredi soir en lien avec la tragédie.

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