Régions rurales du Québec: 70 ans de négligence

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Initié à la fois par Ottawa et par Québec, un mouvement de déstructuration a touché les localités rurales du Québec, comme le village de Cap-Seize, en Gaspésie, à partir des années 60.

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Gilles Gagné

Collaboration spéciale

Le Soleil

(Carleton) Dans le livre Pour ne pas en finir avec l'arrière-pays gaspésien, l'historien Jean-Marie Thibeault brosse le portrait de 70 ans de négligence à l'endroit de la ruralité de sa Gaspésie et du Québec des régions en général. Il avance que les planificateurs de l'État voient avant tout les régions comme des bassins de main-d'oeuvre pour les centres urbains.

Élevé à Saint-Georges-de-Malbaie, Jean-Marie Thibeault a été marqué,... (Photo collaboration spéciale Gilles Gagné) - image 1.0

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Élevé à Saint-Georges-de-Malbaie, Jean-Marie Thibeault a été marqué, comme adolescent, en 1970 et 1971, par la vue des colonnes de fumée des maisons incendiées appartenant auparavant aux expropriés du Parc national Forillon.

Photo collaboration spéciale Gilles Gagné

Au cours des dernières années, M. Thibeault, un professeur au Cégep de Carleton, a passé le plus clair de son temps «libre» à consulter des documents officiels et à interviewer des «expulsés de la Gaspésie», c'est-à-dire des résidents de localités de l'arrière-pays qui ont été fermées entre la fin des années 1950 et 1974.

Il s'est surtout concentré sur les localités de la MRC du Rocher-Percé, mais il a aussi scruté la réalité d'une vingtaine de communautés de la péninsule.

«L'objectif est de ne pas oublier. Je voulais répondre à quatre grandes questions. Pourquoi on a ouvert ces localités, comment ça s'est développé, pourquoi on les a abandonnées et pourquoi on les a fermées», explique l'historien, élevé à Saint-Georges-de-Malbaie, où il a été marqué, comme adolescent, en 1970 et 1971, par la vue des colonnes de fumée des maisons incendiées appartenant auparavant aux expropriés du Parc national Forillon.

Dans son livre, Jean-Marie Thibeault rappelle que nombre de localités ont été ouvertes pendant la crise économique de 1929 à 1939, leurs meilleurs moments.

«Ou voulait contrer l'émigration vers la Nouvelle-Angleterre de ceux qu'on appelait encore les "Canadiens français". Surtout, on a ouvert les colonies pour éviter des révolutions urbaines dans les quartiers ouvriers de Montréal, à cause du nombre élevé de chômeurs mécontents qu'on y retrouvait», dit-il.

«Les 30 glorieuses»

Dans l'imaginaire collectif, souligne-t-il, les gens pensent souvent que c'est à compter de la fin des années 1950 et du début des années 1960 que les gouvernements québécois et canadien ont commencé à négliger la ruralité. L'historien opine que «l'abandon» est survenu bien avant.

«Durant les "30 Glorieuses", les 30 ans entre 1943 et 1973 au cours desquelles le Québec connaît un essor rapide, le grand capital a besoin de main d'oeuvre. On coupe pratiquement toute subvention à l'établissement rural. On dirige les gens vers les villes. On dit souvent que sous Duplessis [Maurice, l'ex-premier ministre du Québec, au pouvoir notamment de 1944 à 1959], c'était une bonne période pour la ruralité. C'est faux. Duplessis a coupé dans les services, comme l'entretien des chemins de colonisation. Dans mon village, à Saint-Georges, situé le long de la route principale, l'électricité est arrivée en 1942. Sur les colonies de l'arrière-pays, on l'a installée en 1958! C'est 16 ans plus tard, alors que ne pas l'installer était devenu indéfendable», analyse Jean-Marie Thibeault.

Il place la marginalisation de l'éducation rurale dans le même mouvement de déstructuration des localités de l'arrière-pays. «On y a gardé les jeunes dans des écoles de rang, alors que ça n'existait plus dans les autres villages du littoral. Les gens des colonies en venaient à développer une espèce de honte de leur vie, ce que j'appelle «l'indignité culturelle». Il était donc plus facile par la suite de les forcer ou de les convaincre, selon les différentes stratégies adoptées à l'époque par les planificateurs de l'État, à partir vers les zones désignées pour les recevoir», note l'historien, documents et témoignages à l'appui.

Au début des années 1960, cette planification gouvernementale vient tout autant d'Ottawa, avec sa Loi sur l'aménagement rural et le développement agricole, que de Québec, qui financera en partie le Bureau d'aménagement de l'est du Québec avec des fonds fédéraux.

«Privilégier Montréal»

De 1963 à 1966, des spécialistes de l'extérieur étudient la Gaspésie, les Îles-de-la-Madeleine et le Bas-Saint-Laurent et échafaudent un «plan de développement» basé sur la théorie des pôles de développement et des pôles moteurs, ou pôles de croissance.

«Dans ce modèle, il faut privilégier Montréal, comme si le développement de Montréal rejaillira automatiquement sur les régions. Ce plan simpliste a été appliqué, et c'est un échec monumental», assure M. Thibeault, qui écorche dans son livre certains défenseurs du modèle, dont les économistes Fernand Martin, André Raynault et Benjamin Higgins.

À partir du rapport du BAEQ jusqu'à l'étude de ces trois économistes, un mouvement de fermeture de localités a été initié par Québec et Ottawa, afin d'urbaniser certaines régions, de concentrer les gens. Ces douloureuses expropriations ont cessé en 1974, à court du plan initial, note M. Thibeault.

«Depuis 1974, on n'exproprie plus pour vider les paroisses. Les gouvernements laissent simplement aller les services, le train, les bureaux de poste, Radio-Canada au fédéral. Quand mes parents se sont mariés en 1942, ils ont pris le train à Saint-Georges pour aller passer la journée à Val-d'Espoir. Ils sont revenus le soir. On pouvait faire ça, à l'époque. Ça fait trois ans que le train de Via Rail n'est pas passé devant chez moi à Saint-Georges! Ce qu'on voit avec le gouvernement Couillard à Québec, avec la fermeture des CLD [centres locaux de développement], des CRÉ [conférences régionales des élus] s'inscrit dans le même mouvement. On déshabille tranquillement les régions», ajoute-t-il.

Faut-il abdiquer? «Je ne suis pas découragé, je suis enragé! Si tu crois un peu au pays, il faut que tu résistes. Dans les années 1960, les gens étaient moins éduqués. Il y a tout de même eu les Opérations dignité pour contrer l'expropriation. Il faut que collectivement, les Québécois sachent ce qu'est le Québec. Si on ne le fait pas, on va saborder le Québec», conclut-il.

L'ouvrage de M. Thibeault est enrichi d'une recherche d'Élaine Rehel, citoyenne de Grande-Rivière, qui a réalisé le «sentier généalogique» de plusieurs localités fermées.

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