Portrait d'un timide devenu le calife impitoyable de l'EI

Plusieurs civils et militaires ont laissé leur vie... (Photothèque Le Soleil)

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Plusieurs civils et militaires ont laissé leur vie dans la lutte sanglante que se livrent la coalition et l'État islamique. On voit ici des soldats irakiens escortés par des rebelles; ces soldats auraient été exécutés.

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(Québec) Il y a un an, le chef de l'État islamique était un dirigeant djihadiste parmi tant d'autres. Aujourd'hui, son organisation redessine la carte du Moyen-Orient. Portrait d'un leader impitoyable et mystérieux qui - ô surprise! - aurait fait ses classes dans une prison américaine.

Abu Bakr Al-Baghdadi, alias le calife Ibrahim, est devenu le terroriste le plus recherché du monde. Il occupe le 54e rang sur les listes des personnes les plus puissantes de la planète, selon le magazine Forbes. Les plus excités le présentent déjà comme l'héritier d'Oussama ben Laden, mais en plus cruel. Vous avez l'âme d'un chasseur de prime? Sachez que les États-Unis offrent 10 millions $ à quiconque fournira des informations permettant sa capture.

C'est fou comme le temps passe vite...

En 2004, le futur ennemi public numéro un n'est qu'un prisonnier parmi tant d'autres, perdu dans l'immense prison américaine de Bucca, dans le sud de l'Irak. Ceux qui l'ont arrêté le soupçonnent d'avoir été associé à des exécutions publiques. Mais son nom n'est guère plus connu que celui du gardien de but suppléant de l'équipe olympique de water-polo du Kazakhstan. C'est tout dire.

Selon Abu Ahmed, un proche qui s'est confié au journal britannique The Guardian, le futur chef était considéré comme un prisonnier modèle. Un peu secret, mais plutôt fiable. Les Américains se seraient même adressés à lui pour résoudre certaines disputes et maintenir le calme!

À l'époque, l'Irak est en pleine insurrection. Le chaos règne dans les prisons surpeuplées. En particulier à Bucca, qui compte 24 000 prisonniers, répartis en 24 camps, en plein désert. L'armée américaine enferme pêle-mêle des guérilleros, des fanatiques, des criminels endurcis et beaucoup de malchanceux qui se trouvent au mauvais endroit, au mauvais moment.

Qui sont les bons, qui sont les méchants? On ne sait plus trop. En mai 2004, un rapport confidentiel de la Croix-Rouge estime que 90% des détenus ont été arrêtés «par erreur».

Des prisons sous contrôle

Très vite, les Américains remarquent que des groupes extrémistes religieux profitent du désordre pour recruter des adeptes. Des «émirs» contrôlent des secteurs entiers de la prison. Ils interdisent aux détenus d'écouter la télévision. Ou même de jouer au ping-pong. Les contrevenants sont sévèrement punis par des tribunaux islamiques improvisés, qui fonctionnent à la barbe des Américains.

James Skylar Gerrond, un ancien officier des services de sécurité, a résumé la situation au magazine Mother Jones. «Au camp de Bucca, nous étions plusieurs à dire qu'au lieu d'emprisonner des criminels dangereux, pour les mettre hors d'état de nuire, nous avions seulement créé une cocotte-minute pour produire des extrémistes.»

À partir de 2007, les Américains réalisent l'ampleur du désastre. Mais il est trop tard. À la grandeur de l'Irak, le carnage est devenu incontrôlable. Tout le monde a perdu un proche. Tout le monde a quelqu'un à venger. Conclusion de l'officier Gerrond: «Si un homme joint les rangs des djihadistes parce que vous avez tué sa soeur, vous pouvez peut-être le convaincre de renoncer à la violence. Mais si vous tuez ensuite son frère, il va y retourner très vite.»

Avec le recul, plusieurs combattants ont comparé la prison à une académie militaire. «À [la prison] de Bucca, les idéologues ont acquis des compétences militaires et bureaucratiques. Et les bureaucrates sont devenus des extrémistes», conclut un rapport commandé par l'armée américaine. 

La prison constitue même un paradis du «réseautage». Pour se retrouver, après avoir purgé leur peine, les prisonniers ont tous recours au même truc. Ils inscrivent leurs contacts sur l'élastique de leur caleçon. «Les boxers nous ont aidés à gagner cette guerre», expliqueront triomphalement plusieurs djihadistes.

Prisonnier modèle

Et le futur calife Ibrahim, dans tout cela? Jouait-il le rôle d'étudiant ou celui de professeur? Apparemment, il tissait son réseau. Selon les estimations, les deux tiers des 25 principaux leaders de l'EI ont été détenus dans une prison américaine.

«On ne sait pas trop si Baghdadi est devenu extrémiste en prison, ou s'il l'était déjà à son arrivée, écrit la psychologue Anne Speckhard qui a dirigé un éphémère programme de déradicalisation des détenus à Bucca. En revanche, il a profité de son emprisonnement pour sélectionner ses futurs officiers, souvent parmi les vétérans de l'armée de Saddam Hussein, écrit-elle dans le Huffington Post. Ceux-là ont fourni à son groupe des connaissances militaires inestimables.»

«Sans les prisons américaines, l'État islamique n'aurait pas pu voir le jour, explique Abu Ahmed, le proche qui s'est confié au Guardian. «Il s'agissait d'une occasion extraordinaire. Nous n'aurions jamais pu nous réunir comme cela, à Bagdad ou ailleurs. Beaucoup trop dangereux. [Dans la prison], non seulement nous étions en sécurité, mais toute la direction d'Al-Qaida se trouvait à quelques centaines de mètres.»

Discret, poli, réservé, le futur chef de l'État islamique va mener ses projets sans trop attirer l'attention. Au bout de quelques années, il n'est même plus considéré comme un militant dangereux. Il est libéré en 2009... possiblement pour bonne conduite. «Pas un enfant de choeur, mais pas la pire pomme pourrie du lot», analysent ses geôliers.

«L'émir des Croyants»

Aussitôt libre, Abu Bakr Al-Baghdadi entre dans la clandestinité. Les services secrets perdent sa trace, au point où l'on finira par le surnommer le «cheikh invisible». Jusqu'en juillet 2014, il n'existait que deux photos de lui! De très mauvaise qualité, par-dessus le marché! La première provenait du FBI. L'autre provenait du ministère de l'Intérieur irakien.

Même l'enfance du futur chef finit par se parer de mystère. Né à Samarra, dans le centre de l'Irak, il se serait établi à Bagdad, au début des années 90, pour étudier à l'Université islamique. Mais ceux qui l'on côtoyé à cette époque se souviennent surtout de ses exploits de joueur de soccer, dans l'équipe de la Mosquée locale.

«C'était le Lionel Messi de notre équipe. Il était notre meilleur joueur», a récemment confié Abu Ali, un résident du quartier pauvre de Tobchi, dans la banlieue ouest de Bagdad, au Sunday Telegraph. Pour le reste, il se souvenait d'un jeune homme plutôt timide, qui n'attirait guère l'attention. Même lors des prières, à la mosquée.

Dix ans plus tard, Baghdadi est méconnaissable. Il gravit tous les échelons du monde djihadiste en Irak. Patiemment. Méthodiquement. Inlassablement. En mai 2010, quand il prend la tête de l'État islamique en Irak, l'organisation semble en perte de vitesse. Dans le monde du renseignement, plusieurs prédisent sa fin imminente. Sans oublier les autres, qui se demandent encore: «Mais qui est donc ce drôle de type?»

Le monde ne perd rien pour attendre. En Irak, le départ des troupes américaines n'a rien résolu. Le nouveau gouvernement est plus injuste et plus corrompu que jamais. Les régions sunnites de l'Irak sont en ébullition.

En 2011, dans la Syrie voisine, la révolte éclate contre le régime tyrannique du président Bachar Al-Assad. Pour Baghdadi et son groupe, il s'agit d'une occasion inespérée de mener la lutte des deux côtés de la frontière.

Loin des regards indiscrets, Baghdadi va étendre son emprise. Avec un penchant pour la terreur, les exécutions sommaires et la torture. À la fin, même Al-Qaida va dénoncer les méthodes sanguinaires de son ancien protégé!

Son plus grand exploit, l'État islamique va le réaliser en juin 2014, avec la prise de Mossoul, la seconde ville d'Irak. Une victoire qui coïncide avec un changement complet de l'image de Baghdadi. En juillet, le chef ultra-secret apparaît sur une vidéo!

Tout de noir vêtu, il se proclame le calife Ibrahim. Le descendant direct du prophète Mahomet. Il appelle tous les musulmans à le suivre, pour instaurer un califat à cheval sur l'Irak et la Syrie. «Si vous pensez que j'ai raison, aidez-moi, et si vous pensez que j'ai tort, conseillez-moi et mettez-moi sur le droit chemin.»

Pour la première fois, personne ne prend à la légère les propos d'Abu Bakr Al-Baghdadi. Pour la première fois, le monde ne sous-estime plus l'ancien prisonnier modèle. Et soudain, même le directeur de Bucca, un certain colonel Kenneth King, se demande ce que Baghdadi voulait dire lorsqu'il a lancé à ses gardiens, au moment de quitter la prison: «On se reverra à New York, les gars.»

***

Les chiffres de la guerre en Syrie et en Irak

  • 202 354: Nombre de morts causées par la guerre civile en Syrie, depuis mars 2011
  • 3 millions: Nombre de personnes ayant fui la Syrie, depuis le début de la guerre civile, en mars 2011
  • 429 millions $: Somme confisquée par l'État islamique à trois banques lors de la prise de Mossoul, en juin 2014 
  • 20 000: Nombre minimal de combattants dont disposerait l'État islamique
  • 5: Numéros publiés en anglais par la revue Dabiq, l'organe de propagande «de prestige» de l'État islamique
  • 41,6 milliards $: Somme dépensée de 2011 à 2014 par les États-Unis pour former et pour équiper l'armée irakienne
  • 50 000: Soldats «fantômes» dans l'armée irakienne. Ces soldats touchaient leur paye sans avoir à se présenter au travail, grâce à la complicité de certains officiers
  • 70: Journalistes tués en Syrie, depuis mars 2011
  • 30 000: Barils de pétrole produits chaque jour dans les régions passées sous contrôle de l'État islamique, jusqu'en octobre 2014
  • 8 millions: Nombre de personnes qui vivent dans les régions contrôlées par l'État islamique en Irak et en Syrie.
Source: Observatoire syrien des droits de l'homme

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