L'anglais en France: no problem!

En visite en Belgique cette semaine, Régis Labeaume s'est à nouveau insurgé... (Stephen Rees, Shutterstock)

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(Québec) En visite en Belgique cette semaine, Régis Labeaume s'est à nouveau insurgé contre le laxisme linguistique de nos cousins français et la prolifération d'anglicismes dans le langage et l'affichage. Souhaitant que «la francophonie se réveille», le maire de Québec a même demandé l'aide de la nouvelle secrétaire générale de l'Organisation internationale de la francophonie, Michaëlle Jean. Or, que l'on soit en France ou au Québec, la perception du danger ne semble pas la même.

Dans les kiosques à journaux de Paris, des magazines collector avec des people en vedette. À la radio, une publicité vante les derniers baskets pendant la fashion week. À la télé, au rayon des faits divers, un couple victime d'une invasion de domicile, un home jacking. À la une du site Slate, «le mash-up des succès pop 2014».

Tendance lourde que la prolifération d'anglicismes dans les médias français et l'affichage public? L'Académie française ne s'en inquiète pas outre mesure.

«Il est excessif de parler d'une invasion», lance depuis Paris Patrick Vannier, rédacteur au dictionnaire de l'auguste institution fondée en 1635. «La question n'est pas neuve : au XVIe siècle, certains s'inquiétaient des italianismes, quelques centaines de mots italiens introduits en français.»

«Il y a toujours eu des anglicismes dans la langue française, ajoute-t-il. Les emprunts à l'anglais sont un phénomène ancien, mais ce n'est pas obligatoirement un problème. Il y a une forme de prolifération d'anglicismes contre lesquels il faut se battre, mais la plupart des mots ont une durée de vie très courte. Peu s'inscrivent vraiment dans l'usage.»

«Un dictionnaire des anglicismes de 1990 en enregistre moins de 3000, dont près de la moitié sont d'ores et déjà vieillis, poursuit le linguiste. Les anglicismes d'usage, donc, représenteraient environ 2,5 % du vocabulaire courant qui comprend 60 000 mots. Un dictionnaire des mots anglais du français de 1998, plus vaste, évalue les emprunts de l'anglais à 4 ou 5 % du lexique français courant.»

Langue dominante

Au fil des siècles, explique M. Vannier, la langue française a dû composer avec l'usage courant de mots et expressions venus de l'anglais. Entre 1700 et 1850, les mots gin, pickpocket et bifteck ont fini par s'imposer. Entre 1900 et 1940, les nageurs francophones se sont mis au crawl; sur les chantiers, on a vu l'apparition de bulldozers; dans le monde des affaires, les agences de marketing ont pris le haut du pavé.

«Cette extension des emprunts à l'anglais, qui a connu une accélération depuis une cinquantaine d'années, explique-t-il, tient au fait que l'anglais est aussi la langue de la première puissance économique, politique et militaire, et l'instrument de communication de larges domaines spécialisés des sciences et des techniques, de l'économie et des finances.»

«On concède également à l'anglais une concision expressive et imagée qui, si elle peut nuire parfois à la précision, s'accorde au rythme précipité de la vie moderne», estime M. Vannier.

Mode et snobisme

Plusieurs expressions «de luxe, inutiles et évitables» relevant «de la mode et du snobisme» sont introduites par des personnes férues de high tech ou qui se veulent très hype. «Plus personne ne dit speaker [à la radio] ou lift [pour ascenseur]. Plus récemment, des termes comme pitch ou soirée afterwork, un temps très en vogue, semblent passer de mode. Cette prolifération d'anglicismes touche une partie seulement du vocabulaire dont l'assise demeure intouchable.»

M. Vannier déplore l'utilisation d'anglicismes «nuisibles», imputables à la facilité et à une certaine paresse intellectuelle. «On emploie un anglicisme vague pour ne pas se donner la peine de chercher le terme français existant, parmi plusieurs synonymes. C'est le cas de finaliser, performant, collaboratif, dédié à ou, pire encore, de cool, speed, fun.»

Si l'anglais est utilisé trop souvent dans le langage des cousins français au goût des Québécois, M. Vannier relève des chiffres qui permettent de voir la situation d'un autre oeil. Ainsi, dans l'édition en cours du dictionnaire de l'Académie, sur un total de 38 897 mots répertoriés, 686 sont d'origine anglaise (1,76 %), dont 51 anglo-américains seulement. À titre de comparaison, on retrouve 753 mots d'origine italienne (1,93 %), 253 mots venus de l'espagnol (0,65 %) et 224 de l'arabe (0,58 %).

«Sur l'ensemble des mots d'origine étrangère répertoriés dans le dictionnaire, l'anglais ne représente donc que 25,18 % des importations, et est devancé par l'italien, qui vient en tête avec 27,42 %.»

Au cours de ses promenades dans Paris, Patrick Vannier est interpellé lui aussi par les commerces qui accordent une prédominance à l'anglais. «Je peux comprendre la susceptibilité québécoise, mais je crois qu'il existe une plus grande tolérance en France. Les situations politiques et géographiques sont tout à fait différentes, la perception du danger aussi.»

L'Académie française, tient-il à souligner, ne dispose que d'une «autorité morale» et «n'a pas le pouvoir de jouer à la police». «L'institution évolue et s'adapte. Il y a un tri à opérer et l'Académie s'y consacre par son dictionnaire et ses mises en garde. Elle tente d'avoir une position mitoyenne, essayant de ne pas trop s'inquiéter, mais en évitant aussi de succomber à une forme de laxisme.»

Les Québécois plus chatouilleux

Pour le président du Conseil supérieur de la langue française du Québec, Conrad Ouellon, la dénonciation de l'usage trop répandu d'anglicismes en France par Régis Labeaume n'est pas étonnante. «Le maire a une réaction identique à celui du Québécois moyen et rejoint aussi la mienne. Je comprends son indignation. C'est évident que ça agace. Nous sommes plus chatouilleux, plus puristes. Nous avons raison d'être vigilants.»

Dans ses représentations professionnelles outre-Atlantique, M. Ouellon a des conversations animées avec des collègues français sur ce courant «d'anglomanie». «En France, les gens n'ont pas, comme nous, cette réaction défensive, ils n'ont pas l'impression que leur langue est menacée même si elle est noyée dans une mer d'autres langues. Ils ont une culture forte», fait-il remarquer, déplorant au passage que les Français ne fassent pas l'effort d'utiliser le mot correct lorsque celui-ci est disponible.

À l'inverse, explique-t-il, les Français pourraient reprocher aux Québécois l'emploi sur une large échelle de structures de phrases déficientes et de fautes de syntaxe, «même si ce n'est pas une catastrophe». De la même façon, «les anglophones de Montréal peuvent reprocher l'emploi de gallicismes aux anglophones d'ici.»

Mondialisation oblige, les langues évoluent et se nourrissent mutuellement, explique-t-il, tout comme c'était le cas dans le passé. «L'anglais a aussi emprunté beaucoup de mots au français. L'emprunt fait partie de l'évolution d'une langue.» L'anglais, langue du conquérant dans l'esprit du Québécois francophone, a aussi une teneur politique. «Si le français empruntait des mots à l'allemand, on n'aurait peut-être pas la même réaction.»

Comme M. Ouellon l'avait relevé lors d'un discours, le mois dernier, en Suisse, «en soi, la langue française n'est pas mise en danger par la coexistence avec d'autres langues, en l'occurrence l'anglais. C'est le rapport de force entre les langues qui est la source du danger, et ce rapport n'est pas uniquement déterminé par les individus».

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