Soeur Cécile Girard, la mémoire de la Maison Dauphine

À 86 ans bien sonnés, soeur Cécile Girard... (Le Soleil, Erick Labbé)

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À 86 ans bien sonnés, soeur Cécile Girard est le coeur, l'âme et la mémoire de la Maison Dauphine.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Troisième étage de la Maison Dauphine. Soeur Cécile Girard s'arrête devant les photos des premiers finissants de l'École de la Rue, cuvée 1998-1999. Un ange passe. «Je les connais tous. Lui, c'est Pascal Herman, le premier gradué de l'école. Chacun a son histoire. Ils avaient un surnom qu'il fallait apprendre : "Smart", "Lion"... Ce n'est qu'une fois devenus amis avec eux qu'ils consentaient à glisser leur vrai nom.»

À 86 ans bien sonnés, soeur Cécile Girard est le coeur, l'âme et la mémoire de la Maison Dauphine. Et aussi la fondatrice de l'École de la Rue, qui a permis à des centaines de jeunes marginaux de terminer leurs études secondaires et donner un nouveau départ à leur vie. «École de la Rue avec un R majuscule...» insiste notre dynamique et loquace interlocutrice, habillée avec élégance.

Dotée d'une mémoire infaillible - et d'un porte-documents rempli de papiers, au cas où celle-ci connaîtrait des ratés... - soeur Girard se souvient avec émotion des premiers pas de la Maison. Première religieuse à oeuvrer dans la fonction publique, après une carrière dans l'enseignement, elle venait de prendre sa retraite du ministère de l'Éducation, à 64 ans, lorsque le fondateur, le père Michel Boisvert, l'a recrutée pour un mandat qui devait finalement durer 19 ans.

Le choc a été brutal pour cette battante. «Quand je suis arrivée ici, c'est comme si je tombais dans le vide. C'était l'enfer...», lance-t-elle, au sujet de l'ouverture tumultueuse, en novembre 1992, dans la chapelle historique des Jésuites, un vaste immeuble tout en racoins. Une soixantaine de jeunes s'étaient présentés. «Ils avaient faim et soif. Ils étaient fatigués. Ça défonçait les vitres, ça prenait de la drogue, ça se battait, ça faisait l'amour en arrière de l'autel. C'était la continuité de la rue. Il y avait beaucoup de bonne volonté chez les bénévoles, mais nous manquions de personnel qualifié.»

À l'époque, les jeunes marginaux faisaient la pluie et le beau temps à la place D'Youville. La Ville et les policiers ne savaient plus où donner de la tête. Le paroxysme avait été atteint lors des émeutes de la Saint-Jean, au milieu des années 90. «C'était le désordre universel. Les jeunes faisaient régner la terreur. Les commerçants étaient au désespoir.»

Une fois la tension apaisée, l'idée de l'École de la Rue a germé. Pour une religieuse qui a toujours fait de l'éducation une vertu cardinale, il était inconcevable que ces jeunes ne puissent bénéficier de la chance d'obtenir un diplôme. «De voir comment ils souffraient de ne pas avoir terminé leur secondaire, ç'a été une révélation. Sans instruction, ils n'avaient pas d'avenir.»

Une plaie géante

Portée par le souci d'accueil inconditionnel de la Maison, soeur Girard a mis toutes ses énergies pour comprendre et aider les jeunes de la rue. Au fil des conversations, plusieurs ont pris l'habitude de l'appeler «Maman», en réaction à une enfance souvent carencée. «Je me suis toujours fait un devoir de ne jamais critiquer les parents. Je trouvais toujours le moyen de les réhabiliter dans leur esprit. La dernière racine, c'est le lien parental.»

«Les jeunes, c'est sacré. Je les aime profondément, poursuit-elle. Je ne serais jamais restée aussi longtemps si je ne m'étais pas attachée à eux. Ils sont très attachants parce que ce sont des êtres souffrants. Si j'avais à peindre une toile d'eux, ce serait une plaie géante. Il faut changer le regard qu'on porte sur eux, voir au-delà de leurs apparences.»

À travers «la pédagogie de la valorisation», la religieuse a d'abord aussi changé le regard que le jeune porte sur lui-même. «Pour cesser de se dénigrer, il fallait qu'il accepte de se regarder de façon positive. Lentement, on le voit ressusciter, se tenir debout.»

Quêter encore et encore

Un mot gentil, un sourire, une tape sur l'épaule, autant de petites choses qui pouvaient redonner confiance. Parfois, ce sont des fleurs qui ont permis d'éviter le pire. «J'avais une jeune qui voulait se suicider. Elle m'en avait parlé. Elle avait préparé son plan, l'endroit, le moment, écrit une lettre à sa mère. Après son départ de mon bureau, je lui ai fait livrer des fleurs. Finalement, elle ne s'est pas suicidée. Elle manquait de quoi? D'amour...»

Malgré son âge, soeur Girard ne se repose pas sur ses lauriers. Même si elle ne travaille plus «de façon assidue» pour la Maison Dauphine depuis deux ans, elle continue à utiliser ses contacts pour amasser des sous et du matériel, comme cette douzaine de fauteuils obtenue gracieusement lors de la fermeture d'un bureau d'avocats, sur Grande Allée.

«J'ai tellement quêté, monsieur, tellement quêté... C'est peut-être un don que j'ai d'aller chercher du monde [...] Je suis profondément contente d'avoir aidé ces jeunes, même si ça n'a pas toujours été facile.»

Les travailleurs de l'ombre

Ils connaissent leur quartier, ses gens, ses commerces, ses rues, ses racoins, comme le fond de leur poche. Ils arpentent Saint-Roch, Saint-Sauveur, Saint-Jean-Baptiste et Limoilou du matin au soir, parfois la nuit, selon une routine qui leur est propre. Ils observent le va-et-vient, distribuent poignées de main, seringues et condoms, engagent des conversations informelles.

Les quatre travailleurs de rue de la Maison Dauphine se fondent dans le décor pour mieux remplir leur mission : établir un lien de confiance avec les jeunes marginaux, surtout les plus récalcitrants à recourir aux services d'aide. «Nous ne sommes pas des moralisateurs, mais des émancipateurs», lancent-ils à l'unisson, lors d'une conversation de groupe avec Le Soleil, dans un café du boulevard de la Couronne. «On ne sauve personne, c'est le jeune qui se sauve lui-même. Nous, on lui tend une perche pour qu'il se remette en action, on lui fournit les outils.»

Leur métier reposant sur la discrétion et la confiance, les travailleurs de rue composent mal avec la publicité. Ils tiennent mordicus à leur anonymat, histoire d'éviter que les jeunes se retrouvent «sous la loupe». Pas question qu'un journaliste ou un photographe les accompagne dans leur tournée. «On fait tellement partie de la rue que les jeunes se disent qu'on va les protéger, explique Cédric. Même si on travaille dans des zones grises, nous avons un code d'éthique et des balises. On n'est pas des bohèmes sortis de nulle part. On n'emmènera pas un jeune coucher chez nous ou lui acheter du matériel volé. Même si on est là pour accompagner le jeune dans ses choix, on ne va pas l'encourager dans une activité illégale. On lui expose plutôt les conséquences de ses actes.»

Lieux de rassemblement

Avec l'avènement des médias sociaux, les jeunes ont moins tendance à se regrouper dans les parcs, estiment nos interlocuteurs. Les lieux de rassemblement ont changé. La plupart possédant un compte Facebook, il est facile pour eux, à partir de l'ordinateur d'une bibliothèque ou de la Maison Dauphine, de se donner rendez-vous à divers endroits, ce qui complique d'autant plus la tâche du travailleur de rue. «On comprend aussi qu'il y en a qui ne veulent pas nous parler. C'est toujours un défi de rejoindre un jeune qui ne fréquente pas les autres ressources. Mais ce n'est pas tout le monde qui a besoin d'un intervenant. Quand tu te sens continuellement jugé par le regard des autres, tu vas peut-être rester chez vous», précise Dominic.

L'embourgeoisement du quartier Saint-Roch a contribué à faire fuir beaucoup de jeunes, soutient Héléna. «Ce qu'on ne connaît pas fait peur. Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un s'était fait attaquer. Le citoyen ne devrait pas avoir peur. Il y a une différence entre le sentiment et la réalité.» La population nourrit encore trop de préjugés à l'égard des jeunes de la rue, déplore-t-on en choeur. «Les gens disent : "Il a ses deux bras, ses deux jambes, qu'il aille travailler". Mais les gens ne connaissent pas tous leurs traumatismes. Ça ne se voit pas quand on les croise, à quêter dans la rue. Certains ont des phobies sociales. Ils ont du mal à regarder quelqu'un dans les yeux. Imaginez pour lui avoir un patron...», lance Dominic.

De la même façon, ajoute-t-on, la consommation de drogues n'est pas le lot de tous. «Ce ne sont pas tous les jeunes qui consomment. Beaucoup le font pour des raisons utilitaires, explique Cédric. C'est plus facile de dormir dans un environnement stressant quand t'es ben chaud. Il y en a qui trouvent ça "dégueu" de faire du speed. Ils ont souvent vu les effets secondaires des psychoses toxiques dans leur groupe d'amis.»

Avec ses horaires difficiles et ses conditions de travail pas toujours évidentes, surtout en hiver, le boulot de travailleur de rue finit par user son homme ou sa femme. À Dauphine, ils ont entre trois et sept ans d'expérience au compteur. Après trois ans, Christian commence à sentir que «la job devient éreintante sur le plan physique et mental. Il faut aimer ça [...]. Tout le monde le trouve cool, notre travail, mais personne ne voudrait le faire.» 

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