LES JEUNES DE LA RUE - 1er de 3

Les jeunes de la rue, décrocheurs de la vie

Kathleen, Dave et Mélanie, trois jeunes qui fréquentent... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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Kathleen, Dave et Mélanie, trois jeunes qui fréquentent l'École de la Rue de la Maison Dauphine.

Le Soleil, Pascal Ratthé

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(Québec) En ce vendredi matin pluvieux, c'est le va-et-vient au Local, lieu de rassemblement des jeunes de la Maison Dauphine, la «Dauphe» pour les intimes. Une habituée, Kathleen, se pointe avec son fébrile ami Marty, capuchon remonté sur sa casquette et bouteille de Pepsi à la main. Un peu plus loin, un grand gaillard taciturne mange un morceau de gâteau en examinant son compte Facebook sur un ordinateur.

Tous les jours, une quarantaine de jeunes de la rue de 12 à 24 ans passent par la Dauphine, rue d'Auteuil, à deux pas de la rue Saint-Jean. L'ancien édifice des Jésuites, qui accueillait jadis les noctambules de La fourmi atomique et de L'Après Onze, est depuis 1992 le lieu de prédilection de jeunes marginaux venus pour échanger, briser leur solitude, manger ou se divertir.

Cheveux de couleur, dreads, nez et oreilles percés, vestes de cuir à clous, la faune de «La Dauphe» ne passe pas inaperçue. La plupart de ces jeunes ont connu de multiples séjours en famille ou en centre d'accueil. De la violence et de la négligence aussi. Souvent, l'abus de drogues a contribué à amplifier des problèmes de santé mentale.

Dans ce brouhaha quotidien, les intervenants ne sont jamais loin. «On jase, on écoute, on observe. On reste à l'affût, on essaie de gagner la confiance du jeune. C'est du travail de première ligne», explique l'intervenant Jean-Luc Poitras, en poste depuis plus de 20 ans.

Le Local, c'est la chasse gardée des jeunes. Les murs et les plafonds sont recouverts de dessins de leur cru. Une télé plasma dans un coin, des fauteuils, une table de billard, une table de baby-foot, une laveuse et une sécheuse. Sans oublier un local insonorisé où le fan de musique peut se défouler sur une guitare ou une batterie. Près de la porte, un écran vidéo permet aux intervenants de voir ce qui s'y passe.

Malgré les apparences, on ne fait pas ce qu'on veut au Local. Les consignes, affichées sur les murs, sont claires. Les chiens, parfois des rats, inséparables compagnons de plusieurs marginaux, sont acceptés. La consommation de drogues et les comportements déplacés sont toutefois interdits.

Gamme de problèmes

«On reste toujours surpris de voir la gamme extraordinaire de problèmes que peut traîner un jeune, observe le directeur général Kenneth Edouard Risdon. On voit des cas d'extrême pauvreté. On en retrouve couchés devant la porte, le matin. On leur donne à manger, on leur sert du café.»

«Une fois, un jeune m'a dit: "À l'âge de 10 ans, ma mère m'a mis l'aiguille dans le bras pour m'apprendre ce qu'est la vie." On ne peut pas imaginer que ça existe. On répond quoi à ça?» s'interroge Carole Dion, ex-directrice de l'École de la Rue, maintenant en poste à l'administration.

Difficile d'évaluer le nombre de jeunes de la rue dans la capitale. Leur nombre varie selon les saisons. Plusieurs en provenance des régions y font un arrêt de quelques jours ou quelques semaines, dans leur route vers Montréal. Chose certaine, les punks et les skin heads, omniprésents il y a une vingtaine d'années, ont disparu du décor de la capitale.

Des soaps version trash

«La rue s'est démocratisée, observe Jean-Luc Poitras. Avant, c'était plus underground, l'argent on s'en foutait. Aujourd'hui, c'est plus capitaliste. T'avais beau être contre le système, mais si le système existe, pourquoi ne pas y adhérer?»

«L'itinérance des jeunes à Québec, ce n'est pas comme à Montréal, c'est caché. Il n'y a pas de jeunes qui couchent en dessous des ponts et des viaducs. C'est souvent se retrouver à coucher à 12 dans un studio, dans des conditions parfois insalubres», note Véronique Girard, directrice générale par intérim du Squat Basse-Ville, un organisme qui vient en aide aux jeunes fugueurs.

«Il s'en passe des affaires dans la rue. Des drames, des comédies, des tragédies grecques, des soaps version trash», renchérit Mathieu Dechêne, coordonnateur de la roulotte Le Marginal, un organisme ambulant qui fournit nourriture et réconfort aux jeunes, en basse ville et à la place D'Youville.

La travailleuse sociale Josée Thériault, responsable du programme JAD (Jeunes en action Dauphine), s'estime privilégiée de pouvoir côtoyer ces jeunes «qui disent les vraies affaires et se permettent d'être eux-mêmes». Certains ont connu une trentaine de familles d'accueil. «Ils vivent une grande instabilité. On devient un peu les adultes signifiants pour eux, leur port d'attache.»

Contrairement à la croyance populaire, le jeune qui se retrouve à la rue n'est pas toujours issu de milieux défavorisés. «On pense souvent que ça n'arrive qu'aux autres, mais ce n'est pas vrai. N'importe quel jeune peut tomber en crise, personne n'est à l'abri, laisse tomber Carole Dion, ajoutant avoir vu passer à La Dauphine bon nombre d'enfants issus de familles aisées.

À Dauphine, les succès sont relatifs. Certains partent de tellement loin que leur cheminement tient parfois du miracle. La responsable du Local, Lucie Millette, se souvient d'un jeune de 22 ans, qui habite maintenant l'Armée du Salut. «Il était tellement désorganisé. Il était agressif, passait son temps à crier, cherchait toujours la confrontation. On a réussi à l'encadrer suffisamment. Il ne travaillera peut-être jamais, mais au moins il fonctionne de façon plus normale.»

Charles-Étienne, 20 ans... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 2.0

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Charles-Étienne, 20 ans

Le Soleil, Pascal Ratthé

Tranches de vie

«J'ai commencé à prendre de la marijuana et des speed vers l'âge de 13 ou 14 ans, avant de passer aux drogues dures, coke, free base. J'étais dans la consommation abusive. Aujourd'hui, si je sniffais, je me mettrais à saigner du nez. J'ai quitté la maison après une chicane avec mes parents. J'ai squatté chez des amis, dormi dans des stationnements souterrains. J'ai vraiment de la chance de venir à la Dauphine parce qu'il n'y a pas une école normale qui m'aurait accepté, avec mes besoins et mes comportements. Je suis rendu en secondaire un. J'aimerais travailler dans le domaine social, pour aider le monde. Depuis que je suis à Dauphine, je suis plus stable, j'ai commencé à prendre soin de moi. Je m'entraîne au gym et me garde en forme.» - Charles-Étienne, 20 ans

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Kathleen, 25 ans

Le Soleil, Pascal Ratthé

«Je viens à la Dauphine depuis 2001. Je fais partie des meubles. J'étudie à l'École de la Rue pour terminer mon secondaire un. Je me suis retrouvée un soir d'hiver à la rue, avec mes deux poches de linge. J'ai connu quatre ou cinq familles d'accueil, beaucoup de centres jeunesse. J'ai un enfant de six ans qui a été mis en adoption. Je n'ai pas le droit de le voir. Il ne sait pas que j'existe. Je revois parfois ma mère. Mon père a un cancer. Il ne veut plus me parler. Peut-être s'il s'en sort, il va vouloir.» - Kathleen, 25 ans

Alix, 22 ans... (Le Soleil, Pascal Ratthé) - image 4.0

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Alix, 22 ans

Le Soleil, Pascal Ratthé

«Je suis partie de la maison à l'âge de 16 ans. Je me suis retrouvée à la rue après un problème avec un coloc. Ça fait quatre ou cinq ans que je fréquente la Dauphine. C'est pratique, tu as de la nourriture gratuite. Ça donne un petit répit. Tu trouves toujours quelqu'un à qui parler ici et tu ne te fais pas juger. Je termine mon secondaire 5. J'aimerais aller au cégep l'an prochain, puis ensuite travailler dans le domaine de la santé, peut-être faire de l'humanitaire.» - Alix, 22 ans

«Pendant six mois, après le départ de la maison familiale de Val-Bélair, j'ai vécu dans la rue et dormi sur les bancs du parc Victoria. Lorsque le froid s'est installé, c'était dans les stationnements souterrains. Je passais mes journées à me promener en ville. J'allais manger à la soupe populaire de L'Auberivière. Pendant huit mois, je n'ai pas eu de contacts avec mes parents. Je ne savais pas quoi faire, j'étais désorienté. Je n'étais plus la même personne. Depuis septembre, je suis au Cégep Limoilou, en techniques de génie électrique. Maintenant que j'ai connu la vie dans la rue, je m'arrange pour ne pas revivre ça. Ce n'est pas l'fun sur le coup, mais aujourd'hui je réalise que j'ai appris beaucoup. N'avoir plus rien, ça change ta personnalité. Ça fait vieillir aussi...» - Philippe, 23 ans

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