CES MURS QUI NOUS DIVISENT - Dernier de 3

Inde-Bangladesh: moi, Felani, 15 ans, assassinée

Selon Human Rights Organizations of Bangladesh, au moins... (AP, Ramakanta Dey)

Agrandir

Selon Human Rights Organizations of Bangladesh, au moins 1049 Bangladais ont été tués, 1105 blessés, 1038 enlevés et 23 violés par les agents de frontière indiens entre 2000 et 2012.

AP, Ramakanta Dey

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Pendant longtemps, le monde ne s'est pas intéressé au mur de barbelés de 4000 kilomètres que l'Inde construit autour du Bangladesh. Jusqu'à ce que la mort de Felani Khatun, 15 ans, donne un visage à la tragédie. Voici son histoire.

Abattue en 2011 en essayant de franchir le... (Photo tirée de Google Image) - image 1.0

Agrandir

Abattue en 2011 en essayant de franchir le mur de barbelés qui sépare le Bangladesh de l'Inde, la Bangladaise Felani Khatun est devenue le symbole de l'impossibilité pour les pauvres d'obtenir justice.

Photo tirée de Google Image

7 janvier 2011. Un peu avant l'aube. Felani Khatun et son père Nurul Islam s'apprêtent à franchir clandestinement le mur de barbelés qui sert de frontière, à la hauteur d'Anantapur dans le nord-est de l'Inde. À travers la brume, ils devinent probablement les rares lumières des villages situés de l'autre côté, au Bangladesh.

Comme plus de 10 millions de Bangladais, Felani et son père travaillent illégalement en Inde. Là-bas, la vie est dure. Monsieur est conducteur de pousse-pousse. Mais le salaire est deux fois plus élevé qu'au Bangladesh. Ça aide à oublier les humiliations.

Felani doit se marier le lendemain, dans le village d'où provient la famille. Elle porte d'ailleurs sur elle des bijoux que lui a donnés sa mère. Mais l'heure n'est pas encore aux réjouissances. Le passage est risqué. Les gardes de la Patrouille des frontières indiennes (BSF) ont reçu l'ordre de tirer pour tuer.

Heureusement, le père a franchi illégalement le mur à quelques reprises. Cette fois, il a donné 66 $ à deux passeurs expérimentés. L'équivalent d'un mois de salaire au Bangladesh. Les deux gars font souvent passer illégalement du bétail. En Inde, la vache est sacrée. Mais pas au Bangladesh, où on la conduit directement à l'abattoir.

Bref, les deux passeurs en ont vu d'autres. On peut leur faire confiance.

Les clandestins utilisent deux grandes échelles de bambou pour passer par-dessus le mur de barbelés, qui s'élève à trois mètres. Le père s'y risque le premier. Il se retrouve vite de l'autre côté. Felani grimpe à son tour. Mais rendue là-haut, ses vêtements restent accrochés.

Paniquée, la jeune femme élève un peu trop la voix.

Les gardes de la Patrouille des frontières indiennes sont alertés. Ils accourent aussitôt sur les lieux.

Pas de questions. Pas de sommation. Ils ouvrent le feu.

Coincée au sommet des barbelés, Felani n'a aucune chance. Elle reçoit une balle dans la poitrine. De l'autre côté, le père doit s'éloigner, pour échapper à la grêle de balles.

Il fait noir. Les soldats ne sont pas pressés. Ils restent dans le secteur, mais ils ne ramasseront le corps que le lendemain matin.

Sauf que Felani n'est pas encore morte. Des villageois l'entendent réclamer de l'eau, pendant qu'elle se vide de son sang. Au bout d'une demi-heure, la voix se serait éteinte pour de bon.

Un électrochoc

Au petit matin, quand la brume s'est dissipée, quelques badauds osent s'approcher. Ils photographient le corps ensanglanté de Felani, accroché aux barbelés, la tête en bas. Plus tard, ils immortalisent aussi les soldats qui emportent la dépouille comme celle d'un animal, les mains et les pieds liés à une grande perche.

On dirait Bungalow Bill revenant de la chasse au tigre...

D'ordinaire, les cadavres trouvés sur le mur de barbelés ne font pas la manchette. Depuis 2002, plus d'un millier de personnes ont trouvé la mort en essayant de l'escalader. Sept fois plus que le nombre de malheureux qui ont été abattus en tentant de franchir le mur de Berlin, de 1961 à 1989. Une personne tous les quatre jours, environ.

«Un de plus ou de moins, qu'est-ce que ça change?» aurait demandé un journaliste local, particulièrement blasé.

Pour une fois, le scénario sera différent. Les images de Felani, partagées sur les médias sociaux, vont faire le tour du monde. Au Bangladesh, l'émotion est immense. Une sorte d'électrochoc. Après quelques jours, même la presse internationale s'empare «de la petite martyre du Bangladesh».

Felani Khatun devient le symbole de l'impossibilité pour les pauvres d'obtenir justice. Au Bangladesh, plusieurs chansons sont composées pour lui rendre hommage. À Dacca, la capitale, une avenue est bientôt baptisée en son honneur.

Selon Human Rights Organizations of Bangladesh, «entre le 1er janvier 2000 et le 31 décembre 2012, au moins 1049 Bangladais ont été tués, 1105 blessés, 1038 enlevés et 23 violés par les agents de frontière indiens». Tout compte fait, «le mur de Berlin de l'Asie» n'a pas volé son surnom.

4000
km
Longueur du mur de barbelés
1000
Nombre approximatif de personnes tuées en essayant de franchir le mur, depuis 2002
240 000
Nombre de soldats indiens qui montent la garde

Abus à la frontière

Embarrassé, le gouvernement indien ordonne une enquête. Mais tout n'est pas si simple. La «clôture de sécurité», comme on l'appelle, constitue une affaire de sécurité nationale. Chaque année, le pays y engloutit 1,5 milliard $. Et pas moins de 240 000 hommes y montent la garde. Un soldat tous les 300 mètres.

Accusé de meurtre, un garde-frontière sera finalement acquitté, faute de preuve, deux ans et demi plus tard. Mais devant le tollé provoqué par l'acquittement, la justice indienne ordonne un autre procès. En septembre 2013, l'agence frontalière finit même par reconnaître que ses agents ont utilisé «une force excessive».

En théorie, les gardes frontaliers protègent l'Inde contre l'immigration illégale, la contrebande et le terrorisme. Mais qui protège les Bangladais contre les abus des gardes frontaliers? À ce jour, personne n'a encore fourni de réponse. Mais une blague aigre-douce en dit long sur l'état des relations entre les deux pays.

«Il était une fois un Indien et un Bangladais qui marchaient ensemble, dans un parc.

Soudain, l'un d'eux trébuche sur une lampe, qui traînait par terre. Le couvercle de la lampe se détache. Un génie en sort.

«Vous m'avez libéré, dit aussitôt le génie. Pour vous remercier, je vous accorderai chacun un voeu. Parlez, je vous écoute.»

L'Indien commence : «Je voudrais que mon pays soit entouré d'un mur infranchissable, pour me protéger du terrorisme et des immigrants qui viennent voler nos emplois.»

Le génie cligne des yeux et aussitôt pouf! l'Inde est entourée d'une muraille infranchissable.

Le Bangladais est curieux. Il demande au génie de lui fournir plus de détails sur le mur qui entoure l'Inde.

«Il s'agit d'un mur de quatre mètres de haut, parfaitement étanche. Rien ne peut y entrer, rien ne peut en sortir.»

En entendant cela, le Bangladais sourit. «Très bien, dit-il. Mon voeu, c'est que vous remplissiez tout cela d'eau à ras bord.»

***

Une frontière au tracé critiquable

En 1947, au moment d'octroyer l'indépendance à l'Inde et au Pakistan, les Britanniques ont tracé les frontières des deux pays en moins de six semaines. Dans le nord-est, la frontière entre l'Inde et le Pakistan oriental [aujourd'hui le Bangladesh] semble avoir été dessinée par un dieu aveugle, sourd et complètement saoul. 

La frontière coupe des villages en deux. Parfois, elle passe à travers des maisons. Souvent, elle sépare la maison d'un paysan et son champ. Et que dire du célèbre terrain de football divisé en deux par la ligne invisible? Un but se trouve en Inde. L'autre au Bangladesh. Idéal pour les matchs internationaux...

Pendant des décennies, le tracé de la frontière ne change pas grand-chose. Les habitants vont continuer à traverser impunément, comme ils le font depuis des siècles. Tout change au milieu des années 80, quand l'Inde commence la construction de son mur de barbelés, pour stopper la contrebande, l'immigration illégale et la menace terroriste.

Le mur se révèle totalement inefficace. Au point où il demeurera longtemps inachevé. Mais le mot de la fin appartient à un économiste indien, Jagdish Baghwati, qui disait que «la construction du mur constituait la manière la plus commode de ne rien faire tout en donnant l'impression de faire quelque chose».

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer