CES MURS QUI NOUS DIVISENT - 1er de 3

États-Unis-Mexique: le mur de 6 milliards $

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À San Diego, la clôture séparant le Mexique des États-Unis se poursuit dans la mer.

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(Québec) Depuis une vingtaine d'années, un mur de fer est descendu sur la frontière sud des États-Unis, depuis le Pacifique jusqu'au golfe du Mexique. Il court désormais sur 1200 kilomètres. Environ la distance entre Québec et Washington. Embarquement immédiat pour un bref survol du monstre.

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Vue du mur dans la région de Tijuana, au Mexique

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Du haut des airs, le tracé du mur semble avoir été dessiné par un géant fou. Dans le sud du Texas, les constructeurs jugeaient trop coûteux d'épouser le cours tortueux du Rio Grande, qui sert de frontière avec le Mexique. Alors, ils ont construit le mur en ligne droite. Le résultat? Des maisons, des commerces, des fermes et même un club de golf se retrouvent ainsi du «mauvais côté». Avec les Mexicains.

Ailleurs, le tracé réserve d'autres surprises. Ici, le mur contourne le campus d'une université. Plus loin, il s'interrompt mystérieusement, juste avant la propriété d'un milliardaire du pétrole. En cours de route, les constructeurs se sont brusquement inquiétés pour le bagage génétique des jaguars. Alors, ils ont aménagé une série de trappes, comme pour les chiens et les chats de banlieue, afin que les animaux circulent des deux côtés de la frontière.

Les écologistes ont préféré en rire. «Est-ce qu'on fournira des dépliants aux jaguars pour leur expliquer comment ils doivent se servir des trappes? ont-ils demandé. Est-ce que le dépliant sera disponible en anglais et en espagnol?»

Un mur de 1200 kilomètres

Au début, le mur devait mettre fin à l'immigration illégale. Plus tard, il devait freiner le commerce de la drogue. Au diable la dépense. En 2008, un rapport du Government Accountability Office estimait que chaque kilomètre coûtait entre 1 et 4 millions $. Mais c'était avant la multiplication des gadgets électroniques de détection, y compris des drones, le long de la frontière.

Coût approximatif, incluant l'entretien : quelque part autour de 6 milliards $.

Des années plus tard, le bilan est mitigé. Depuis 2006, les entrées illégales aux États-Unis ont diminué de 69 %. Mais cette chute est sans doute reliée à la récession aux États-Unis, qui rend l'immigration moins attrayante, plus qu'à l'efficacité du mur. La preuve, c'est que le commerce de la drogue, lui, a plus que doublé!

Il est vrai que le mur ne constitue pas une structure continue. Ou uniforme. À certains endroits, il se compose de longues tubulures de métal, distantes de plusieurs centimètres. On dit que les trafiquants de drogue raffolent de cette version. Ils utilisent des paquets très minces, qui passent à travers la muraille.

Dans sa version la plus hermétique, le mur est constitué d'immenses plaques de métal juxtaposées. Du côté mexicain, dans une banlieue pauvre de Tijuana, des gens utilisent même la paroi de métal comme façade arrière pour leur modeste demeure...

Loin des zones densément habitées, l'efficacité de cette coûteuse ferraille n'est pas toujours évidente. Dans son livre Walls: Travels Along the Barricades, le journaliste Marcello Di Cintio longe le mur de métal érigé en plein désert, au sud de Tucson, en Arizona. Le propriétaire d'une maison lui explique qu'il voit souvent des familles entières franchir le mur en quelques minutes. Il a même vu des enfants de quatre ans escalader la structure avec des échelles de fortune.

Philosophe, l'homme résume la situation. «Il ne sert pas à grand-chose de construire un mur sans quelqu'un pour monter la garde. Mais si vous avez quelqu'un pour monter la garde, voulez-vous bien me dire pourquoi vous construisez un mur?»

L'été dernier, Ramon Garcia, le juge du comté d'Hidalgo, au Texas, s'est vidé le coeur sur les ondes de la Radio publique nationale (NPR). «Tout ça constitue un énorme gaspillage, une farce, a-t-il pesté. Ici, on se retrouve avec 58 000 [personnes d'âge mineur] qui traversent la frontière. Est-ce qu'on va oser me dire que le mur vaut le coût? Ou qu'il fonctionne?»

Camouflage

Du côté mexicain, la traversée illégale de la frontière est devenue une véritable petite industrie. Dans le nord-ouest, la petite ville d'Altar constitue souvent l'étape ultime avant de franchir la frontière, quelque part dans le désert de Sonora. Plus de 80 % du chiffre d'affaires des commerces locaux serait relié à l'immigration clandestine. Altar constitue aussi l'endroit idéal pour rencontrer un «coyote»; autrement dit, un guide plus ou moins honnête, qui vous amène de l'autre côté.

Plusieurs magasins d'Altar offrent une panoplie de vêtements et d'accessoires de camouflage. Les bouteilles d'eau sont peintes en noir, pour éviter les reflets qui sont visibles de loin, avec des jumelles. Sans oublier les incontournables pantoufles avec des semelles ressemblant à un tapis, qu'on fixe aux chaussures, pour ne pas laisser de traces dans le sable.

Reste que l'expédition dans le désert de Sonora, un territoire quatre fois plus grand que le Nouveau-Brunswick, n'a rien d'un pique-nique. En été, la température y atteint souvent 45 degrés. Récemment, le journaliste Will Grant, de la BBC, s'est intéressé au sort d'un jeune homme qui venait de trouver la mort dans le désert. Incapable de suivre son groupe, l'homme de 19 ans a été abandonné à son triste sort, au milieu de nulle part, par son «coyote».

Son corps, à moitié dévoré par des animaux, a été identifié grâce à des vêtements.

Difficile à croire, mais la morgue de la petite ville de Tucson, en Arizona, hérite d'un nombre de corps non réclamés comparable à celle des grandes villes comme New York ou Los Angeles. Depuis l'an 2000, plus de 2400 immigrants illégaux ont trouvé la mort en Arizona.

Robin Reineke, qui coordonne un organisme aidant les familles de disparus, a récemment fourni quelques explications à des étudiants en journalisme de Tucson. «La traversée est si dangereuse que des gens disent à leur famille, avant de partir: "Si jamais je n'y arrive pas, voici quels vêtements je porte."»

1500 clandestins par jour

En période électorale, les politiciens américains promettent beaucoup d'argent pour «sécuriser» la frontière mexicaine. Il importe peu que les statistiques du FBI suggèrent que les comtés proches de la frontière affichent des taux de criminalité plus bas que ceux de plusieurs grandes villes. Cette année, dans le New Hampshire, une publicité républicaine mélangeait même des images d'une foule d'immigrants illégaux avec une vidéo de l'organisation État islamique.

Sur le terrain, une enquête du Washington Post a révélé les limites des grands discours. Le comté de Brooks, le plus pauvre du Texas, se trouve sur l'un des principaux corridors utilisés par les trafiquants de drogue et les immigrants clandestins. Durant l'été, entre 600 et 1500 clandestins y transitent chaque jour! Pourtant, le comté n'est généralement pas admissible aux subventions parce qu'il se trouve trop loin de la frontière!

En 2012, le bureau du shérif de Brooks County a dépensé le tiers de son budget dans la récupération et l'inhumation de 129 cadavres d'immigrants illégaux. Depuis 2009, pour cause de restrictions budgétaires, le service de police a été réduit de moitié. Les policiers qui restent ont dû renoncer à leur régime d'assurance-maladie. Pendant un temps, on envisageait de les placer sur appel, la nuit. Pire, on songeait à réduire leurs déplacements à 300 kilomètres au maximum, par jour!

Exaspérés, plusieurs propriétaires de ranch un peu paranos ont entrepris de se défendre eux-mêmes. À Brooks County, à 100 kilomètres de la frontière, un riche vétérinaire a fait construire une clôture électrique traversée par un courant de 220 volts autour de son immense propriété. «Ça ne tuera pas [les illégaux], mais ça va leur faire mouiller leur pantalon, a-t-il confié à Newsweek.

À la fin, on arrive presque à oublier que le 12 juin 1987, devant le mur de Berlin, c'est un président américain, Ronald Reagan, qui avait lancé un défi à son homologue russe Mikhaïl Gorbatchez. «Monsieur le président, abattez ce mur!» Vingt-sept ans plus tard, ce sont les États-Unis qui érigent un mur. Bref, le monde à l'envers...

2,3
milliards $
Coût de la construction du mur, depuis 2006
410 000
Nombre d'immigrants illégaux arrêtés et déportés, en 2012
30 000
Nombre d'enfants en provenance d'Amérique centrale, arrêtés à la frontière États-Unis-Mexique, entre les mois de mai et d'août
18 616
Nombre de gardes-frontières stationnés le long de la frontière sud des États-Unis

Jusque dans l'océan

À San Diego, le Parc de l'amitié symbolise l'histoire chaotique de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Inauguré par la femme du président Nixon, Pat, en 1971, l'endroit a longtemps constitué un lieu sacré, presque magique.

Jusqu'au milieu des années 90, une simple clôture métallique y séparait les deux pays. Des enfants mexicains venaient voir leur papa, immigré illégalement aux États-Unis. Des grands-mères mexicaines faisaient connaissance avec leurs petits-enfants, nés de l'autre côté de la frontière. Des amoureux échangeaient un baiser ou des bonbons à travers la clôture.

Vingt ans plus tard, du côté américain de la frontière, le parc est un endroit verrouillé à double tour, où vous avez plus de chance de parler à un ours polaire qu'à un Mexicain de l'autre côté de la frontière! Même l'océan est clôturé, jusqu'à 300 mètres de la côte.

Comme disent les Californiens, la petite lumière qui brille au fond du tunnel, ce n'est pas celle de l'amitié. C'est celle d'un train qui arrive en sens inverse....

De tous les murs que Marcello Di Cintio... (Photothèque Le Soleil) - image 5.0

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De tous les murs que Marcello Di Cintio a pu voir, celui qui sépare Israël de la Cisjordanie est le plus intimidant. «Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous demander : "Est-ce que je pourrais vivre à l'ombre d'une structure semblable?"»

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«Tous les murs finissent par tomber»

En 2012, le journaliste canadien Marcello Di Cintio a publié un livre intitulé Walls: Travels Along the Barricades. Une sorte de tour du monde des murs qui divisent la planète. Le Soleil lui a parlé.

Q Au moment de la chute du mur de Berlin, beaucoup rêvaient d'une terre sans frontières. Vingt-cinq ans plus tard, les murs se sont multipliés. Comment expliquer ce paradoxe?

R Nous aimons croire que nous vivons dans un monde sans frontières. C'est vrai, en bonne partie. Il n'y a plus de frontière pour les communications, pour le commerce, pour l'art, pour la culture. Même les virus comme Ebola circulent librement!

Au même moment, nous construisons des murs. De plus en plus de frontières gardées. Au fond, nous voulons tous abattre les murs, mais il y a quelque chose qui fait que nous continuons à les construire. Il y a un petit côté médiéval derrière tout cela.

Construire un mur, c'est une manière de se sentir en sécurité. Ça nous donne l'impression que nous contrôlons quelque chose, dans un monde où beaucoup de choses semblent incontrôlables.

Mais en même temps, c'est une illusion. À la frontière entre l'Inde et le Bangladesh, par exemple, le mur s'est révélé parfaitement inutile. Mais pour le gouvernement indien, qui a construit le mur, ça n'a pas beaucoup d'importance. L'important, c'est de donner l'impression qu'il fait quelque chose pour lutter contre l'immigration illégale, le terrorisme, la contrebande.

Tous les murs ont le même petit côté pervers. Ils encouragent l'idée voulant que les gens de l'autre bord soient des ennemis. La construction d'un mur crée immédiatement une différence, même là où il n'en existe pas. Au Bangladesh, d'un bord à l'autre du mur, les gens sont cousins. Ils sont tous pareils. Malgré tout, à partir du moment où ils ont été séparés, les gens se sont mis à voir «ceux de l'autre bord» différemment.

Q Vous avez vu une quantité impressionnante de murs sur tous les continents. Lequel vous a laissé le souvenir le plus vif?

R Le mur entre Israël et la Cisjordanie est vraiment impressionnant. Gigantesque. Intimidant. Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous demander : «Est-ce que je pourrais vivre à l'ombre d'une structure semblable?»

Du côté israélien, on dit que la structure a mis fin aux attaques terroristes. Mais cette version des choses est contestée. Même dans l'armée, vous trouverez des gens pour dire que le mur a été construit au moment où les attentats diminuaient. Ces critiques affirment que le mur constitue d'abord une manière de s'approprier une partie du territoire palestinien.

Ainsi va la vie des murs. Souvent, ceux qui les construisent ne donnent pas toutes leurs raisons. La sécurité et la lutte au terrorisme, cela peut cacher bien des choses.

Q Si vous pouviez changer les choses, disons le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, que feriez-vous? Est-ce que vous abattriez le mur?

R Je ne suis pas naïf. Je ne suis pas une sorte de hippie new age qui pense qu'il ne faut exercer aucun contrôle sur les frontières.

Mais le mur entre les États-Unis et le Mexique n'est pas aussi efficace qu'on le dit. Il conduit surtout les immigrants illégaux à tenter de franchir la frontière en plein désert, là où ils risquent de mourir. Il y a une logique derrière tout cela. Elle consiste à dire que plus la traversée sera dangereuse, moins les gens vont venir. Mais c'est faux.

Avant le mur, beaucoup d'immigrants illégaux latinos travaillaient un peu aux États-Unis, avant de rentrer chez eux. Souvent, seul le père de famille traversait la frontière. Paradoxalement, le mur ne permet plus ce retour en arrière, cette migration saisonnière. Alors, ce sont des familles entières qui émigrent, souvent pour rejoindre un proche. Même quand ils se font prendre, ils recommencent une, deux, trois fois.

Le coût pour les contribuables américains est énorme.

En pratique, le mur est fait pour empêcher les immigrants illégaux d'entrer. Mais dans les faits, il les empêche aussi de ressortir.

Q À force de visiter des murs, le monde a-t-il fini par vous paraître un peu déprimant?

R À Berlin-Est, il existait une «maladie du mur». Une série de troubles mentaux plus ou moins graves, reliés au sentiment d'être enfermé. Plus les gens qui en souffraient habitaient proche du mur, plus les symptômes s'accentuaient.

En Allemagne de l'Est, la maladie a été guérie quand le mur est tombé. Mais un quart de siècle plus tard, un peu partout à travers le monde, j'ai rencontré beaucoup de gens qui souffraient de cette maladie.

Mais en même temps, j'ai aussi vu de l'espoir chez les gens qui résistent aux murs. Des gens ordinaires. Des militants. Des artistes. Des originaux, aussi, comme un homme qui utilise les tubes du mur entre le Mexique et les États-Unis pour faire de la musique.

Mon livre, c'était une façon de ne pas baisser les bras. Une manière de leur rendre hommage. Parce que l'histoire nous enseigne que tous les murs finissent par tomber. Tous. Un jour.

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