Le parcours du djihadiste

On ne devient pas djihadiste du jour au lendemain. Il y a un parcours, parfois... (Infographie Le Soleil)

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(Québec) On ne devient pas djihadiste du jour au lendemain. Il y a un parcours, parfois assimilable à un chemin de croix suivi d'une résurrection, entre la vie moderne traditionnelle et le militantisme religieux outrancier. Quatre experts nous guident sur la route des jeunes hommes et jeunes femmes ordinaires qui, un matin, se lèvent pour combattre au nom de convictions politico-religieuses nouvelles. Trajet depuis les salons tout confort de l'Occident jusqu'aux hôtels de la frontière turque, à deux pas de la Syrie.

Le profil type

Avant de suivre leur route, il faudrait bien savoir sur la piste de qui nous nous lançons. Jusqu'aux années 90, les groupes radicaux attiraient les peu nombreux purs et durs. Ce n'est plus le cas, observe Benjamin Ducol, doctorant en science politique à l'Université Laval, spécialiste de la question. «On a affaire aujourd'hui à des gens qui sont beaucoup plus instables, qui sont vulnérables.» Des jeunes. Un terreau fertile pour des extrémismes de toutes sortes.

«Et il n'y a pas de profil. Il n'y a vraiment vraiment pas de profil», ajoute Aurélie Campana, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme à l'Université Laval. Ce sont des hommes, beaucoup, mais il y a des femmes aussi. «Ce dont on se rend compte c'est qu'il a de plus en plus de jeunes filles qui essaient de rejoindre la Turquie pour aller en Irak ou en Syrie.»

Le lot de combattants en puissance est, somme toute, représentatif des différents profils observés dans la société. «La très grande majorité sont d'une normalité qu'on a du mal à comprendre. Ils sont normaux, ils sont comme vous et moi», laisse-t-elle tomber. «La plupart du temps, ce qu'on se rend compte, c'est que ces individus qui se font endoctriner ne sont pas forcément en état de faiblesse psychologique.» Ils affrontent néanmoins des problèmes familiaux, peinent en affaires, sont mal dans leur peau, ils sont critiques envers la société. «Ils cherchent de nouvelles références.»

Une portion des élus sont simplement en quête d'adrénaline, d'aventure, note néanmoins le professeur Al Dizboni, du Collègue militaire royal du Canada. D'autres «élus» sont des malfaiteurs, des criminels.

Découverte de l'islam

En quête, l'individu navigue généralement sur la Toile à la recherche de réponses. «Ils vont trouver des remèdes à leur malaise. Et ça se fait d'une manière extrêmement bricolée. Ce sont des gens qui n'ont aucune culture religieuse souvent, qui se convertissent sur le tas, et qui vont apprendre la religion sur le tas», a remarqué Benjamin Ducol. «Ils vont prendre les éléments qui les intéressent et qui donnent un sens à leur lecture du monde.»

(Re)conversion, radicalisation

«Certains se convertissent ou se reconvertissent. Et quand ils décident de devenir croyants et pratiquants, ils versent dans une version très radicale de l'islam», décrit Aurélie Campana.

«Ce que l'on voit de plus en plus [...], c'est que la radicalisation se fait à vitesse grand V.»

«Le djihadisme, c'est à la mode en ce moment. C'est à la mode comme l'étaient d'autres discours, d'autres idéologies, dans les années 70-80. Simplement, aujourd'hui, avec les moyens de communication et les moyens de circulation, ça va très vite.»

Les propagandistes exploitent les vulnérabilités. En diffusant des vidéos montrant les ravages des bombardements occidentaux sur les femmes et les enfants, par exemple. «Voilà ce que font vos gouvernements. Si vous voulez nous aider à combattre vos gouvernements, venez défendre la veuve et l'orphelin.» Certains s'envolent pour réparer l'injustice.

Dans quelques lieux de prière, des idées radicales sont défendues, prétend également Marc Lebuis, directeur de Point de bascule, un site Web dénonçant l'extrémisme. Ces prêches et conférences sèment des graines chez des jeunes vulnérables. Ceux-ci se rendent ensuite sur Internet où les prédicateurs extrémistes pulluleraient. «Je suis très inquiet.»

Al Dizboni acquiesce. «Je ne peux pas exclure la mosquée.» Beaucoup ferment la porte aux extrémistes. Mais des imams prient pour que Dieux aident les frères et soeurs bombardés dans leur bataille... «Ça devient politique.» D'autant plus que le Canada participe aux combats.

Le Web des extrémismes

«Internet, c'est la porte ouverte à tout un tas de croyances», avance Benjamin Ducol. «Ils vont commencer à voir le mal partout, voir l'oppression des musulmans partout, croire que les gouvernements en veulent absolument à leur communauté, qu'ils en veulent même à leur personne, à leur intégrité. Très vite, l'individu va commencer à avoir une vision beaucoup plus radicale, à se durcir vraiment dans les propos.» Le monde devient noir et blanc. L'intolérance grandit envers l'entourage. C'est le point de rupture avec les proches.

Dès lors, il s'immerge complètement dans un univers virtuel en visitant les sites extrémistes qui le confortent. «Progressivement, ils vont rentrer dans ce monde du djihadisme en ligne qui va devenir de plus en plus radical et de plus en plus orienté vers des choses très, très dures.»

Recrutement

Autrefois, les sites djihadistes étaient plutôt exclusifs. «Les réseaux sociaux ont changé pas mal de choses. [...] Il y a des tas de groupes qui sont disponibles sur Facebook qui relaient la propagande de l'État islamique, qui relaient la propagande de certains idéologues djihadistes.»

Les djihadistes se présentent comme des combattants de l'injustice, de la dictature, de l'impérialisme étatsunien, comme des défenseurs des Gazaouis opprimés par Israël-soutenu-par-le-Canada... Voilà qui rejoint des préoccupations chères aux jeunes, à la gauche, aux altermondialistes, considère Al Dizboni. «Dans tous ces cas de recrutement, ce sont des jeunes, dans le début vingtaine. Quand on est jeune, on a un sens très fort de justice, d'idéalisme et de désir de changer le monde. Donc, ils essaient de capitaliser sur cette tranche d'âge.»

Passage à l'acte

«Il n'y a pas grand-chose qui nous permet de tracer la ligne entre la personne qui est extrêmement radicale et celle qui le lendemain va décider de passer à l'action», selon Benjamin Ducol.

Et on ne parle pas nécessairement de lavage de cerveau : «Ça peut se faire de manière très consciente», ajoute Aurélie Campana. Ça peut cependant se faire de façon beaucoup plus subtile. De jeunes gens qui naviguent sur les sites Internet où l'on expose les violences faites aux populations civiles afin de susciter de la compassion. Tranquillement, on leur suggère que l'implication pourrait prendre la forme d'un voyage en Turquie pour de l'aide humanitaire. «Une fois arrivé, le voyage est tout sauf à but humanitaire. Ils n'ont pas toujours conscience de ce dans quoi ils s'engagent.»

Tous ne prennent pas l'avion vers l'étranger pour passer à l'acte. Les leaders de l'État islamique leur ont d'ailleurs donné des consignes récemment, souligne Marc Lebuis, de Pointdebascule.ca. On les invite à utiliser des voitures, des fusils ou tout autre moyen afin d'attaquer localement les cibles militaires et politiques...

La route du combat

Si un individu veut partir combattre, c'est encore sur la Toile qu'il trouvera des contacts, nous renseigne Benjamin Ducol. Ça peut être long, mais en posant des questions, le futur combattant pourra dénicher quelqu'un pour le diriger sommairement. On leur explique de prendre l'avion pour la Turquie, de se rendre à la frontière de la Syrie. Là-bas, les hôtels ne servent plus aux vacanciers. Les passeurs attendent. «En ce moment, quand on voit un Occidental, on se doute qu'il est là pour passer de l'autre côté.»

Appel mondial

«Le radicalisme religieux, le radicalisme islamiste, le terrorisme islamiste a un appel mondial. Son discours est attirant à l'échelle planétaire», poursuit le professeur Al Dizboni, du Collègue militaire royal du Canada. «Ce sont des gens qui viennent de milieux ethniques divers, mais souvent d'arrière-plan moyen-oriental ou musulman.» Toutefois, on a même retrouvé un ex-bouddhiste japonais au front.

Des lendemains qui chantent... et déchantent

Parmi les bataillons de jeunes volontaires franchissant la frontière turco-syrienne afin de participer à l'instauration d'un califat au Moyen-Orient, plusieurs déchantent après quelques jours, quelques semaines, souligne Aurélie Campana. La guerre est difficile.

Un grand contingent reste cependant sur place et poursuit son endoctrinement. Ils sont contents d'être au combat, dans un groupe d'appartenance. Plusieurs vont au front, d'autres sont policiers ou gardiens de prison, note Benjamin Ducol. Beaucoup d'Occidentaux s'occuperaient, en outre, des productions médiatiques, de la propagande sur le Web.

Quoi faire?

«Il n'y pas de recette miracle», analyse Aurélie Campana. Il est difficile de changer des convictions. Chacun est libre de croire. On peut toutefois essayer de les convaincre que la violence n'est pas la solution.

Aussi, il ne faut pas surestimer la menace. «Ce sont des minorités», tempère Al Dizboni. «On ne peut pas dire que c'est quelque chose qui est majoritaire, qui est rampant, qui est vraiment contagieux comme le virus Ebola. Mais, aussi contigu et limité qu'il soit, [ce phénomène] est quand même dangereux au niveau de la sécurité sociale et physique à cause de la façon dont ces gens-là procèdent.»

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