La clope se porte bien

Il y a assez de nouveaux jeunes fumeurs... (Photo Shutterstock, Underworld)

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Il y a assez de nouveaux jeunes fumeurs pour compenser les retraites.

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(Québec) Il y a les poursuites de milliards de dollars contre les géants de la cartouche. Il y a les campagnes antitabac. Il y a l'imposition de contraintes majeures pour évacuer la fumée secondaire des lieux publics et limiter la vente de paquets. Pourtant, le marché de la clope se porte bien au Canada. Très bien. Les ventes et la production des cigarettiers se maintiennent. Nous fumons (toujours et encore) des dizaines de milliards de clous de cercueil chaque année...

La lutte contre le commerce de contrebande est si efficace au Canada que la production et la vente de cigarettes «légales» ont repris du poil de la bête. Et pour soutenir le lucratif marché, ça prend des clients. Le taux de tabagisme se maintient donc lui aussi; il y a assez de nouveaux jeunes fumeurs pour compenser les retraites. 

«Depuis 2006, on a un taux de tabagisme qui, globalement, stagne», observe la porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, la Dre Geneviève Bois. «On a un taux de tabagisme qui a beaucoup chuté depuis 20, 30 années. Mais, au cours des huit dernières années, on est plutôt au niveau de la stagnation. Le gros du succès, ça s'est produit avant 2005-2006.»

«C'est une grosse déception. [...] On fait du surplace», laisse-t-elle tomber. Il y a quand même 1,5 million de fumeurs au Québec.»

Et les statistiques produites par le gouvernement fédéral témoignent d'un marché vigoureux qui a récupéré des parts de marché. Au cours des dernières années, les cigarettiers canadiens ont produit et vendu en moyenne 22,2 milliards de cigarettes, selon Statistique Canada. Chez Santé Canada, on avance même qu'il s'écoulerait jusqu'à 30 milliards de clopes par an au pays.

«Ce n'est pas parce que les gens fument plus», indique cependant Mario Bujold, directeur général du Conseil québécois sur le tabac et la santé. «C'est un déplacement. Les gens achètent moins de cigarettes de contrebande.» Le marché légal a connu un creux en 2007-2008, mais il s'est depuis ressaisi.

Ce n'est pas non plus parce que les gens fument moins. «C'est vrai que le taux de tabagisme est resté stagnant.» Autour de 22 %, 23 % des Québécois fument. «Autant il y a des gens qui arrêtent de fumer, autant il y en a des nouveaux qui commencent à fumer. Ça renouvelle la clientèle.» On tire une première bouffée vers 12 ans en moyenne.

«Il y a un retour vers le marché légal», constate également le directeur du bureau du Québec de l'Association pour les droits des non-fumeurs, François Damphousse. Les sacs transparents bourrés de cigarettes illégales ne compteraient plus que pour 15 % du marché.

La lutte a été efficace, observe-t-il. Mais peut-être que les autorités ont été obnubilées par le marché noir. «On a mis tellement l'accent sur le marché de la contrebande. Est-ce qu'on peut aussi se concentrer sur le marché légal?»

La dernière révision de la Loi sur le tabac remonte à 2005. «On prévoyait avoir une autre révision en 2010.» Il estime qu'il est temps de rétrécir encore plus la marge de manoeuvre des fabricants de cigarettes.

L'ennemi est ailleurs, réplique cependant la directrice des affaires générales et des communications de JTI-Macdonald, Caroline Evans, jointe au siège social du cigarettier à Mississauga. Après l'Ontario, c'est encore au Québec qu'on trouve le plus de cigarettes de contrebande, fait-elle remarquer.

Près du cinquième du marché est contrôlé par le crime organisé, charge-t-elle. C'est 1,5 milliard de cigarettes vendues sans que les taxes soient prélevées, selon elle.

La lutte contre la contrebande a été efficace, admet tout de même Mme Evans. Au Québec, jusqu'à 40 % des clopes étaient vendues au marché noir. Mais il resterait encore beaucoup d'argent à récupérer.

L'industrie calcule que les gouvernements des provinces et le fédéral perdent 2 milliards $ par année en taxes impayées. La part du Québec serait de 200 millions $.

Un sac de plastique contenant 200 cigarettes illégales est écoulé pour 10 $, dit-elle. Une cartouche de paquets vaut autour de 35 $ si elle est acquise au marché noir. Pour la même quantité au dépanneur, un consommateur devra décaisser environ 80 $. «C'est un écart de prix énorme.»

L'industrie s'est adaptée, pas les groupes antitabac

Le 25 septembre, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité une motion demandant l'amélioration de la Loi sur le tabac. Paquets encore plus repoussants, fin des saveurs, limites à la publicité... les contraintes imposées aux fabricants risquent fort d'être resserrées.

«Chaque jour, au Québec, 82 adolescents s'initient au tabagisme», faisait remarquer le dépositaire de la motion, le député Jean-François Lisée. «Quatre-vingt-deux par jour, ça fait trente mille par année. Et l'âge moyen auquel ils commencent, c'est 12 ans.»

«Et comment est-ce que les compagnies de tabac réussissent cet exploit?» poursuivait-il. «C'est en enrobant les cigarettes, les aromatisant de saveurs qui vont intéresser ces jeunes, le menthol, mais aussi toutes sortes d'autres saveurs. C'est aussi en jouant sur la forme des emballages qui peuvent ressembler à un bâton de rouge à lèvres, ou en jouant sur les couleurs, en jouant sur les images. On voit qu'il y a un énorme travail de la part de l'industrie du tabac pour tenter de s'adapter aux goûts des adolescents.»

Les groupes antitabac applaudissent cette prise de position des élus québécois. Ils demandent une révision de la loi entrée en vigueur en 2005 depuis plusieurs années. Il est temps, selon eux, d'imposer l'emballage générique, comme en Australie : une boîte brune carrée uniforme décorée avec de gros avis de santé troublants et des photos-chocs. Le paquet est le même pour toutes les marques dont le nom est écrit en petit.

«On n'a rien fait depuis 2005, donc on récolte ce qu'on a semé. On en paie le prix», avance la porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, la Dre Geneviève Bois. L'entreprise s'est adaptée, a appris à contourner les écueils législatifs : paquets de plus en plus attrayants, produits variés, goût de chocolat ou de cerise...

«C'est ce que les jeunes consomment. On commence par de petits cigares aux fraises», poursuit-elle. «Il y a beaucoup de marketing qui se fait aux jeunes.»

Pour réduire la pénétration de la cigarette, Mme Bois espère que les élus décréteront un moratoire sur la vente de nouveaux produits du tabac, interdiront l'aromatisation et imposeront le fameux emballage uniforme peu ragoûtant.

Les trois géants

>> 1 

Imperial Tobacco Canada détient environ 50,8 % du marché national

Propriété de British American Tobacco (BAT)

46 usines dans 41 pays produisant 694 milliards de cigarettes par an

BAT a réalisé un profit de 9,95 milliards $ en 2013 dans plus de 180 pays

Principales marques : Du Maurier, Peter Jackson, Player's, Vogue, Pall Mall...

>> 2

Rothmans, Benson & Hedges est deuxième au Canada avec environ 37,2 % du marché

Propriété de Philip Morris International (PMI)

53 sites de fabrication dans 33 pays produisant plus de 870 milliards de cigarettes par an

Une usine à Québec

PMI a réalisé un profit de 9,52 milliards $ en 2013 dans environ 180 pays

Principales marques : Marlboro, Benson & Hedges, Belmont, Craven A, Rothmans, Number 7...

>> 3

JTI-Macdonald est troisième au Canada avec environ 12 % du marché

Propriété de Japan Tobacco International (JTI)

25 usines ayant produit plus de 416 milliards de cigarettes en 2013

JTI a réalisé un profit de 6,99 milliards $ en 2013 dans 120 pays

Principales marques : Export A, MacDonald, Winston, Camel, Mild Seven...

Au bout du procès

Mario Bujold se croise les doigts. Les deux recours collectifs soutenus par son Conseil québécois sur le tabac et la santé arrivent à terme... après environ 16 ans. L'enjeu est faramineux : autour de 27 milliards $.

«On est rendu à la dernière étape qui sont les plaidoiries finales», raconte-t-il au téléphone. La route a toutefois été longue : le procès comme tel dure depuis deux ans et demi. 

Les trois géants poursuivis - Imperial Tobacco, Rothmans Benson & Hedges et JTI-Macdonald - devraient avoir complété leurs plaidoiries au début décembre. Le juge aura ensuite six mois pour rendre sa décision, selon M. Bujold.

Ce sera la première fois qu'un tel dossier aboutit. Et il sera probablement porté en appel. Les avocats de la poursuite demandent donc au juge d'imposer tout de suite des amendes à l'industrie, même si la décision du tribunal pourrait être contestée. Certains fumeurs et ex-fumeurs recevraient alors compensation avant de décéder, espère Mario Bujold.

Sociétés distinctes

Des géants de la cigarette s'affichent très confiants, malgré les poursuites de milliards de dollars auxquelles ils font face en Amérique du Nord, dont au Québec. Japan Tobacco International et British American Tobacco, semblent juger que ces recours sont une épine dans le pied. La plupart des dossiers contestataires sont devant les tribunaux québécois et canadiens, soulignent-ils. Les poursuites déposées ici seront, de surcroît, contestées en cas de défaite, annoncent les entreprises. Et il n'y aurait pas de risques pour les investisseurs de voir ces recours donner des idées aux citoyens du (reste du) monde; l'environnement judiciaire serait particulier chez nous. Philip Morris International, qui vend la plus populaire des clopes, la Marlboro, est un peu plus réservée. Les réclamations sont considérables, écrit PMI, notamment au Canada, mais aussi au Brésil, en Israël, au Nigeria. L'entreprise souligne néanmoins ensuite que ses avocats ont remporté la plupart de leurs causes.

9
milliards
Estimation du nombre de cigarettes fumées au Québec par année, selon JTI-Macdonald, dont 18 % seraient vendues sur le marché illégal

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