Les effets pervers du baby-boom

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Selon le professeur Jean-Yves Duclos, les travailleurs doivent accepter de mettre de l'eau dans leur vin et modifier «leurs comportements de travail et de retraite», les acquis d'hier et d'aujourd'hui se conjuguant difficilement avec la réalité écono­mique.

Le Soleil, Erick Labbé

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(Québec) Pour le professeur d'économie de l'Université Laval Jean-Yves Duclos, il faut cesser de jouer à l'autruche. Les déficits budgétaires du gouvernement québécois sont appelés à se répéter si rien n'est fait pour attaquer de front le problème du vieillissement de la population. «D'ici 15 ans, on va vivre de gros changements.»

En entrevue au Soleil, dans son bureau du pavillon De Sève, sur le campus universitaire, le cotitulaire de la nouvelle Chaire de recherche sur les enjeux économiques des changements démographiques pèse ses mots lorsqu'il aborde ce sujet délicat, devenu un caillou de taille dans les souliers des gestionnaires de l'État. L'universitaire est visiblement préoccupé de ménager les susceptibilités à l'heure du controversé projet de loi 3 sur les régimes de retraite.

Oubliez le fameux rêve de Liberté 55, imprimé dans les esprits, qui a contribué à faire croire à une retraite rose pour tous. «Ç'a été une très mauvaise idée, mais on ne le voyait pas assez bien à l'époque. Nous étions socialement myopes. Mais ce n'est pas une grande surprise, on s'attend tous à ce que les gouvernements réagissent rapidement à des enjeux à court terme. C'est rare qu'on leur demande de s'attaquer à des problèmes à long terme.»

À son avis, l'heure n'est plus au statu quo, au contraire. «Le déficit actuel de 3 milliards $ devrait être réglé d'ici deux ou trois ans. Mais si on regardait à plus long terme, on verrait qu'il ne s'agit pas d'un problème structurel, mais d'un problème qui risque de s'aggraver et qui est causé essentiellement par les changements démographiques. Si on veut changer le portrait, c'est important de bouger rapidement.»

À cet égard, «le train de vie de l'État» doit être revu à la baisse, d'où son appui à la Commission de révision permanente des programmes, créé par le gouvernement Couillard, «un exercice important et nécessaire» et dont le succès s'inscrit dans la durée. Un exercice, croit-il, qui devra impérativement se faire avec «une utilisation rationnelle des ressources humaines et financières».

Une pyramide inversée

Avec le Japon, le Québec est l'une des sociétés occidentales dont la population vieillit le plus rapidement. La fameuse pyramide des âges, règle générale plus large à la base, tend à s'élargir à l'approche du sommet.

«Le taux de natalité a été très élevé pendant une bonne partie du XXe siècle et c'est ici qu'il a chuté le plus vite, explique-t-il. On se retrouve avec une cohorte de gens entre 45 et 65 ans de taille substantielle et une population de jeunes, nés après 1965, en faible nombre. La pyramide est plus inversée qu'ailleurs au Canada et en Occident.»

Si l'économie québécoise des trois dernières décennies a bénéficié des effets positifs de cette vague de travailleurs du baby-boom nés dans l'après-guerre, elle en récolte aujourd'hui «les effets pervers», croit M. Duclos. «Les gens partent à la retraite et sont remplacés par une cohorte plus faible en taille. Les retraités gagnent moins et commencent à utiliser leur capital. Et inévitablement, ces gens vont vivre en moins bonne santé.»

La gestion des risques

Dans les circonstances, le chercheur croit que l'État-providence n'a plus les moyens de ses ambitions. Les citoyens devront prendre leur situation financière en main et compter de moins en moins sur l'aide gouvernementale.

À preuve, le débat sur les régimes de retraite, qui illustre bien l'urgence d'agir. «Les régimes de retraite ne sont plus suffisamment solides, ça craque de partout. Il faut en parler pour que des actions soient prises le plus rapidement possible.»

Selon l'universitaire, les travailleurs doivent accepter de mettre de l'eau dans leur vin et modifier «leurs comportements de travail et de retraite», les acquis d'hier et d'aujourd'hui se conjuguant difficilement avec la réalité écono­mique. «C'est difficile, mais on n'a pas le choix. On doit le faire pour des raisons éclairées [...]. Sur le coup, on n'aime pas recevoir un tel choc, car ça réduit notre train de vie, mais une fois le choc passé, on s'ajuste. On épargne davantage pour la retraite, on quitte son travail plus tard.»

La gestion des risques doit aussi interpeller davantage les employés. «Si c'est l'employeur qui supporte le risque en grande partie, on observe des retraites précoces [deux ans plus tôt au Québec qu'ailleurs au Canada] et des épargnes inférieures, des comportements qui ne sont pas souhaitables dans une économie moderne.»

Optimiste

Malgré le tableau inquiétant des finances publiques et les «déra­pages et accrochages» liés aux débats sur les régimes de retraite, le professeur Duclos vit d'espoir. Si la Suède a réussi à renverser la vapeur, pourquoi pas nous?

«Une chose qui aide le Québec, c'est son capital social et humain. Le niveau de formation des jeunes est plus élevé. Ils arrivent mieux formés et mieux éduqués sur le marché du travail. Optimiste? Oui, je le suis. Dans le Québec de 2030, on va être heureux, mais dans des circonstances différentes...»

«Le taux de natalité [au Québec] a été très élevé pendant une bonne partie du XXe siècle et c'est ici qu'il a chuté le plus vite. On se retrouve avec une cohorte de gens entre 45 et 65 ans de taille substantielle et une population de jeunes, nés après 1965, en faible nombre. La pyramide est plus inversée qu'ailleurs au Canada et en Occident.»

Jean-Yves Duclos, professeur d’économie à l’Université Laval, cotitulaire de la Chaire de recherche sur les enjeux économiques des changements démographiques

Le recours au privé «inévitable» en santé

L'accroissement de l'espérance de vie des Québécois met à rude épreuve les finances du secteur de la santé. Le professeur Jean-Yves Duclos voit mal comment s'en sortir là aussi sans un coup de barre majeur. Dans un scénario hypothétique où les budgets des autres ministères seraient gelés, «il faudrait augmenter les impôts de 60 % dans les 15 prochaines années seulement pour soutenir les dépenses publiques en santé».

Utopie fiscaliste s'il en est une, l'idée commande la recherche d'une autre solution, plus réa­liste pour le contribuable. D'où le recours au secteur privé, comme c'est le cas pour «une faible minorité» à l'heure actuelle. «C'est devenu trop gros pour avoir une seule approche», estime le professeur Duclos.

L'an dernier, les dépenses publiques de santé s'élevaient à 31,3 milliards $. Une récente étude du professeur Duclos et de quatre autres spécialistes estime que d'ici 2030, elles augmenteront de 29,8 milliards $, passant de 8,4 % à 13,5 % du produit intérieur brut. Près de la moitié de cette somme (14,4 milliards $) sera provoquée par les effets du vieillissement de la population.

«Les politiques des dernières décennies n'auraient pas été conçues de la même manière si on avait anticipé que les changements démographiques créeraient des pressions aussi importantes, poursuit l'universitaire. Le Québec a une dette importante et sa fiscalité est plus lourde par rapport au reste de l'Amérique du Nord. La population s'est habituée à avoir des programmes sociaux. C'est maintenant difficile de revenir en arrière.»

Espérance de vie à la hausse

Selon l'Institut de la statistique du Québec, l'espérance de vie atteignait 83,8 ans pour les femmes et 79,8 ans pour les hommes en 2012. «Depuis une trentaine d'années, ici comme ailleurs en Occident, nous gagnons environ un mois d'espérance de vie par année, explique M. Duclos. C'est une tendance lourde.»

Le Québec, comme les autres pays occidentaux, récolte le fruit des progrès dans les domaines médical et pharmaceutique. L'amélioration des conditions d'hygiène de vie et d'alimentation compterait pour moins du tiers dans l'augmentation des dépenses en santé.

«Avant, on avait un infarctus à 65 ans, on vivait quelques semaines, quelques mois et on mourait. Aujourd'hui, au même âge, avec la même maladie, avec les technologies modernes, on peut facilement vivre jusqu'à 80 ans, voire davantage. Mais l'infarctus est remplacé par d'autres maladies comme le diabète ou l'alzheimer, entraînant des coûts considérables sur de longues périodes.»

Deux fois plus de CHSLD

Dans la foulée, la demande de soins de longue durée en CHSLD explosera d'ici 2030. Deux fois plus de patients, deux fois plus de chambres, deux fois plus de personnel médical. La solution miracle ne peut venir uniquement du gouvernement et des fonds publics, croit M. Duclos. «On s'en va certainement vers un régime hybride. On va encourager le secteur privé. Les personnes les mieux nanties devront contribuer davantage pour une place dans un CHSLD privé.»

Mais qu'est-ce qu'un individu bien nanti, où tracera-t-on la ligne? Éclat de rire. «C'est certain qu'il y a des gens qui ne se considèrent pas bien nantis, mais qui vont se faire dire qu'ils le sont...»  Normand Provencher

31,3
milliards $
Dépenses en santé en 2013, soit 8,4 % du PIB du Québec
61,1
milliards $
Dépenses en santé en 2030, soit 13,5 % du PIB du Québec, selon une récente étude du professeur Duclos et de quatre autres spécialistes

Budget de recherche de 2 millions $

La Chaire de recherche Industrielle Alliance sur les enjeux économiques des changements démographiques, mise sur pied le mois dernier, vise à fournir de l'analyse et des informations afin «de contribuer au débat public», explique Jean-Yves Duclos, qui travaille en collaboration avec un collègue de l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, Pierre-Carl Michaud. Le CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations, 1,25 million $), la compagnie d'assurances Industrielle Alliance (750 000 $) et la Régie des rentes du Québec (150 000 $) assurent le financement du plan quinquennal de la chaire.

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