Faut-il être «fou» pour tuer?

Luka Rocco Magnotta, 32 ans, a reçu un diagnostic de schizophrénie paranoïde à... (Photo Shutterstock, lassedesignen)

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(Québec) Luka Rocco Magnotta, 32 ans, a reçu un diagnostic de schizophrénie paranoïde à l'adolescence, a tué et dépecé un étudiant chinois en 2012. Pascal Morin, 35 ans, schizophrène, a tué sa mère et ses deux nièces de 8 et 11 ans, lui aussi en 2012. Marc Laliberté, 36 ans, très profondément dépressif, apparemment au point de ne «plus voir clair», a tué ses trois enfants en 2008 après un pacte de suicide avec sa conjointe, Cathie Gauthier. À en juger par les affaires d'homicides les plus médiatisées des dernières années, cela semble clair : il faut être «maboule» pour tuer son prochain. Quiconque ayant deux cents de santé d'esprit est à l'abri de tout ça, n'est-ce pas? Or sans être faux, c'est seulement vrai en partie - et le reste de la vérité est un brin dérangeant.

«En fait, les théories qui expliquent l'homicide par la santé mentale sont souvent porteuses de faux messages. Mais le grand public a besoin de croire qu'il faut qu'on soit différent pour tuer. Parce que, autrement, le monde serait invivable, on aurait tout le temps peur. Il faut qu'on puisse se convaincre soi-même que ça ne peut arriver que chez les autres. Et c'est une fausse vérité, parce que l'endroit qui est le plus dangereux, c'est la famille. C'est là, avec les réseaux criminalisés, qu'on a le plus de risque [...] de se faire tuer», observe la criminologue de l'Université Laval Catherine Rossi.

Bien que les experts ne soient pas tous d'accord, les statistiques lui donnent a priori raison : environ 1 meurtre sur 10 - entre 5 et 20 %, selon les sources - est perpétré par un agresseur qui a un problème de santé mentale, comme la schizophrénie. Il y en a, donc, mais cela laisse quand même autour de 90 % des homicides qui ne sont pas commis par des gens qui sont «atteints». Et la question que cela soulève n'est pas particulièrement agréable : est-ce qu'un tueur potentiel sommeille en chacun de nous? Et si oui, qu'est-ce qui le fait sortir?

Pour Mme Rossi, la réponse est plutôt oui, mais il faut que plusieurs conditions soient réunies. La plupart des meurtres sont commis sous le coup de l'impulsion, dans un état de crise, de rage ou de panique intense, mais l'issue de cette crise varie selon le contexte. «Prenez quelqu'un qui serait profondément schizophrène, mais donnez-lui une famille aimante, des amis, une maison sécuritaire, pas d'alcool ni de drogue, et d'un autre côté prenez le personnage le plus gentil de la Terre, mettez-lui deux fusils dans le placard, faite-lui consommer de l'alcool et de la drogue et énervez-le, poussez-le à bout, et ça va donner les résultats attendus : ce n'est probablement pas le schizophrène qui va passer à l'acte en premier», dit-elle.

D'ailleurs, les dernières données de Statistique Canada montrent que pas moins de 75 % des meurtres commis au Canada en 2012 sont l'oeuvre d'agresseurs qui étaient sous l'effet de l'alcool ou d'autres substances. Trois sur quatre...

D'autres facteurs immédiats, en particulier la présence de tiers lors de l'agression, peuvent aussi faire une énorme différence. «C'est probablement le facteur de protection numéro 1. Par exemple, au moment où le père secoue son bébé, si la mère est là pour intervenir, on vient de sauver une vie.»

Sans aller aussi loin, le psychologue de l'Institut universitaire en santé mentale de Québec Marc-André Lamontagne abonde essentiellement dans le même sens - d'autant plus que, dit-il, la recherche en neurologie n'a jusqu'à maintenant pas trouvé de caractéristiques propres au cerveau des meurtriers.

«Il y a peut-être des gens qui ont plus de propension à tuer, mais il y a quand même beaucoup de gens qui peuvent commettre un meurtre. Récemment, si on prend des cas médiatisés, il y a des gens qui ont fait carrière dans le domaine de la justice, qui ont une très forte scolarité. [...] L'idée que n'importe qui peut se transformer en meurtrier est caricaturale, mais oui... Ça prend un contexte particulier, ça prend un développement [beaucoup de criminels, violents ou non, ont eu des enfances marquées par divers sévices, NDLR], et si on ajoute beaucoup de facteurs, alors ça peut effectivement arriver à beaucoup de gens», dit-il.

Désaccord

Mais cela reste des statistiques. On connaît bien des cas de gens qui y cadrent mal, qui avaient tout pour réussir - ou, du moins, ne pas devenir assassin - et qui ont très mal fini. Un des cas les plus tristement célèbres est celui d'Eric Harris, celui qui a tué 13 personnes avec un complice à l'école secondaire de Columbine, en 1999. Il venait pourtant d'une bonne famille du Kansas, aimante et structurante (encore qu'il était victime d'intimidation). Il n'en est pas moins devenu, littéralement, un psychopathe.

En outre, tous les experts ne partagent pas l'opinion de Mme Rossi et de M. Lamontagne. Professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières et rattaché à l'Institut Pinel, Christian Joyal se fait une spécialité de scanner le cerveau de patients violents. Il convient que les troubles de santé mentale sévères (soit ceux qui implique une perte de contact avec la réalité : schizophrénie, trouble bipolaire et dépression majeure) ne comptent que pour une petite minorité des meurtres, mais pour les autres, il est formel: «Il y a plein de troubles mentaux chez les meurtriers, my God qu'il y en a. Par exemple, tous les troubles de personnalité, l'antisocial, le borderline, etc. Si on prend des meurtriers et qu'on leur passe des tests neuropsychologiques et psychologiques, est-ce qu'on va dire qu'ils sont sains? Non. Il y en a qui le sont, mais pas beaucoup. Faut pas être équilibré pour tuer quelqu'un.»

Dans l'ensemble, dit-il, les gens qui commettent des meurtres partagent, dans leur grande majorité, une caractéristique: ils sont impulsifs. À des degrés divers, leur cortex préfrontal, une partie du cerveau située à l'avant de la tête et qui sert de «frein» aux pulsions, est moins actif que la moyenne - et il y a des liens à faire ici avec l'alcool, qui désinhibe.

Mais en soi, cela ne suffit pas à faire des meurtriers, reconnaît M. Joyal. «Il y a des dirigeants d'entreprises qui sont impulsifs, qui vont prendre des décisions sur des coups de tête, mais qui ne sont pas violents. Il y a des impulsifs qui, même une fois désinhibés par l'alcool, ne seront pas violents, mais vont te dire : "T'es mon meilleur ami, je vais t'aimer toute ma vie." [...] Ceux qui deviennent violents, c'est toujours la même histoire, un passé défavorisé, une enfance difficile, pas d'emploi, alcoolisme, etc.»

Et sur ce point, tous nos experts s'entendent...

543
Il s'est perpétré 543 homicides au Canada en 2012, année la plus récente pour laquelle des données sont accessibles. Cela signifie que pour chaque tranche de 100 000 habitants, 1,56 personne est morte aux mains d'une autre. Il s'agit du plus faible taux depuis 1966 - et ce taux était encore plus bas pour le Québec, à 1,4 par 100 000.
75 %
Pas moins des trois quarts des meurtriers étaient sous l'effet de l'alcool ou d'une autre substance lorsqu'ils ont commis leur homicide en 2012. C'était aussi le cas pour près de deux tiers des victimes, soit 62 %.
Égalité
Il se commet à peu près autant de meurtres avec des armes à feu qu'avec des armes pointues au Canada, et cette situation dure depuis une trentaine d'années. En 2012, 172 personnes ont été tuées par une arme à feu, contre 164 qui ont succombé à des attaques à l'arme pointue, mais leur ordre de «popularité» était l'inverse en 2011 (204 homicides à l'arme blanche contre 158 à l'arme à feu).
84 %
Dans la grande majorité des cas d'homicide, soit 84 %, la victime connaissait son agresseur. Les «connaissances», soit les amis plus ou moins proches et les partenaires amoureux, sont les agresseurs les plus fréquents (44 %), suivi des membres de la famille (35 %) et des «relations criminelles» (5 %). Seulement 16 % des victimes ont été tuées par des étrangers.

L'alcool, facteur aggravant

Alors d'accord. Admettons que 90 % des meurtres sont commis par des gens qui ne souffrent d'aucun trouble mental sévère. Est-ce que cela ne s'explique pas simplement par le fait que les troubles mentaux sévères sont très rares? Ou, autrement dit, est-ce que 1000 schizophrènes ne font pas plus de victimes que 1000 «non-schizophrènes»?

À première vue, il semble que oui - mais avec de gros bémols. Dans une étude récente, une équipe dirigée par le neurochercheur de l'Université Oxford Seena Fazel a regroupé 20 études différentes qui détaillaient la violence (ou son absence), allant jusqu'au meurtre, chez 18 400 personnes atteintes de schizophrénie ou d'une autre forme de psychose. Du nombre, 1830 (ou 9,9 %) se sont avérées violentes, ce qui est six fois plus que ce que ces mêmes études ont constaté dans la population en général, qui compterait environ 1,6 % d'individus violents.

Mais quand Dr Fazel a regardé l'effet de l'abus d'alcool et de drogue, il a obtenu un tableau très différent. Chez les hommes schizophrènes qui présentaient aussi un problème de consommation, le risque de violence était 9,8 fois plus élevé que la moyenne, soit un score comparable aux hommes qui ne sont pas psychotiques, mais qui abusent eux aussi de diverses substances - eux sont 8,9 fois plus violents que la normale.

Les schizophrènes qui se tenaient loin de la bouteille, eux, montraient un risque de violence 2,1 fois pire que la moyenne. C'est un score évidemment plus élevé que la «normale», mais cela reste un facteur de risque bien moindre que la toxicomanie, qui pourtant suscite généralement moins de craintes. M. Fazel a d'ailleurs obtenu des résultats semblables pour le trouble bipolaire - 1,3 fois plus violent sans toxicomanie, 6,4 fois plus en présence d'alcool ou de drogue.

Ces conclusions n'étonnent guère le neurochercheur de l'UQTR Christian Joyal, mais soulèvent quand même des questions difficiles pour la justice, estime-t-il. «Chez ceux qui ont des troubles mentaux sévères, les cas de violence les plus fréquents sont ceux qui montrent une comorbidité, c'est-à-dire ceux chez qui il y a un autre problème en plus de la maladie mentale sévère, comme un trouble de la personnalité ou de la toxicomanie. Et là, ça devient difficile de savoir si c'est un bad guy ou un mad guy. Est-ce que la personne a commis son crime parce qu'elle est impulsive ou parce qu'elle a perdu le contact avec la réalité?

«La raison, dans ces cas-là, c'est souvent une prise d'alcool, une perte d'inhibition, un accès de rage, poursuit-il. Toutes des raisons qui font que, selon moi, ces personnes-là devraient aller en prison. Elles sont responsables de leurs actes. Comme n'importe qui a levé le coude, tu payes pour. Par contre, l'autre qui a tué sa fille parce qu'il pensait qu'elle avait été pris par des extraterrestres, lui, on s'entend, ce n'est pas de sa faute.»

M. Joyal a précisé qu'il parlait en son nom personnel, et non en celui de l'Institut Pinel, où il travaille également.

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