L'écrivaine Claire Martin s'éteint à l'âge de 100 ans

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Claire Martin a rendu l'âme à l'âge de 100 ans.

Le Soleil, Yan Doublet

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Le Soleil

Claire Martin a rendu l'âme mercredi à l'âge de 100 ans. Première femme à la radio de Québec, finaliste pour le prix Femina, Claire Martin a osé écrire à une époque qui ne cherchait qu'à l'empêcher de s'épanouir. Pour lui rendre hommage, Le Soleil vous présente une chronique de Mylène Moisan, publiée le 25 mars, afin que vous puissiez renouer ou faire connaissance avec cette grande dame.

***

«Il faut du courage pour être heureux»

Lorsque Claire Martin a épousé son beau Roland, Radio-Canada lui a montré la porte. Ça faisait quatre ans qu'elle animait à la radio, a été la première à le faire à Québec. C'est elle qui a annoncé aux Canadiens français la fin de la deuxième grande guerre. C'est comme ça qu'on l'a remerciée.

C'était l'époque, on n'engageait pas de femmes mariées.

Claire est partie sans faire d'histoires. Elle en a fait après. «Si j'étais restée au micro, je n'aurais peut-être pas écrit», raconte la dame dans un documentaire produit après la parution de son dernier roman. Elle avait 94 ans. Si elle était restée au micro, elle n'aurait peut-être pas marqué la littérature québécoise, peut-être pas reçu l'Ordre du Canada ni celui du Québec.

Je peux vous confier un secret? Je n'avais jamais entendu parler de Claire Martin. Et vous?

La dame a publié un premier recueil de nouvelles en 1958, Avec ou sans amour, qui lui a valu le prix du Cercle du livre de France. Son premier roman, Doux-amer en 1960, a été finaliste pour le prix Femina. En 1965, elle a publié son autobiographie, comme personne ne l'avait fait avant elle. Dans un gant de fer raconte une enfance malheureuse, marquée par un père violent.

Elle dira, plus tard, qu'il n'y a eu qu'une belle journée dans la maison familiale qu'elle a quittée à 23 ans. «C'est le jour où je suis partie.» Son père interdisait tout à ses sept enfants, même de rire. «Il était contre la lecture chez les femmes. On lisait en cachette. C'est devenu plus important que si ça avait été permis.»

C'est devenu sa raison de vivre.

Son «père ne croyait pas au bonheur». C'est pour ça qu'elle s'est autant employée à être heureuse, pour faire un pied-de-nez à ce «pauvre vieux». Ça n'a pas été chose facile. «Il faut du courage pour être heureux.» Elle est devenue tout ce que son père ne voulait pas qu'elle soit, écrivaine et heureuse.

Elle ne porte plus depuis longtemps le nom de son père, Montreuil. Elle a vécu avec son nom de plume. Le nom de sa mère.

Je l'ai connue grâce à deux de ses amis, qui lui rendent régulièrement visite. Ils m'avaient invitée à souper chez elle il y a quelques mois, j'ai laissé traîner. Trop. Claire vient tout juste d'emménager dans un CHSLD, elle y fêtera ses 100 ans le mois prochain. Elle ne reçoit plus comme avant.

Dans le documentaire Quand je serai vieille, je rangerai mon stylo, elle était catégorique. «Je ne suis pas vieille, les gens ne me traitent pas comme une vieille. On vieillit plus vite à voir des vieux.» Voilà qu'elle y est, chez les vieux. Son corps et sa tête ont pris de l'âge, pas son coeur. «Je me sens pleine de jeunesse.»

Elle rit, toujours. Quand je lui demande ce que le siècle dernier a accompli de mieux, elle me regarde tout sourire. «Les produits de beauté!» Et puis, plus sérieusement. «C'est un siècle qui a fait son possible.» C'est surtout le siècle des Claire Martin, de ces femmes qui ont tracé des chemins.

Grâce à qui une femme mariée peut travailler.

À sa façon, Claire Martin a été une femme osée, parce qu'elle écrivait et par ce qu'elle écrivait. On est loin de Maria Chapdelaine. En 1958, dans Avec ou sans amour, elle écrit: «Comme c'est difficile de quitter une femme! Ça crie, ça pleure, ça menace!» Quatre ans plus tard, dans Quand j'aurai payé ton visage: «Une femme qui ne jouit pas, c'est tellement plus rassurant côté fidélité.»

Elle a écrit de belles choses, des réflexions sur la vie, sur l'amour. «Refuser d'aimer, c'est déjà aimer dans une certaine mesure.»

Elle écrit encore, si peu. «Parfois, j'ai une idée, ça arrive rarement. J'écris quelque chose là-dessus. Pourquoi je le fais encore? Je ne sais pas. Ça n'a plus de résonance, ça ne me rapporte plus rien. Ça m'indiffère considérablement.» Ranger son stylo, ce serait accepter d'être vieille. Elle n'en est pas là.

Claire Martin fait ce qu'elle a toujours fait, elle vit dans le présent. Sa mémoire, elle, s'effiloche tranquillement. Après toutes ces années, le Québec a presque oublié Claire Martin. Voilà que Claire Martin aussi, s'oublie tranquillement, laissant ses traces sur le siècle derrière elle.

Le gant de fer est tombé.

Reste la main de velours.

Chronique de Mylène Moisan

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