Les jeunes Québécois ont l'histoire triste

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(Québec) Contrairement à l'idée qu'ils soient complètement ignares, les jeunes qui entrent dans leur premier cours d'histoire au secondaire ont plutôt une idée préconçue de ce que leur professeur leur enseignera sur le Québec. Et au fur et à mesure qu'ils progressent dans leur cheminement académique, leur vision du passé de la province s'assombrit considérablement.

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«Série de défaites.» «Ils se sont battus et ont perdu.» «On s'est fait avoir.» Voilà quelques-unes des 3424 phrases employées par des centaines d'élèves entre 2003 et 2013 pour décrire l'aventure québécoise dans le cadre d'une vaste enquête réalisée par l'historien Jocelyn Létourneau. Les résultats de son travail sont publiés dans le livre Je me souviens? Le passé du Québec dans la conscience de sa jeunesse, qui paraîtra aux éditions Fides vendredi.

Le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du Québec contemporain de l'Université Laval se questionne depuis longtemps sur la soi-disant ignorance des jeunes de l'histoire du Québec. «C'est certain qu'ils ne savent pas grand-chose», reconnaît-il sans hésiter. Mais M. Létourneau met un important bémol à ce constat : «leur ignorance n'est pas vide».

C'est lorsqu'il était juré d'un concours d'histoire il y a de nombreuses années que l'historien s'est aperçu que les jeunes avaient une conception précise du passé québécois. Que son récit était déjà en quelque sorte scripté dans leur tête. «Par exemple, il y avait le méchant Maurice Duplessis et le bon Jean Lesage», illustre le professeur.

Pour fouiller cette piste, il a décidé de remonter à la source afin de réaliser ce qui deviendra la plus importante recherche de sa carrière - et la plus simpliste à la fois - en posant la question suivante à des jeunes : «Si, en une phrase ou une formule, vous aviez à résumer l'aventure historique québécoise, qu'écririez-vous personnellement?»

Pendant 10 ans, des étudiants à travers la province, francophones et anglophones, de quatrième secondaire à l'université, se sont prêtés au jeu. L'échantillon recueilli par Jocelyn Létourneau compte également des cohortes qui ont suivi le cours Histoire du Québec et du Canada, enseigné jusqu'en 2006 et d'autres qui sont issus de la réforme, qui ont plutôt eu droit à Histoire et éducation à la citoyenneté.

Conscience historique

Parfois farfelues, simplistes, erronées, sarcastiques, sombres ou jovialistes, les réponses obtenues se sont avérées une mine d'or pour capturer ce que le chercheur appelle la «conscience historique» des répondants. «Ils arrivent [dans leur premier cours d'histoire au secondaire] déjà imbibés, réitère-t-il. Ne leur demandez pas les détails de la Conquête mais ils savent qu'il y a eu une bataille sur les plaines d'Abraham», donne en exemple le chercheur.

Que ce soit lors d'un party de famille, en écoutant une chanson des Cowboys Fringants, en visionnant le film 1839 de Pierre Falardeau ou en lisant les journaux, les futurs adultes glanent ici et là suffisamment d'informations pour se faire une idée du passé du territoire qu'ils habitent, explique M. Létourneau. «Ils savent sans savoir. Ils ont déjà des cadres de pensée. Ces cadres, ils ne les ont pas nécessairement acquis en classe mais parce qu'ils participent comme membres à une société qui les a mis au monde sur le plan culturel», poursuit l'auteur, dont le travail a inspiré des collègues ailleurs au Canada mais aussi en France, en Suisse, en Catalogne, en Suède et en Allemagne.

Une histoire difficile

Mais que savent-ils au juste? Pour procéder à l'analyse des phrases fournies, le chercheur a classé les énoncés «par genre de vision du passé». Cinq catégories ont été définies : malheureuse, mixte, positive, neutre et autres. Dans la large majorité des groupes d'étudiants interrogés, les réponses «malheureuses» sont les plus nombreuses même si en additionnant les autres catégories, elles ne forment pas la majorité. Ce classement comprend les sous-catégories «militance», «appréciation négative» et «adversité rencontrée». La plupart des jeunes Québécois ont ainsi en tête que l'histoire de leur province est teintée par l'idée de la survivance et de la résistance, résume M. Létourneau dans son ouvrage.

Et cette conception d'un passé sombre se renforce au fil des années. S'ils entrent en quatrième secondaire avec une vision plutôt neutre du récit québécois, c'est-à-dire que les mots employés renvoient à des idées ni positives ni négatives, cela change considérablement après un seul cours d'histoire. Cette progression vers le négativisme se poursuit jusqu'à l'université où près de la moitié des répondants élaboreront des phrases «malheureuses».

«Cela renvoie à l'idée que tout a été négatif, qu'on est des nowhere, qu'on a été battus et que tout le monde s'est fait avoir», explique l'auteur. Il ajoute que les réponses du type «ça a été dur» et «il a fallu se battre» ont aussi été très employées par les jeunes pour illustrer la conception négative et enracinée qu'ils ont de l'histoire du Québec, et ce, peu importe s'ils ont suivi le cours d'histoire avant ou après sa réforme en 2006.

Dans le contexte où les changements que veut amener le gouvernement du Parti québécois au cours d'histoire déchaînent les passions, l'historien tire une conclusion qui, prédit-il, fera grincer des dents nombre de politiciens et de collègues qui ne partagent pas ses opinions. «Ce n'est pas parce qu'on change le cours qu'on va modifier les représentations des jeunes», avance Jocelyn Létourneau. Puisque selon lui, seul un bouleversement important dans le présent des Québécois pourrait réactualiser la vision qu'ils ont du passé.

Pour plus de détails : tonhistoireduquebec.ulaval.ca

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Des visions partagées

Anglophones c. francophones

«C'est là où la différence est la plus marquée», affirme sans hésiter Jocelyn Létourneau. Sans surprise, les deux groupes ne partagent pas du tout la même vision de l'histoire du Québec. «Chez les francophones, les anglophones sont en quelque sorte les agresseurs, ceux qui nous ont conquis et, jusqu'à un certain point, ceux qui ont profité de la situation», analyse le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du Québec contemporain de l'Université Laval.

De plus, l'utilisation du «nous» est très marquée chez les francophones tandis que les anglophones ne s'identifient pas vraiment à cette désignation collective. Ils mettent plutôt l'accent sur la tension qui existait entre les communautés linguistiques, explique l'historien. «Mais évidemment, ils n'associent pas les anglophones aux méchants et aux agresseurs», poursuit-il, notant au passage leur difficulté à établir «une correspondance entre québécité et anglicité».

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Réformés c. non-réformés

«Il existe des petites différences qui sont plutôt insignifiantes», fait valoir l'historien en parlant des phrases résumant l'histoire du Québec produites par les élèves qui ont eu droit au cours d'histoire du Québec et du Canada par rapport à celles écrites par des jeunes qui ont suivi Histoire et éducation à la citoyenneté à partir de 2007.

Les réformés, par exemple, «sont continuellement moins nombreux à user des phrases positives pour exprimer leur sentiment à l'égard de l'expérience québécoise», écrit Jocelyn Létourneau dans son bouquin. Il souligne aussi une proportion de jeunes qui proposent une représentation malheureuse ou victimale à l'aventure québécoise plus faible chez les réformés que chez les non-réformés.

«Au fond, la tendance générale, c'est plutôt de dire que les représentations collectives ne changent pas tant que ça [...] Inévitablement, les jeunes vont s'en tenir aux grandes visions connues de l'histoire», conclut M. Létourneau. Selon lui, ceux qui prétendent que le nouveau cours a amené une vision «rosée» de l'aventure québécoise font tout simplement fausse route.

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Quatrième secondaire c. autres niveaux

Jusqu'en 2007, c'est à l'âge de 15 ou 16 ans, soit à leur entrée en quatrième secondaire, que les jeunes Québécois avaient leur premier cours d'histoire. En ce sens, ils se distinguaient par rapport à leurs collègues «initiés» des autres niveaux dans le résumé qu'ils font de l'aventure québécoise. Jocelyn Létourneau évoque même un «écart majeur» dans le nombre de jeunes qui dépeignent le passé du Québec sous un angle malheureux ou négatif. Ainsi, 22 % des élèves de quatrième secondaire qui ont participé à l'enquête avaient cette vision sombre de l'histoire de la province contre au moins 40 % des jeunes des autres niveaux.

En contrepartie, par rapport à leurs aînés scolaires, entre le double et le triple des jeunes de quatrième secondaire dont les réponses ont été étudiées évoquent le parcours québécois de manière neutre. «À l'évidence, ça consolide un certain nombre de représentations [...] ils décident de retenir surtout les visions malheureuses, victimalistes ou doloristes. Donc il y a un impact du cours d'histoire dans l'installation d'une représentation négative de ce qu'a été l'histoire de Québec», résume l'historien.

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Une invitation aux lecteurs

Résumer l'histoire du Québec en une phrase. C'est le défi que, pendant 10 ans, Jocelyn Létourneau a lancé à des jeunes élèves et étudiants, afin de mener l'enquête dont notre dossier livre les conclusions. Nous sommes curieux de vous lire. Et si vous deviez résumer l'histoire du Québec en une phrase? Écrivez-nous à opinion@lesoleil.com. Au cours de la prochaine semaine, nous diffuserons vos réponses sur lesoleil.com. Et ne «trichez» pas: en une phrase!

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