L'abc de la crise égyptienne

Un partisan de Morsi s'exprime dans les rues... (Associated Press)

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Un partisan de Morsi s'exprime dans les rues du Caire.

Associated Press

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(Québec) En Égypte, l'épreuve de force entre l'armée et les partisans du président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, s'est conclue par un bain de sang. Plus de 600 morts. Des milliers de blessés. Et le bilan a continué de s'alourdir, vendredi, avec ce que les manifestants surnommaient «le vendredi de la colère». Deux ans et demi après une révolution qui avait soulevé de grands espoirs, comment l'Égypte a pu en arriver là? En attendant la suite, Le Soleil propose aujourd'hui un ABC de la crise. Des chiffres, des noms et des rappels historiques. Une vingtaine de repères, pour mieux s'y retrouver.

A comme Armée

L'armée égyptienne, c'est plus qu'un arbitre. Le vrai pouvoir. Un véritable État dans l'État, qui n'aime pas que les civils mettent le nez dans ses affaires lucratives. Selon les estimations, l'armée possède entre 15 % et 40 % de l'économie égyptienne. Elle gère des usines, des hôtels de luxe et même des stations à essence. Dans les supermarchés du Caire, la marque des Forces armées [Armed Forces] vend de tout, y compris des pâtes, des oeufs, du sucre, des casseroles et des télés. Une petite cartouche de AK-47 avec ça?

B comme El-Banna, Hassan

En fondant la confrérie des Frères musulmans, en 1928, Hassan El-Banna veut mettre fin à la domination britannique en Égypte et rebâtir le pays sur les bases d'un Islam épuré des influences occidentales. En l'espace de 20 ans, la minuscule organisation secrète devient une organisation regroupant plus d'un million de membres. «Nous ne voulons pas le pouvoir, c'est le pouvoir qui nous veut», constatait déjà le fondateur, durant les années 40. Banna mourra assassiné par la police secrète, en février 1949.

C comme Carnage

Bilan provisoire de l'intervention des forces de l'ordre pour mettre fin à l'occupation de deux places du Caire, par des manifestants pro-Morsi, cette semaine. 638 morts et 3717 blessés. Pareil désastre n'a pas empêché le premier ministre égyptien, Hazem Beblawi, d'affirmer fort sérieusement que les forces de l'ordre avaient agi «avec la plus grande retenue».

D comme Démission

Récipiendaire du Prix Nobel de la paix, en 2005, Mohamed El-Baradei a mis son prestige au service du coup d'État ayant renversé le président Mohamed Morsi, le 3 juillet. Il a démissionné de son poste de vice-président après le massacre de mercredi. Dans sa lettre de démission, Baradei estime que «ceux qui vont tirer profit de ce qui s'est passé aujourd'hui sont ceux qui appellent à la violence et à la terreur, les groupes extrémistes».

E comme États-Unis

Le secrétaire d'État américain John Kerry a qualifié de «lamentable» l'opération visant à disperser les sit-in des partisans du président Morsi. Mais dans l'ensemble, les États-Unis se contentent d'une petite tape sur les doigts de l'allié égyptien. Certes, ils annulent une série de manoeuvres militaires conjointes ayant lieu tous les deux ans. Mais ils ne remettent pas en cause les 1,3 milliard $ d'aide militaire, versée à l'Égypte depuis le traité de paix avec Israël.

F comme Frères musulmans

Plusieurs fois interdits, jamais vaincus, les «Frères» ont longtemps constitué une sorte d'opposition officielle à la dictature. Sous Hosni Moubarak (1981-2011), l'organisation était «interdite», mais «tolérée». En 2005, les candidats des Frères se présentaient comme «indépendants». Personne n'était dupe. Pour les reconnaître, il suffisait d'identifier ceux qui répétaient le slogan historique de la confrérie : «L'Islam est la solution.» Mais la répression n'était jamais loin. En 2010, par exemple, au moins 1200 Frères musulmans sont arrêtés durant la campagne électorale. À l'époque, les plaisantins disaient que les règles du jeu électoral se résumaient ainsi : «Vous pouvez jouer, à condition de ne pas gagner.»

G comme Gamaa al-Islamiya

Groupe islamiste, responsable de l'attentat dans un temple de Louxor, qui avait causé la mort de 62 touristes, en 1997.

Le printemps dernier, la nomination d'un militant du groupe, à titre de gouverneur de la province de Louxor, avait été perçue comme une véritable provocation. Sans doute l'une des pires gaffes du président déchu, Mohamed Morsi. Devant le tollé généralisé, le nouveau gouverneur avait fini par démissionner, tel le renard qui refuse de gouverner le poulailler, après mûre réflexion. «C'est un peu comme si le survivant des deux frères Tsarnaev devenait maire de Boston, dix ans après leur attentat [du marathon]», raillaient les anti-Morsi sur Twitter.

H comme Homme fort

Le général Abdel Fattah El-Sissi a renversé le président Mohamed Morsi, le 3 juillet. Mais le général se défend d'avoir fait un coup d'État. Il prétend qu'il ne faisait que répondre «à l'appel du peuple». Peu de gens doutent des ambitions politiques de celui qu'on surnomme déjà «le Pinochet égyptien».

I comme Insurrection

Depuis des semaines, la province du Sinaï se trouve au bord de l'insurrection. Enlèvements, attentats, attaques contre des postes de police, la région semble parfois échapper à tout contrôle. Dernier événement en date : des combattants non identifiés auraient lancé une roquette en direction de la ville israélienne d'Eilat, sur les bords de la mer Rouge. La roquette aurait été détruite en vol par un système antimissile...

J comme bin Jassem, Hamad

Surnommé le «grand manitou», celui qui était jusqu'à tout récemment le premier ministre du Qatar misait beaucoup sur le gouvernement des Frères musulmans, en Égypte. L'aide et les prêts avoisinaient 5 milliards $. Le Qatar s'était même engagé à investir 18 milliards $ en Égypte au cours des cinq prochaines années. Avec le coup d'État, est-ce que les pétrodollars du petit émirat continueront de couler à flot?

K comme al-Khirbawy, Tharwat

Ancien avocat des Frères musulmans, Al-Khirbawy a quitté avec fracas la confrérie, pour dénoncer une dérive extrémiste et intolérante. Dans un best-seller intitulé Le secret du temple, Kirbawy accuse les Frères de cacher leurs véritables projets derrière une façade pseudo-démocratique.

L comme élections Libres

L'armée égyptienne a évoqué la possibilité d'organiser des élections libres dès janvier 2014. Mais les sceptiques disent que vous avez plus de chance d'apercevoir le père Noël jouer à la pétanque dans une rue du Caire, en compagnie de Jésus, de Mahomet et de Bouddha.

M comme Morsi

Le 30 juin 2012, Mohamed Morsi devenait le premier président égyptien issu d'un scrutin démocratique, en obtenant 51,7 % des suffrages. Un an plus tard, il était renversé par l'armée et placé en résidence surveillée. Jusqu'à la fin, le président aura choisi d'ignorer les signes annonciateurs d'un coup d'État militaire. Il y avait d'abord les sondages révélant que 82 % des Égyptiens voyaient d'un bon oeil une intervention de l'armée. Ensuite, les rumeurs en provenance des militaires eux-mêmes, qui laissaient entendre que l'Égypte était trop petite pour contenir l'armée et les Frères.

N comme Nil

Plus de 90 % de la population égyptienne se concentre encore et toujours le long du Nil, fleuve légendaire. Un casse-tête grandissant, quand on sait que depuis 1900, la population du pays est passée de 10 à 85 millions de personnes. À elle seule, la métropole du Caire compte désormais près de 20 millions d'habitants.

O comme oeuvre de charité

Même au cours des périodes où ils étaient interdits, les Frères musulmans n'ont jamais cessé d'accroître leur influence, grâce à un imposant réseau d'oeuvres sociales, incluant de nombreux hôpitaux. «À la fin, tout le monde y trouvait son compte, écrit le journaliste britannique John R. Bardley, dans le livre Inside Egypt. D'un côté, les Frères musulmans étendaient leur influence. De l'autre, le gouvernement bénéficiait du fait que d'autres réparaient (un peu) le gâchis que la gestion catastrophique du système de santé avait créé de toutes pièces.»

P comme Place Rabia Al-Adawiyya

Au Caire, des milliers de partisans du président déchu, Mohamed Morsi, campaient depuis des semaines sur la place Rabia Al-Adawiyya. L'atmosphère était plutôt festive. On voyait beaucoup d'enfants. C'est là qu'on a relevé le plus grand nombre de morts, le 14 août. Pour donner une idée du changement d'ambiance, après la tuerie, le journal Le Monde rapportait le discours d'un imam, dans une mosquée toute proche : «S'arrêter un instant? Pas question, on continue, on augmente la mobilisation, même s'il y a beaucoup de morts. Notre but est d'être martyr, au nom de Dieu. Avez-vous peur de la mort? Pas nous. Ils ont volé notre Égypte...»

Q comme Qotb, Saïd

Théoricien historique des Frères musulmans, souvent considéré comme l'un des pères de l'islamisme radical. Pour Qotb, le point de non-retour survient lors d'un séjour aux États-Unis, à la fin des années 40. Le très religieux Qotb s'indigne des moeurs «dissolues» de l'Amérique. Tout l'horripile, à commencer par le football, dont il donne une description digne des Jeux du cirque, à l'apogée de l'Empire romain. De retour en Égypte, Qotb écrira plusieurs livres qui feront date. Accusé de trahison, il sera pendu en août 1966. Mais ses écrits vont inspirer plusieurs générations de révolutionnaires religieux. Parmi ses admirateurs, on remarque un certain Oussama ben Laden.

R comme Roue de secours

Surnom donné au président Mohamed Morsi, par l'opposition. Il est vrai que les Frères musulmans lui préféraient un autre candidat, Khairat El-Shater, jugé plus sûr et plus charismatique. Sauf que le favori El-Shater a été exclu de l'élection parce qu'il possédait un casier judiciaire.

S comme Sadate, Anouar

En 1970, les Frères musulmans renoncent officiellement à la violence. Et le président Anouar El-Sadate inaugure une stratégie de la carotte et du bâton avec les islamistes. Il déclare d'abord une amnistie générale. Il fait même inscrire dans la constitution que la Sharia, la loi islamique, constitue «la principale source de toutes les lois». Mais les islamistes ne lui pardonnent pas le traité de paix signé avec Israël. Et le président ordonne des milliers d'arrestations arbitraires. Le 6 octobre 1981, lors d'un défilé militaire, un commando sort du cortège pour mitrailler l'estrade présidentielle. Le président meurt criblé de balles. Son successeur, Hosni Moubarak, décrète aussitôt l'état d'urgence.

Il va durer 30 ans.

T comme Tamarod [rébellion]

Nom d'une campagne visant à rassembler 15 millions de signatures au bas d'une pétition réclamant la démission du président Mohamed Morsi. À partir de la mi-avril, Tamarod prétend avoir recueilli 22 millions de signatures, soit plus que le nombre d'électeurs ayant voté pour le président Morsi (13,3 millions).

U comme état d'Urgence

En décrétant à nouveau l'état d'urgence, l'armée égyptienne ravive de douloureux souvenirs. La loi d'exception a été en vigueur durant 30 ans, de 1981 à 2012. Son abolition, le 31 mai 2012, constituait une victoire indéniable pour la jeune révolution égyptienne. À une certaine époque, la seule possession d'un tract islamiste pouvait valoir plusieurs années de prison, sans autre forme de procès...

V comme Violences sectaires

Depuis mercredi, selon l'ONG Initiative égyptienne, au moins 25 églises coptes auraient été incendiées, en guise de représailles contre le soutien du pape des Coptes, Théodore II d'Alexandrie, au coup d'État militaire. À la base de ces haines, on retrouve une série de théories conspirationnistes. L'une d'elles stipule que les chrétiens ont abondamment financé les manifestations ayant conduit au coup d'État militaire du 3 juillet. Plus de 100 000 Coptes ont fui l'Égypte depuis janvier 2011.

Y comme Youssef, Bassem

L'humoriste, que l'on compare souvent à l'animateur américain Jon Stewart, aimait bien tourner en ridicule le président Morsi et les Frères musulmans. Mais il a récemment mis en garde les anti-Morsi contre leur arrogance. «Le vertige de la victoire, le triomphalisme et l'arrogance qui s'expriment aujourd'hui dans les médias privés sont précisément les éléments qui ont perdu les Frères et leur ont coûté leur popularité, écrit Youssef, dans le journal Al-Sourouk. Nous autres, aujourd'hui, commettons la même erreur. «[Les Frères musulmans [...] ne vont pas disparaître. [...] Ils rentreront chez eux plein de rancoeur et avec une envie de vengeance qui ne cessera de croître, [...], pour revenir un jour sous une autre forme, plus violente.»

Z comme Zombie

Nom donné à l'administration plutôt hésitante du président Mohamed Morsi, surtout en matière économique. Il est vrai que les statistiques de l'économie égyptienne auraient de quoi foudroyer n'importe qui. 68 millions d'Égyptiens reçoivent une forme ou une autre d'aide alimentaire. Un quart de la population vit avec moins de 2 $ par jour. Sans oublier la dégringolade du tourisme. En dehors des stations balnéaires de la mer Rouge, le chiffre d'affaires du tourisme égyptien aurait baissé de 70 %, depuis 2011.

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