Anciens combattants: une image figée pour l'éternité

«Cette maladie, c'est comme une bombe. Ça tue... (Le Soleil, Andréanne Lemire)

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«Cette maladie, c'est comme une bombe. Ça tue le monde dans le centre, mais ça blesse tous ceux autour», dit Pierre Le Blanc.

Le Soleil, Andréanne Lemire

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Annie Mathieu
Le Soleil

(Québec) Pour souligner le jour du Souvenir, Le Soleil vous propose deux portraits de combattants
qui ont été victimes de choc post-traumatique après leur retour au pays. D'abord, Pierre Le Blanc,
qui reste hanté par les horreurs qu'il a vues à Haïti.

Même si la scène s'est produite il y a 16 ans, l'ancien combattant Pierre Le Blanc s'en souvient dans les moindres détails. L'odeur et la luminosité de la pièce, la couleur de ses murs, le nombre de carreaux au sol et le bourdonnement des mouches, qu'il ne fallait surtout pas écraser parce qu'elles pouvaient transporter les bactéries du corps qui gisait devant lui.

C'était en 1996, dans la capitale d'Haïti, Port-au-Prince, où l'ONU avait décidé d'envoyer des Casques bleus pour une mission de maintien de la paix. L'ex-adjudant-maître et son équipe du Royal 22e Régiment avaient été informés de la présence d'une morgue clandestine. En ouvrant la porte, il découvre l'horreur. En plus de ce corps laissé à l'abandon en milieu d'autopsie, des centaines d'autres, empilés, complètent le tableau surréel. Dans le coin, une place est réservée aux cadavres de bébés.

«J'ai eu l'impression que ce moment a duré une éternité. Je voyais les yeux des morts qui me regardaient», relate l'ancien militaire, diagnostiqué d'un choc post-traumatique très sévère seulement 10 ans plus tard.

Celui qui a été commissionné après son retour de mission au titre de capitaine ne se serait jamais douté que ces images, et de nombreuses autres liées à son séjour dans ce pays des Antilles reviendraient le hanter au point de lui faire perdre ses moyens, et surtout, une partie de sa tête. «Le soldat est conditionné pour vivre ce genre de situation, mais pas l'homme que tu es», résume le retraité de l'armée jugé invalide à 100 %.

C'est en avril 2001 que tous ses problèmes ont commencé. Un matin, en ouvrant son ordinateur, celui qu'on surnomme «Pierrot» s'effondre en larmes. Il sait immédiatement que c'est terminé. «Je m'en vais à l'hôpital et je ne reviendrai plus», déclare l'officier des opérations des champs de tir de Valcartier à son adjoint et ami de longue date.

Le verdict du médecin tombe : dépression majeure. Honteux, Pierre Le Blanc est confiné à la maison avec une pharmacie pleine de médicaments. Il vivra les cinq années suivantes dans un brouillard des plus complets. Encore aujourd'hui, il se souvient à peine des moments qu'il a passés avec ses deux adolescents et sa femme, qui a souvent craint de le retrouver sans vie dans leur maison de Saint-Romuald.

Une bombe

«Cette maladie, c'est comme une bombe. Ça tue le monde dans le centre, mais ça blesse tous ceux autour», illustre l'homme aujourd'hui âgé de 57 ans. Il admet avoir eu «un plan» pour mettre fin à ses souffrances qui ont atteint leur apogée en 2005, année où il séjournera à l'hôpital pour anciens combattants de Sainte-Anne-de-Bellevue. Mais juste avant de recevoir son congé de l'établissement au mois de novembre, le général Roméo Dallaire vient y prononcer une conférence qui changera sa vie.

À la période de questions, une Congolaise veut savoir pourquoi l'armée canadienne n'intervient pas dans son pays d'origine. Le général hésite longtemps avant de répondre. «C'est parce qu'il n'y a aucune richesse et que vous êtes Noirs», finit-il par articuler. Pour Pierre Le Blanc, un déclic se fait à l'évocation de cette explication qui lui rappelle son expérience à Haïti. «Je me suis mis à pleurer comme un veau», se remémore celui qui a par la suite déballé son sac à une infirmière venue à sa rescousse. La morgue, les morts, les yeux vides, tout y passe.

Mais au moins, cette fois, son mal-être est identifié. Les psychiatres reviennent sur le diagnostic précédent de dépression et Pierre Le Blanc entre dans les rangs des militaires souffrant de choc post-traumatique. Sa médication est ajustée et il fréquente désormais la clinique TSO à Loretteville. Celle-ci est spécialisée dans la clientèle des anciens combattants qui, comme lui, luttent contre leurs pires ennemis, ceux qui ne quittent plus le champ de bataille qu'est devenue leur tête.

La guerre n'est pas gagnée pour autant pour celui qui est affligé très sévèrement par ce trouble anxieux. Si ses souffrances ne sont pas apparentes pour le commun des mortels, elles sont toujours bien présentes en ses deux oreilles et à l'intérieur de celles-ci avec les acouphènes qui lui empoisonnent aussi la vie. Insomnies, hypervigilance, irritabilité et surtout, ces fichus flash-back susceptibles de le paralyser à tout moment.

«Tu ne guéris pas d'un choc post-traumatique, tu vis avec», tranche M. Le Blanc, qui considère être devenu du «bois mort» pour la société. À défaut d'avoir une occupation reconnue, ce dernier continue néanmoins de se servir de son leadership qui lui a fait gravir les échelons dans l'armée pour aider ses frères d'armes, aussi tombés au combat de la souffrance mentale.

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