C'est un secret mal gardé que le poker est bien établi à Québec. Le Soleil a dénombré près d'une dizaine d'endroits majeurs et plus d'une soixantaine de tables. Mais il y en a davantage. Internet est le moyen privilégié pour se donner rendez-vous.
Martin est promoteur du salon de poker du Billard Le Triangle à Sainte-Foy. En ce soir de semaine, c'est plutôt tranquille. Six jeunes joueurs s'affrontent à une table cash game. Les sept autres tables sont vides.
Lui-même attablé à l'une d'elles, Martin affirme administrer un salon de poker avant tout par plaisir du jeu. Au Triangle, l'argent gardé par la maison sert à payer ses frais et la location des lieux au propriétaire du bar. Une formule répandue et bien sûr... illégale.
«Vincent Lacroix a eu quatre ans pour avoir volé 130 millions $. Si la police débarque, on n'aura pas grand-chose. On verra quand ça arrivera», lance-t-il sur le ton posé de quelqu'un qui a déjà soupesé la question. «Je n'arrêterai pas de travailler pour vivre de ça», ajoute celui qui a un emploi à temps plein, voulant clairement laisser savoir qu'il ne fait pas fortune. Par contre, impossible de connaître les bénéfices qu'il en retire.
Mike Sauvé, retraité de l'armée, ne se montre pas davantage inquiet des activités tenues au Billard L'Exclusif. Le «responsable» des huit tables de poker aménagées au second étage du Salon de Quilles Val-Bélair dit même accueillir policiers et avocats à ses tournois.
«Je me suis fait dire que les policiers n'avaient pas de mandat pour agir. De toute façon, ce n'est pas pire qu'une ligue de billard ou de fléchettes», lance-t-il. N'empêche, il a pris soin de demander au Soleil de prouver son identité avant l'entrevue. Une pointe de méfiance sentie à chaque endroit visité.
Même son de cloche du côté du gérant du billard, Pierre Rochette. «Si c'était vraiment illégal, ça ferait longtemps que ça serait fermé.» Le vieux routier, actif dans le domaine des bars depuis 27 ans, croit que le poker subira le même sort que les vidéopokers il y a 20 ans. Le gouvernement avait interdit les appareils illégaux, qu'on disait sous le contrôle du crime organisé, et les avait remplacés par ses propres appareils.
M. Rochette jure qu'il ne retire aucun profit du poker, mis à part les consommations vendues aux joueurs. Une vingtaine d'habitués se sont présentés quand nous y sommes allés.
Quelques jours auparavant, ils étaient 360 à s'être inscrits à un tournoi qui a duré trois jours. Plusieurs joueurs venaient de l'extérieur de la région. La bourse offerte s'élevait à 15 000 $. Le tournoi était organisé par une autre personne que M. Sauvé, promoteur habituel de l'endroit.
De l'avis de plusieurs, Le Tapis Vert était jusqu'à récemment le haut lieu du cash game à Québec. Selon les propos recueillis, les trois tables consacrées à cette formule de jeu rapportaient chacune jusqu'à 75 $ l'heure au promoteur.
Une information démentie par l'un des copropriétaires. En fait, il affirme qu'il ne s'occupait pas des entrées d'argent. «Je n'ai jamais pris de cash du poker. On louait la salle au promoteur. Nous, ça nous amenait de la clientèle, c'est tout», raconte Patrice Martin.
Plutôt que de parler d'activités illégales, il préfère utiliser l'expression «zone grise» pour définir le statut du poker dans les bars. Il insiste sur le fait que Le Tapis Vert offre désormais uniquement la formule tournoi. Exit le cash game. Version officielle : «La clientèle n'était plus au rendez-vous.»
Dans le milieu du poker, la raison demeure nébuleuse, d'autant plus que l'ancien promoteur n'est plus associé au bar billard. C'est maintenant celui-ci qui gère l'offre de jeu.
La formule tournoi demeure populaire au Tapis Vert. Le mardi de notre visite, il y avait 57 participants.
Comme la nature a horreur du vide, plusieurs joueurs et organisateurs interrogés soutiennent que des établissements profiteront de l'arrêt du cash game au Tapis Vert. Depuis une dizaine d'années, des bars ont essayé la formule avant de l'abandonner. D'autres s'y adonnent depuis des années. De nouveaux joueurs prendront sûrement place à la table.