Quatre jours en Syrie

Julien Dufour a mangé et bu du thé avec ces hommes qui n'avaient plus rien à... (Dessins?: courtoisie Julien Dufour)

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Dessins?: courtoisie Julien Dufour

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Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil

(Québec) Julien Dufour a mangé et bu du thé avec ces hommes qui n'avaient plus rien à perdre, sauf la guerre. Il les a écoutés raconter la dictature du gouvernement, la soif de liberté qui s'est emparée de la population syrienne dans la foulée du Printemps arabe, puis les affrontements sanglants, les villages ruinés, les familles décimées.

Julien Dufour a une idée encore un peu vague de ce qui l'a poussé à traverser illégalement la frontière syrienne pour aller dessiner des rebelles en pleine guerre civile.

En ce mercredi après-midi nuageux, il réfléchit à tout ça en buvant un café et en grillant une Gauloise sur la terrasse de la Brûlerie Limoilou, dans une sécurité presque absolue par rapport au péril dans lequel il s'est plongé il y a un peu plus d'un mois.

Besoin de voir

Julien a 29 ans. C'est un grand brun barbu qui se faisait facilement passer pour un Syrien, avant que la pauvreté de son arabe ne le trahisse. Il est illustrateur et gagne sa vie entre autres en dessinant des scénarios pour des campagnes de pub.

Mais ce qui l'enfièvre, c'est de plaquer son confort à Québec et de dessiner quelque part dans le monde des gens qui se préoccupent surtout de survivre. «Je ne veux pas juste le lire dans les journaux, dit-il. Je veux le voir.»

En mai, Julien s'est donc envolé vers le Moyen-Orient avec l'espoir de se rendre en Iran pour rencontrer des réfugiés afghans issus de la guerre entre l'OTAN et les talibans. Incapable d'obtenir un visa, il s'est retrouvé dans le sud de la Turquie, à Antioche.

C'est de cette ville qu'un après-midi de juin, il est monté dans une voiture, accompagné d'un photojournaliste canadien, d'une documentariste américaine, d'un fixeur et d'un garde du corps, pour passer en Syrie sans se faire repérer.

En juin, la guerre civile syrienne, opposant les rebelles et le régime brutal du président Bachar Al-Assad, faisait rage depuis 14 mois, et avait fait au moins 10 000 morts. La Syrie laissait rarement pénétrer des observateurs étrangers sur son territoire.

Julien anticipait de se faire refuser l'entrée. Et il a décidé, comme les deux autres Nord-Américains, de se payer un fixeur pour lui faire traverser cette frontière surveillée par des douaniers qui auraient été beaucoup moins sympathiques qu'au poste d'Armstrong s'il avait été intercepté.

«Je me serais sûrement fait arrêter, peut-être torturer ou tirer dessus», pense Julien.

Après avoir cahoté sur un chemin de terre, la voiture s'est rendue jusqu'à un fil de barbelés piétiné qui séparait les deux pays. Julien l'a enjambé plus vite que sa peur. «Je me suis dit: "C'est cave, ce que je suis en train de faire là. Mais c'est pas le temps d'y penser. Ferme ta gueule, advienne que pourra."»

De l'autre côté de la frontière, le garde du corps a récupéré sa Kalachnikov. Et une voiture a transporté les passagers jusqu'à un poste de police que les rebelles avaient converti en quartier général, et ensuite vers une maison où habitait le commandant de la rébellion locale, un ancien marchand dans la mi-soixantaine.

Au fil de la soirée, Julien a mangé et bu du thé avec ces hommes qui n'avaient plus rien à perdre, sauf la guerre. Par l'entremise d'un traducteur, il les a écoutés raconter la dictature du gouvernement, la soif de liberté qui s'est emparée de la population syrienne dans la foulée du Printemps arabe, puis les affrontements sanglants, les villages ruinés, les familles décimées.

Plusieurs d'entre eux avaient perdu des amis, des frères, des soeurs, des enfants. Ils se battaient pour les survivants et en mémoire des disparus. Eux-mêmes s'attendaient à mourir. Pour la cause, celle qui se concrétisait davantage chaque jour où le gouvernement tirait sur son peuple.

«Ils sont tous dans l'acceptation qu'ils vont crever, dit Julien. S'ils survivent, c'est un bonus.»

Pendant que le journaliste et la documentariste posaient des questions, l'illustrateur dessinait. Il traçait le portrait de ces guerriers, les détails de leurs visages stoïques, leurs vêtements coutumiers et leurs menus téléphones cellulaires, la vraie arme de la guerre, dit Julien.

L'angoisse de sa vie

Un soir où il logeait dans un village dont le nom ne lui avait pas été dévoilé, le Québécois est resté seul dans une maison. Les rebelles avaient entrepris d'attaquer un transformateur électrique appartenant au gouvernement et avaient proposé à leurs invités de les accompagner. Mais Julien avait refusé, ne voyant pas comment il pourrait prendre le temps de dessiner une scène aussi mouvementée.

Durant trois ou quatre heures, Julien a bu thé sur thé et fumé clope sur clope. Il a essayé de faire la vaisselle, est monté et redescendu plusieurs fois de la terrasse entourée d'arbres fruitiers. Au loin, il entendait tonner les bombes dans les villages voisins. À la télé, BBC, Al-Jazeera et la télé syrienne diffusaient en boucle des images du conflit et de ses victimes.

Les pires scénarios surgissaient dans sa tête. «Et s'ils se font tous tuer? Si l'armée syrienne en profite pour checker ce village-là ou le bombarder? Qu'est-ce qui arrive si je meurs? Je ne sais même pas où je suis. Je suis dans la marde avec mes 17 mots d'arabe.»

Julien avait vraiment hâte que ces gros gars barbus reviennent et le serrent dans leurs bras. Ils sont réapparus au milieu de la nuit. Julien n'a pas osé ouvrir la porte. Il avait l'air d'un gars qui a vécu l'angoisse de sa vie.

Ils l'ont serré dans leurs bras. «Ces gars-là, à aucun moment, je n'ai eu l'impression de les craindre», dit Julien.

Le lendemain, les rebelles ont su que la région était en train de se faire encercler par des chars d'assaut de l'armée gouvernementale. C'était devenu trop dangereux pour des étrangers, il fallait regagner la Turquie.

En tout, Julien a passé quatre jours en Syrie. Il a rempli au moins trois cahiers d'illustrations à travers lesquelles il a tenté de montrer le quotidien durant la guerre.

Est-ce que ça valait la peine de risquer sa vie pour ça? Julien semble penser que oui. Sa mère n'est peut-être pas d'accord.

Avec les dessins tirés de son périple, Julien voudrait lancer une exposition bientôt à Québec. «Ce que je souhaite, c'est que les gens soient touchés, que ça suscite leur empathie.»

En Syrie, Julien a aussi offert plusieurs de ses dessins aux rebelles, qui étaient très émus de voir leurs portraits et se demandaient s'ils avaient le droit de plier la feuille.

Certains les ont peut-être conservés; d'autres sont probablement morts avant de pouvoir les contempler à nouveau. Quoi qu'il arrive, ces illustrations n'auront pas été vaines, croit Julien. «Ils les portent dans leur coeur.»

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