Qui joue dans le pantalon des Occidentaux?

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(Québec) Il se passe des choses étranges dans le pantalon des hommes depuis 50 ans. Ou devrait-on plutôt dire qu'il s'y passe de moins en moins de choses (comme si c'était rassurant)? Quoi qu'il en soit, l'idée longtemps controversée que la qualité du sperme diminue en Occident semble de plus en plus acceptée parmi les scientifiques. Mais on est encore loin, très loin de savoir qu'est-ce qui rend de plus en plus d'hommes infertiles...

Cet été, une vaste étude israélienne est parue dans la revue Human Reproduction Update et a fait beaucoup de bruit. Comme d'autres, elle agrégeait les données d'études antérieures sur la qualité du sperme dans plusieurs pays du monde. Comme d'autres, elle concluait à un recul spectaculaire en Amérique du Nord et en Europe depuis 40 ans, passant de 99 millions de spermatozoïdes par millilitre de semence en 1973 à seulement 47 millions/ml en 2011. Mais contrairement aux autres, celle-là est parvenue à contourner les principales faiblesses qui plombent la plupart des études du même genre - des changements dans la manière de compter les spermatozoïdes depuis 50 ans, des échantillons biaisés par le fait que les participants étaient recrutés dans des cliniques de fertilité, etc.

«Ils ont éliminé beaucoup de ces variables-là, et ça corrobore les résultats d'autres études solides. [...] Alors je pense que c'est fiable», dit Robert Sullivan, spécialiste de l'appareil reproducteur de l'Université Laval. C'est aussi l'avis de son collègue de l'INRS Daniel Cyr et de la plupart des autres andrologues qui ont réagi ici et là sur le web.

Mais s'il semble à peu près acquis qu'il y a un problème, bien malin qui mettra le doigt sur sa ou ses causes : on nage ici en plein mystère, notamment parce que la production de spermatozoïdes est un processus notoirement volatile qui peut être influencé par une foule de facteurs. Aucun de ceux qui ont paradé au banc des accusés n'a été trouvé coupable jusqu'à présent. Mais voici tout même quelques-uns des principaux «suspects».

Hormones déréglées

Qualifiés de «témoins importants» par la «police toxicologique», les polluants connus sous le nom de perturbateurs endocriniens sont des molécules qui interfèrent avec nos hormones. On trouve parmi eux plusieurs pesticides et des plastiques couramment utilisés. Et de lourds soupçons pèsent contre eux : une grande partie de ces substances imitent en effet les oestrogènes, qui ont un effet féminisant et qui nuisent à la production de spermatozoïdes, surtout si l'exposition survient pendant la grossesse. On sait en effet «qu'il y a un moment-clef pendant le développement où on observe des pics de testostérone avant la naissance, et quand tu viens jouer sur ces pics-là, ça va avoir des conséquences qui vont durer jusqu'à la vie adulte», dit M. Cyr.

On connaît donc un mécanisme très vraisemblable par lequel ce type de pollution pourrait jouer. Et plusieurs perturbateurs endocriniens «féminisants» (BPC, bisphenol A, etc.) sont omniprésents dans l'environnement, au point qu'on en décèle des traces (faibles, mais quand même) chez presque tout le monde.

Le hic, cependant, c'est que prouver que ces substances sont derrière la «crise des spermatozoïdes» risque d'être extrêmement difficile, avertit M. Cyr. «Comme chercheur, si tu fais un compte de spermato et que c'est bas, tu ne peux pas remonter dans le temps pour voir à quoi la mère du patient a été exposée pendant la grossesse.»

En outre, les données ne collent pas toutes très bien à cette hypothèse. En regardant diverses études sur l'évolution de la qualité du sperme en Occident, dit Robert Sullivan, «je me serais attendu à voir une accélération après les années 60 [avec l'arrivée des anovulants dans l'environnement, de nombreux pesticides et plastiques, etc.], mais c'est très linéaire et ça commence dès les années 40». Sans compter le fait que des pays comme l'Inde et la Chine sont beaucoup plus pollués que la moyenne occidentale et ne semblent pas souffrir des mêmes problèmes. En tout cas, la fameuse étude parue cet été n'a pas trouvé de tendance à la baisse en dehors de l'Occident...

Gros bedon, petit spermato...

S'il est un problème de santé qui distingue l'Occident du reste du monde, c'est bien l'obésité - même si celle-ci gagne du terrain dans les pays en développement. Or plusieurs études ont lié de manière convaincante le surplus de poids et une faible qualité du sperme.

«Ça arrive de deux manières, explique M. Cyr. Il y a une enzyme qui s'appelle l'aromatase, qui est présente dans les tissus adipeux et qui fait la conversion de la testostérone en oestrogènes. Alors si vous avez plus de tissus adipeux, vous allez faire plus d'oestrogènes. Déjà là, ça cause un problème de féminisation. Et il y a aussi la question des dérivés réactifs de l'oxygène [des sortes de «radicaux libres» comptant un ou plusieurs atomes d'oxygène, ndlr]. Plus une personne est obèse, plus elle en fait, et comme les spermatozoïdes sont extrêmement sensibles à ces composés-là, ça augmente le problème.»

Les taux d'obésité tournent autour de 25 % dans bien des pays occidentaux, contre 11 ou 12 % dans des endroits comme l'Inde et la Chine. A priori, n'y a rien d'invraisemblable, dit en substance M. Cyr, à penser que ce pourrait être la cause principale de la baisse des comptes de sperme.

«C'est très possible, mais ce n'est pas encore prouvé», dit-il.

La soupe de facteurs

«Dans mes jeunes années, se souvient Robert Sullivan, j'avais monté une banque de sperme pour l'insémination hétérologue [des couples infertiles qui prennent la semence d'un tiers donneur, ndlr]. Souvent, les donneurs étaient des étudiants en médecine et quand on faisait une analyse de leur sperme, on pouvait littéralement voir quand ils étaient en période d'examens et quand ils ne l'étaient pas.»

Le spermatozoïde, disons-le, est une petite bête bien fragile sur laquelle une foule de facteurs disparates peuvent avoir de grandes conséquences. Comme le montrent les chiffres ci-bas, la concentration du sperme chez un même individu peut passer du simple au quadruple en seulement quelques jours!

Le stress est un des facteurs qui entre en ligne de compte, comme le montre l'exemple des étudiants en médecine de M. Sullivan - ainsi que plusieurs études -, si bien qu'il est possible que notre mode vie moderne, réputé stressant, explique une partie de la baisse.

Mais une foule d'autres choses peuvent freiner la production de spermatozoïdes. Le tabac, par exemple, a ce genre d'effet chez les adultes qui fument, mais aussi chez les hommes dont la mère fumait pendant la grossesse. L'usage de drogues comme l'alcool et la marijuana peut également avoir le même genre d'effets.

Bref, dit M. Sullivan, il y a tellement de facteurs qui influent sur la qualité du sperme qu'on peut y voir une sorte d'indicateur de l'état général de santé d'une population - ce qui n'aidera pas, malheureusement, à démêler tous ces facteurs.

«On le voit chez les animaux : quand ça va mal, ça se reflète sur la fonction reproductive. En période de disette, par exemple, les femelles n'ovulent pas. C'est une sorte de canari des mines», dit-il.

***

Concentration moyenne des spermatozoïdes selon la durée de l'abstinence

  • 0 jour : moins de 30 millions/ml
  • 2 jours : 45 millions/ml
  • 6 jours : 90 millions/ml
  • 10 jours : près de 120 millions/ml
Source : Richard M. Sharpe, «Sperm counts and ferttility in men : a rocky road ahead, EMBO Reports, 2012, goo.gl/2WRCr2

***

Pas de panique

Oui, tout indique que la dégradation de la qualité du sperme en Occident est un phénomène bien réel. Oui, c'est inquiétant. Mais «il ne faut pas non plus partir en peur et faire des scénarios catastrophes avec l'effet de ça sur la fertilité», avertit Robert Sullivan. Malgré cette baisse, les moyennes sont encore loin des seuils où un homme est jugé infertile, dit-il, et il n'est pas le seul à appeler au calme.

«Bien qu'un déclin apparent de 52,4 % puisse apparaître dramatique, les données de cette étude [celle de cet été, ndlr] montrent un changement des comptes de sperme qui part de «normal» (99 millions/ml) et qui finit à «normal» (47 millions/ml)», a signalé pour sa part Allan Pacey, professeur d'andrologie à l'Université de Sheffield, dans un commentaire soumis au Science Media Centre du Royaume Uni.

Notons qu'à 100 millions de spermatozoïdes par millilitre, ce qui était la moyenne occidentale au début des années 70, les chances de fécondation sont de 20 % à chaque copulation. À 50 millions/ml, ce qui semble être la moyenne actuelle, cela tourne autour de 17 %, ce qui n'est pas beaucoup moins. Notons toutefois que cette probabilité commence à chuter rapidement quand on passe sous les 40 millions/ml. Le seuil «officiel» de l'impuissance, même si l'on parle ici d'un continuum, est placé à 15 millions/ml.

***

Pour en savoir plus

  • Hagai Levin et al., «Temporal trends in sperm count: a systematic review and meta-regression analysis», Human Reproduction Update, 2017, goo.gl/fwPhc9
  • Nathalie Sermondade et al., «Obesity and Increased Risk for Oligozoospermia and Azoospermia», Archives of Internal Medicine, 2012, goo.gl/gKCRcg
  • Audra L. Goldenberg et al., «Semen quality in fertile men in relation to psychosocial stress», Fertility and Sterility, 2009, goo.gl/4o4Lum
  • T.D. Gundersen et al., «Association Between Use of Marijuana and Male Reproductive Hormones and Semen Quality: A Study Among 1,215 Healthy Young Men», American Journal of Epidemiology, 2015, goo.gl/13t5ma




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