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(Québec) VÉRIFICATION FAITE / L'affirmation: Le ministère des Forêts, Faune et Parcs (MFFP) «n'a présenté aucune analyse [de coûts-bénéfices] qui démontrerait que les restrictions sur l'usage des poissons-appâts sont justifiées compte tenu des impacts appréhendés sur la pratique de la pêche sportive dans le corridor fluvial», s'est inquiétée cette semaine la Fédération des pourvoiries du Québec (FPQ). Le provincial venait alors d'annoncer que les poissons-appâts vivants seront interdits en tout temps et que les poissons-appâts morts ne seraient permis qu'en hiver, en certains endroits, afin de contrer la progression de la carpe asiatique. Tant la FPQ que la Fédération des chasseurs et pêcheurs craignent que la pêche blanche en souffre, que des pourvoiries ferment et que le nombre de pêcheurs diminue. Alors... les menés sont-ils à ce point vitaux pour l'industrie de la pêche au Québec?

LES FAITS

Un bref coup d'oeil au site du MFFP permet de constater que sa section sur la carpe asiatique ne comporte aucune analyse de coût-bénéfice sur l'interdiction des poissons-appâts vivants. Une porte-parole du ministère nous a assuré que des «analyses de risque» ont été faites, mais n'a pas chiffré les coûts-bénéfices de l'interdiction, mentionnant simplement que les ventes de menés se chiffrent à 2 millions $ par année, comparé à des retombées totales de 1 milliard $ pour la pêche sportive. Sur ce point, les pourvoyeurs semblent avoir raison.

Fait intéressant, cependant, il existe un lac au Québec, et non le moindre, où les poissons-appâts vivants sont interdits à longueur d'année depuis 1986 : le lac Saint-Jean. Seuls les éperlans morts y sont permis - et encore, seulement en hiver. Or, dit Marc Archer, de la Corporation de l'activité-pêche au lac Saint-Jean, qui régit la pêche là-bas, «on n'entend plus parler de ça [l'interdiction] depuis des années [...] et le lac demeure un endroit très pêché. On sort encore des 25 000 jours-pêcheurs par année». Il n'existe toutefois pas de données permettant de comparer l'effort de pêche avant et après 1986, précise-t-il.

VÉRIFICATION FAITE / L'affirmation: Le... (123RF/Wrangel) - image 2.0

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123RF/Wrangel

Même son de cloche du côté de Charles Dufour, guide et propriétaire de l'entreprise Pêche blanche lac Saint-Jean. S'il est convaincu que des appâts vivants donneraient de meilleures pêches, il ne croit pas perdre de clientèle à cause de cela. «J'en ai qui pêchent aussi sur le fleuve avec des appâts vivants et qui viennent ici pareil. Quand bien même qu'on changerait les appâts et les techniques, ceux qui veulent pêcher vont y aller. Je ne pense pas que ça va nuire vraiment aux pourvoyeurs», dit-il.

Ajoutons que d'autres provinces, comme l'Alberta et la Saskatchewan, interdisent les appâts vivants depuis longtemps, sans effet apparent sur l'enthousiasme de leurs pêcheurs. D'après des données fédérales de 2010 (les plus récentes disponibles), 9 % des Québécois sont des «pêcheurs actifs», ce qui est plus que les Albertains (6 %), mais moins que les Saskatchewanais (13,7 %).

Alors si l'interdiction totale d'utiliser des poissons-appâts vivants nuit à la pêche sportive, l'effet semble bien mince.

Maintenant, le but visé par les nouvelles restrictions est d'empêcher la «carpe de roseau», une sorte de carpe asiatique dont la présence dans le fleuve a été confirmée cette semaine, de se propager à l'intérieur des terres. Il est évident que personne ne peut empêcher les poissons qui sont déjà dans le fleuve d'aller peupler les rivières qui s'y jettent. Mais tôt ou tard, ces carpes arriveront à des chutes qu'elles ne pourront pas franchir. Pour aller au-delà, il faudra que des gens les amènent avec eux, volontairement ou non.

L'utilisation de poissons-appâts vivants peut-elle avoir ce genre d'effet? D'après plusieurs études et rapports que nous avons consultés, cela ne fait absolument aucun doute. L'une d'elles, publiée en 2015, a analysé les bassins de plus de 500 commerces d'appâts vivants à la recherche de six espèces interdites et en a trouvé dans 5 % des établissements - incluant quelques cas d'alevins de carpe asiatique.

Une fois que la carpe de roseau s'implante dans un lac ou une rivière, les conséquences sont dramatiques, atteste le biologiste de l'Université de Toronto Nicholas Mandrak, qui étudie la carpe asiatique dans les Grands Lacs depuis plus de 25 ans. Il s'agit d'un poisson herbivore qui est à la fois très prolifique et très vorace - au point de pratiquement «raser» la végétation aquatique quand sa population est abondante.

«De manière générale, l'arrivée de la carpe de roseau diminue la productivité d'un écosystème parce que la végétation, c'est ta production primaire, c'est ce qui supporte tous les autres organismes», explique-t-il.

En outre, des effets plus spécifiques seraient à prévoir sur plusieurs des principales espèces recherchées par les pêcheurs, poursuit M. Mandrak. Dans le cas de l'omble de fontaine, l'impact ne serait pas direct puisqu'il préfère les fonds rocheux et les eaux agitées, mais la «mouchetée» se nourrit elle-même d'espèces qui ont besoin de cette végétation comme abri, pour frayer ou pour leurs alevins. Elle aurait donc moins de nourriture. Le doré, lui, souffrirait encore plus : il aurait, non seulement, moins à manger, mais ses jeunes ont aussi besoin de cette végétation pour se cacher. Et le brochet, qui se sert des herbiers pour frayer et pour ses alevins, en pâtirait encore davantage.

Ce qui ne serait certainement pas bon pour l'industrie de la pêche...

LE VERDICT

Craintes exagérées. Il est vrai que le MFFP ne semble pas avoir produit d'étude de coût-bénéfice. Mais le portrait d'ensemble est si évident qu'on peut se demander à quoi une telle étude servirait. D'un côté, il est bien démontré que les poissons-appâts vivants sont une «porte d'entrée» importante pour les espèces comme la carpe asiatique, et que celle-ci a des conséquences catastrophiques pour les poissons indigènes partout où elle s'implante. De l'autre, aucune donnée ni témoignage ne laisse croire que les pêcheurs délaisseront leur passe-temps favori s'ils ne peuvent plus appâter avec des poissons vivants.

Autres sources

- Lucas R. Nathan et al., «The use of environmental DNA in invasive species surveillance of the Great Lakes commercial bait trade», Conservation Biology, 2015, goo.gl/tHcOJ4

- S.J. Kerr, The Introduction and Spread of Aquatic Invasive Species through the Recreational Use of Bait : A Literature Review, Richesses naturelles Ontario, 2014.

- Nicholas E. Mandrak et B. Cudmore, «The fall of Native Fishes and the rise of Non-native Fishes in the Great Lakes Basin», Aquatic Ecosystem Health and Management, 2010, goo.gl/o0zKYH




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