Pipelines: qui détecte les fuites?

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(Québec) BLOGUE / Alors que le Québec et le Canada se demandent s'ils autoriseront la construction d'Énergie Est, la question que l'article de Reuters aborde est on ne peut plus importante : qui détecte les fuites, quand un pipeline se brise? Mais le texte me chicote quand même depuis quelques jours...

Les pipelinières assurent qu'elles recourent aux technologies les plus poussées pour détecter la moindre fuite, mais en potassant des données de l'Administration américaine de sécurité des pipelines et des matières dangereuses (PHMSA), Reuters a calculé que depuis 2012, seulement 22 % des fuites sont décelées par ces «systèmes de détection avancés», une «performance» a priori fort peu reluisante puisque le public en général fait presque aussi bien, signalant 21 % des fuites - toujours selon les chiffres cités par l'agence de presse.

Mais voilà, lesdits chiffres s'arrêtent là, et c'est un problème : on a à peu près 20 % des cas qui sont détectés par des systèmes sophistiqués, à peu près autant par le public, mais le texte ne dit rien de ce qui se passe dans les autres 60 %. Et je trouvais cela un peu bizarre, alors dès que j'ai fini par avoir un peu de temps, je suis allé chercher les données sur le site de la PHMSA - voir ici, télécharger le dossier «PHMSA_Pipeline_Safety_Flagged_Incidents, c'est le fichier Excel «hl2010toPresent» (pour hazardous liquids, 2010 à aujourd'hui). On peut filtrer les données pour ne retenir que les pipelines de pétrole brut et de produits pétroliers raffinés, en plus de savoir comment ou par qui la fuite a été détectée - c'est loin un peu, cependant, c'est la colonne HD, «Accident_Identifier».

Je ne suis pas parvenu à reproduire exactement les chiffres de Reuters, dont le texte ne donne pas grand détails sur les choix méthodologiques qui ont été faits, mais ce n'est pas bien grave. Dans l'ensemble, les données montrent deux choses.

D'abord, l'agence de presse a fait ce que mes collègues font trop souvent : ne présenter que les chiffres qui corroborent la trame narrative la plus croustillante. Dans ce cas-ci, si l'on considère tous les déversements depuis 2010 (1555 incidents, incluant un grand nombre de faible importance) et que l'on présente les choses de la même façon que Reuters, le portrait a l'air extraordinairement sombre : seulement 112 déversements, ou 7,2 % du total, ont été détectés par les systèmes de surveillance assistés par ordinateur (CPM ou SCADA, dans le fichier Excel). C'est même moins que le public (9,6 %).

Mais quand on regarde toutes les catégories de «détecteurs» de déversements, on se rend compte qu'elles incluent les contrôleurs de la compagnie, ses patrouilles qui arpentent les pipelines au sol et dans les airs, ses autres employés (operating personnel), les tests d'étanchéité, les alertes lancées par un «tiers qui a causé l'accident», les notifications du public, celles des services d'urgence (police et pompier) et les «autres». Si l'on regroupe toutes les fuites détectées par la compagnie elle-même, ses sous-traitants ou les «tiers partis en faute», on arrive à 84,4 % des déversements, contre 11,4 % pour le public et les services d'urgence - je ne veux pas présumer de ce qu'il y a dans la catégorie «autres» et l'exclus donc des deux groupes.

Maintenant, je me souviens d'entrevues de gens de l'industrie que j'ai faites moi-même ou lues ici et là, qui expliquaient que la grande majorité des «déversements» surviennent sur les propriétés des entreprises pipelinières, souvent dans les stations de pompage, et qu'elles sont de l'ordre de la «tache d'huile», essentiellement. Il est donc pratiquement impossible que le public en ait connaissance, ce qui peut biaiser les données. J'ai d'ailleurs refait le même décompte des «sonneurs d'alarme», mais en n'incluant que les fuites de moins de 0,5 baril (grosso modo 80 litres et moins). Les operating personnel en détectent pas moins de 81 % - 91 % si on inclut les autres employés et les tiers responsables des incidents.

Cela dit, cependant, cette proportion diminue pour les déversements de plus grande ampleur. Je ne vous assommerai pas en multipliant les tableaux (j'ai fait 0,5-10 bbl, 10-100 bbl, 100-1000 bbl et 1000 bbl +), mais si on passe directement aux gros accidents (1000 barils et plus, je n'ai pas fait de catégorie de déversement au-dessus de ça parce que cela aurait donné un échantillon trop petit pour être intéressant), le portrait change pas mal, comme le montre le tableau ci-bas. Ce sont les systèmes informatiques qui en détectent le plus, à 36,2 %. Mais si on additionne tous les systèmes de surveillance de l'entreprise et les tiers responsables d'accidents, on arrive à 77 %, soit assez en dessous des 91 % pour les fuites infimes. Pour les plus gros accidents, ce sont le public ou les services d'urgence qui signalent le problème en premier dans un peu plus de 1 cas sur 5 (21 %).

Et ici, j'ai l'impression qu'on est devant le célèbre verre à moitié plein ou à moitié vide. D'un côté, si les pipelinières sont les premières à réaliser qu'il y a une fuite presque 4 fois sur 5 dans les cas de gros déversements (1000 barils et plus), j'imagine qu'on peut dire que leurs multiples systèmes de surveillance (informatique, au sol, dans les airs, etc.) fonctionnent plutôt bien. En outre, ce taux de détection suggère qu'il est bien possible que les accidents signalés par le public ou les services d'urgence auraient de toute manière été décelés peu de temps après par la compagnie - une partie de ces incidents, en tout cas.

Mais d'un autre côté, on peut aussi faire valoir que 21 % des accidents de 1000 barils et plus signalés par le public, cela reste une proportion trop élevée - c'est mon impression, du moins -, parce que c'est justement pour réagir rapidement aux gros déversements que l'on veut que l'industrie surveille ses tuyaux de près. Cela signifie que s'il y a un bris majeur sur une conduite, il y a quand même une chance non négligeable pour qu'elle passe inaperçue pendant assez longtemps pour que ce soit monsieur et madame Tout-le-monde qui s'en rendent compte - ce qui est un synonyme de «trop longtemps», non?

Bref, Reuters a fait un traitement des données un peu trop sensationnaliste à mon goût, mais ces mêmes données montrent quand même que les systèmes de surveillance des TransCanada, Enbridge et cie ne sont pas sans faille.

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