Bébé à trois parents: la peur d'avoir peur

BLOGUE / Ainsi donc, un «premier» bébé à trois parents est né cette semaine, au... (Archives La Presse)

Agrandir

Archives La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

BLOGUE / Ainsi donc, un «premier» bébé à trois parents est né cette semaine, au Mexique. Et cela soulève des grosses, des énormes questions éthiques, des trucs apparemment insolubles et très inquiétants. En tout cas, c'est ce que tout le monde dit : absolument toutes les coupures de presse que j'ai lues le soulignent à grands et gros traits, avec ou sans citations d'éthiciens. Toute la gang, alors ça doit être vrai, non?

Le bébé, rappelons-le, est le troisième enfant d'un couple de New-Yorkais qui avait eu deux filles auparavant. Toutes deux sont décédées en bas âge du syndrome de Leigh, une maladie causée par un défaut dans les mitochondries - de petites structures cellulaires chargées de brûler les sucres et les graisses afin de fournir de l'énergie au reste de la cellule. Sans cette énergie, on s'en doute, les cellules, et donc tout le corps, ne peuvent pas fonctionner normalement et les enfants atteints dégénèrent rapidement, tant sur le plan mental que sur celui physique, finissant typiquement par mourir vers deux ou trois ans de problèmes respiratoires.

Les mitochondries sont transmises de la mère à ses enfants; comme la mère qui nous intéresse ici n'avait qu'une partie de ses mitochondries qui étaient défectueuses, elle avait toujours une chance d'avoir des enfants en santé, mais le couple a décidé de se rendre dans une clinique du Mexique (après en avoir perdu deux, on le comprend, mettons), pays où la procédure nécessaire n'est pas interdite. Celle-ci consiste à prélever un ovule chez une mère donneuse et à en retirer le noyau, qui contient l'ADN maternel; on prend ensuite un oeuf de la mère, on en retire le noyau et on l'implante dans l'oeuf sain, mais «vide», de la donneuse. Comme les mitochondries sont contenues dans le «cytoplasme» (c'est-à-dire tout l'intérieur de la cellule, sauf le noyau), on se trouve ainsi à remplacer toutes les mitochondries défectueuses.

C'est ça qui sème tout un émoi éthique aux quatre coins de la planète. Mais j'ai beau avoir lu et relu ces objections morales, j'ai grand peine à y voir le plus petit dilemme cornélien qui soit. Pour tout vous dire, je suis même pas mal convaincu qu'il n'y a aucun grand péril moral là-dedans. Je passerai ici en revue les principaux arguments éthiques que j'ai relevés, puis vous me direz ce que vous en pensez...

1. «C'est une rupture symbolique forte, car il y a intrusion dans le patrimoine génétique d'un enfant à naître.»

Non. Nope. Niet. Pas du tout. À l'origine, la mitochondrie était une bactérie qu'un de nos ancêtres unicellulaires a «intégrée» à son métabolisme parce qu'elle était capable de faire la combustion des sucres et des lipides, ce qui donne 18 fois plus d'énergie que la fermentation pour une même quantité de «fuel».

Ce fut un gros avantage évolutif, c'est indéniable. Mais cela signifie que la partie du «patrimoine génétique de l'enfant à naître» dont on parle ici, c'est de l'ADN bactérien. D'ailleurs, quand cet ADN mitochondrial (ADNmt) s'échappe de la cellule, il provoque des réactions inflammatoires, le système immunitaire réagissant comme s'il s'agissait d'une infection. Sérieux. C'est ça, essentiellement, que l'on remplace. Alors, franchement, en fait de «symbole» et d'«intrusion», on a vu pire sans que cela empêche qui que ce soit de vivre. Ou de soigner.

2. La célèbre «pente glissante».

Oh-oui-bien-sûr, me répondra-t-on, ce n'est peut-être pas une intrusion si violente, mais il demeure que l'on joue avec une partie de matériel génétique de l'enfant à naître et qu'à ce titre, on ouvre la porte à d'autres manipulations. Il y a là, veut cet argument, une pente glissante qui pourrait mener à l'eugénisme.

Faux. C'est l'ADN du noyau, l'ADN venant des parents, qui (avec leurs soins et leur éducation, bien sûr) fait d'un enfant ce qu'il est, qui lui donne ses caractéristiques. On peut bien lui remplacer les mitochondries 50 fois, cela ne changera pas la couleur de ses yeux, ne le rendra pas plus ou moins grand ou fort, ne changera absolument rien à ses penchants et ses traits de personnalités naturels, etc. Alors à ma connaissance, à part guérir une maladie, on ne peut rien changer en passant par les mitochondries. Rien de rien de rien, rien divisé par 50. Prochain appel.

3. Ça ne guérira pas ceux qui sont déjà nés.

Vous voulez qu'on cesse de traiter les cancers de la prostate et de la thyroïde tant qu'on ne parviendra pas à mieux soigner le cancer du pancréas? Non? Ce n'est pas ce que vous voulez? Tant mieux, moi non plus.

4. On ne connaît pas les effets sur l'identité de l'enfant.

Ça, c'est une question un peu plus pertinente. Pas beaucoup, mais quand même un brin. Il n'est certainement pas déraisonnable de penser qu'un enfant apprenant qu'il a, d'une certaine manière, une «deuxième maman», veuille en savoir plus sur cette femme. C'est même une certitude : ça va arriver.

Mais cela ne me semble pas un problème difficile. Pour les raisons énumérées précédemment, il est évident qu'il n'y a pas de «deuxième mère biologique» dans le portrait. Cet enfant n'aura on ne peut plus clairement qu'une seule mère biologique. Si on change son ADN à elle, on n'a plus le même enfant. Si on change l'oeuf sain de la donneuse pour celui d'une autre donneuse, on garde exactement le même gamin.

Bref, on est beaucoup plus proche du don d'organe que d'une nouvelle forme de maternité, ici. À une époque où tant d'enfants vivent une semaine chez le père, une semaine chez la mère, avec les nouveaux conjoints et frères et soeurs par alliance qui viennent avec, l'argument de la seconde-maman-qui-n'en-est-vraiment-pas-une-en-fait m'étonne un peu.

5. On change une lignée avec des effets (peut-être inconnus) pour toutes les générations qui suivent.

Voilà sans doute l'objection la plus sérieuse. Il est vrai que, les mitochondries étant transmises de la mère à ses enfants, la procédure changera l'ADNmt de cette lignée pour toujours - tant qu'il y aura des descendantes filles, s'entend, mais on peut présumer qu'il y en aura toujours, à toutes fins utiles. Il y a quelque chose de grave et lourd dans ce genre de geste qui ne doit pas être pris à la légère. Avant de franchir ce pas, il faut obligatoirement se demander ce qu'on fait, ici, et en quoi cela peut impliquer les générations à venir.

Je suis entièrement en faveur de tenir une telle réflexion en amont. Mais, justement, quelles conséquences le remplacement des mitochondries aura pour les futures générations de cette lignée? Dans tous les textes que j'ai lus à ce sujet (mais peut-être n'ai-je pas lu les bons), je n'ai pas vu le moindre exemple concret de ce qui pourrait mal se passer. Juste des variations sur le thème «on peut imaginer que quelque chose ira mal». Ce n'est pas suffisant, à mon sens, pour qu'on s'empêche de tester une thérapie qui montre beaucoup de potentiel pour guérir une maladie grave.

Il est évident qu'un suivi rigoureux des enfants conçus de cette manière devra être fait, et bien fait, car il est vrai qu'on ne sait pas encore ce qui se passera. Des résultats intéressants ont été obtenus sur des souris, ce qui est bon signe, mais pas une preuve que l'on tient une vraie solution, qui réglera le problème sans provoquer d'effets secondaires inacceptables. Peut-être aurait-il fallu compléter un peu plus de ces expériences sur des modèles animaux, ou peut-être que non, avant d'essayer la technique chez l'humain.

Mais il y a des limites à ce que les rats de laboratoire peuvent nous apprendre et, compte tenu des bons résultats obtenus chez les modèles animaux, il aurait vraisemblablement fallu en arriver à des tests sur des humains un jour ou l'autre. C'est incontournable. Et pour revenir à ma question de départ, cela reste une question de précaution qui, malgré toute sa pertinence, a déjà été examinée et qui ne dit pas grand-chose, de toute manière, sur le caractère moral de la finalité de l'affaire.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer