Sucre: l'industrie dans les éprouvettes?

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Il y avait un authentique débat scientifique, à l'époque, entre deux écoles de pensées - l'une imputant l'augmentation des problèmes cardiaques en Occident au sucre, et l'autre au gras-cholestérol.

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(Québec) BLOGUE / Il est toujours troublant d'apprendre qu'une industrie X est allée jouer dans les pipettes du laboratoire Y. Surtout quand cela donne des articles scientifiques publiés dans de prestigieuses revues savantes sans que ces liens ne soient divulgués.

Et à plus forte raison lorsque, comme cette étude morbidement fascinante parue dans le Journal of the American Medical Association - Internal Medicine, on parle de l'industrie alimentaire (celle du sucre, dans ce cas-ci) qui aurait tordu la littérature scientifique pour continuer à nous vendre des produits néfastes pendant des décennies. Bien inquiétant. Mais il y a un «mais» à ne pas oublier, en tout ceci... Un petit «mais»...

Dans l'article publié en ligne lundi, trois chercheurs de l'Institut Philip R. Lee d'études en politiques sanitaires, menés par Cristin E. Kearns, résument le contenu de documents historiques qu'ils ont obtenus de la Sugar Research Foundation (SRF), organisation dont le nom cachait la véritable nature - c'est d'abord un lobby pour l'industrie du sucre, aux États-Unis. Ces documents sont principalement de la correspondance que la SRF a eue avec deux chercheurs en nutrition entre 1959 et 1971. Le récit qui en est tiré tourne principalement autour d'un fait pas joli-joli : au milieu des années 60, après que quelques études liant le sucre aux maladies du coeur eurent trouvé écho dans les médias, la SRF a financé ces deux chercheurs à hauteur de 6500 $ (l'équivalent de près de 50 000 $ en argent d'aujourd'hui) pour rédiger une revue de littérature scientifique au sujet des causes alimentaires de problèmes cardiaques.

Mme Kearns et ses collègues n'ont pas trouvé de preuve directe que le SRF a dicté le contenu du texte, mais la correspondance montre clairement un niveau d'échanges à propos de ce contenu qui est un peu trop intime pour être... comment dire... éthiquement confortable. Il faut garder en tête qu'en ce genre de matière, l'industrie choisit qui elle finance, et donc choisit des chercheurs qui disaient déjà (de bonne foi) ce qui fait son affaire, mais ces échanges restent troublants. Finalement, la revue de littérature a trouvé toutes sortes de raisons pour écarter des études qui montraient le sucre du doigt. Elle a conclu que les coupables étaient le gras et le cholestérol, et elle a été publiée dans le prestigieux New England Journal of Medicine - sans mention du financement de la SRF.

Dans le texte, les auteurs concluent que «les comités qui rédigent les politiques publiques devraient songer à accorder moins de poids aux études financées par l'industrie alimentaire et inclure des études sur les mécanismes impliqués et sur des modèles animaux, de même que des travaux évaluant l'effet des sucres ajoutés sur de nombreux biomarqueurs des maladies du coeur et de leur développement». Ils insistent aussi sur l'importance de la transparence et d'avoir de solides politiques éditoriales sur les conflits d'intérêts. Choses avec lesquelles on ne peut qu'être entièrement d'accord. C'est une évidence, il me semble, que les lobbies alimentaires n'ont pas leur place dans, par exemple, le comité qui révise et met à jour le Guide alimentaire canadien; c'est un comité qui doit en principe ne se soucier que de santé publique et de science, alors que ces lobbies sont là pour défendre des intérêts commerciaux. (Mais ils y ont pourtant toujours leur siège, c'est assez dérangeant.)

Mais voilà, dans leurs déclarations publiques, le trio d'auteurs franchit un pas supplémentaire. «Ils sont parvenus à faire dérailler la discussion sur le sucre pendant plusieurs décennies», a déploré le coauteur et professeur de médecine à l'Université de Californie Stanton Glantz dans un compte rendu du New York Times. De ce que j'en ai vu ici et là, c'est l'interprétation qui semble s'imposer dans la sphère publique.

Et c'est ici que je décroche. L'article qui vient de paraître dans JAMA-IM a beau établir clairement que l'industrie du sucre était secrètement derrière cette revue de littérature, et je veux bien croire qu'elle a ensuite continué à financer les chercheurs dont le discours servait ses intérêts commerciaux, cela ne démontre en rien que ce sont ces agissements (condamnables, je le répète) qui ont fait basculer la communauté scientifique du côté de la «théorie du gras».

Il y avait un authentique débat scientifique, à l'époque, entre deux écoles de pensées - l'une imputant l'augmentation des problèmes cardiaques en Occident au sucre, et l'autre au gras-cholestérol. À ma connaissance, ce n'est pratiquement jamais la revue de littérature de 1967 que l'histoire de la discipline retient comme tournant dans cette polémique, mais plutôt la célèbre «étude des sept pays», dans laquelle le nutritionniste Ancel Keys comparait l'alimentation et les maladies du coeur dans sept pays et concluait que les gras saturés étaient en cause. C'est elle qui, dans tous les récits qui sont faits de ce débat, semble avoir emporté la conviction d'une majorité de scientifiques et dont on garde la mémoire de nos jours - même s'il s'est avéré que ces sept pays n'étaient pas forcément représentatifs du reste.

Certes, me rappellera-t-on, ce même Ancel Keys a lui-même reçu l'appui financier de l'industrie du sucre pour ses recherches. Mais c'est arrivé après qu'il eut formulé sa théorie et obtenu des résultats qui l'appuyaient - dès la fin des années 40. Fait intéressant, d'ailleurs, ses travaux initiaux furent sévèrement critiqués par... l'industrie du lait et de la viande. Keys lui-même l'avait reproché à son principal «rival», le chercheur britannique John Yudkin, figure de proue de la «théorie du sucre» et auteur du réquisitoire anti-sucre de 1972 Pure, White and Deadly :«Malheureusement, écrivait Keys, les opinions de Yudkin résonnent avec certains intérêt commerciaux avec pour résultat que sa propagande discréditée est constamment retransmise au grand public dans bien des pays.»

Comme quoi, et c'est un thème récurrent sur ce blogue, quand on parle de l'«influence de l'industrie agroalimentaire» (ou pharmaceutique, ou autre), on oublie souvent qu'une industrie est composée de plusieurs secteurs et entreprises différents, dont les intérêts commerciaux sont souvent concurrents. Si tout est une question de lobby, pourquoi celui de la viande et du lait, qui ne disposait pourtant pas de minces moyens, n'a pas prévalu, ou ne serait-ce que fait contrepoids à celui du sucre?

Bref, j'ai la désagréable impression que l'on est en train, ici, de commettre un péché qui était puni de plusieurs coups de fouet lors de mes études en histoire : réinterpréter le passé de manière rétrospective, avec les connaissances d'aujourd'hui. On sait de nos jours que le gras n'est pas si mauvais et que le sucre l'est davantage qu'on l'a longtemps cru. Si l'on part de là et que l'on ajoute des preuves de traficotage entre les fabricants de sucre et certains scientifiques, il devient bien sûr tentant d'attribuer à une machination le fait que l'on se soit en bonne partie trompé pendant si longtemps. Mais c'est oublier que les données disponibles à l'époque n'étaient pas si claires.

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