Le requin qui voit passer les siècles

La chair du requin du Groenland est toxique,... (AFP)

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La chair du requin du Groenland est toxique, en raison de sa forte concentration d'urée. Si elle n'est pas traitée avant sa consommation, elle donne les effets d'une intoxication à l'alcool et peut même causer la mort.

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(Québec) Le requin du Groenland, un résident de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent, est l'animal vertébré vivant le plus longtemps sur la planète, selon un biologiste de l'Université de Copenhague. D'après ses récentes découvertes, il n'est pas impossible que certains spécimens aient assisté à l'exploration de Jacques-Cartier en 1534... et qu'ils soient toujours en vie.

Les chercheurs savaient le requin du Groenland un champion de la longévité depuis un certain temps déjà. Son lent métabolisme et les quelques données connues sur son taux de croissance suggéraient que le deuxième plus gros requin carnivore de la Terre pouvait vivre jusqu'à environ 200 ans, voire plus.

Personne n'avait cependant réussi à calculer son âge réel. Le chercheur Julius Nielsen et son équipe l'ont fait, ou ont du moins établi une fourchette plus précise. Ils affirment dans un article publié dans le Science Magazine que les requins du Groenland dépassant 500 centimètres (16 pieds) sont âgés de 392, plus ou moins 120 ans, pour une espérance de vie d'au moins 272 ans.

«Nos résultats démontrent que le requin du Groenland est le vertébré connu vivant le plus longtemps», peut-on lire dans la publication scientifique. «En termes plus techniques, nous sommes certains à 95 % qu'il peut vivre de 272 à 512 ans», a précisé le chercheur dans un échange de courriels avec Le Soleil.

La méthode conventionnelle pour calculer l'âge d'un requin consiste à prélever une partie de sa colonne vertébrale et d'analyser les tissus calcifiés. Or l'épine dorsale du requin du Groenland est trop gélatineuse. Julius Nielsen a donc eu recours à la technique de datation carbone 14 pour évaluer l'âge de 28 femelles recueillies entre 2010 et 2013 dans les eaux du Groenland.

«Le radiocarbone analysé provient du noyau du cristallin de l'oeil des requins. Ce noyau s'est formé alors que l'animal était dans l'utérus de sa mère. Ce tissu est "métaboliquement" inactif durant toute la vie de l'animal», a expliqué Nielsen.

Ce tissu représentait donc «l'âge 0» de chaque requin. Pour déterminer l'année approximative de la naissance, les chercheurs ont ensuite analysé le niveau de carbone 14, qui dépend de l'alimentation de la mère. À noter que la période de gestation de l'animal est inconnue. 

Les spécimens récoltés par Nielsen variaient entre 81 et 502 centimètres. Seuls trois d'entre eux auraient moins de 50 ans. 

Étude «très solide» 

Ces résultats ont du sens aux yeux de Jeffrey Gallant, président et directeur scientifique du Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland. «C'est une étude qui est très, très solide. La méthodologie de l'étude est rigoureuse. Rien ne me permet de contester quoi que ce soit», a réagi celui qui observe et nage avec ces animaux depuis 2003.

Tout comme Nielsen, M. Gallant rappelle qu'il n'existait à peu près aucune donnée valable sur l'âge du requin du Groenland. La seule estimation de son taux de croissance apparaît dans un article scientifique de 1963. 

On y rapportait qu'un même requin avait été pêché en 1936 et 1952. «En 16 ans, le requin n'avait allongé que de huit centimètres. Dans le même article, deux autres requins recapturés, l'un après 2 ans et l'autre après 14 ans, auraient eu des taux de croissance variant de 0,5 à 1 centimètre par an.»

Avant la fondation de Québec

Les estimations de Nielsen «concordent» avec ces taux de croissance, selon M. Gallant. Ce dernier juge qu'il n'est pas impossible que le requin du Groenland puisse même atteindre 600 ans. Les plus vieux requins qui sillonnent les eaux nordiques seraient donc nés au XVe siècle, avant la fondation de Québec. 

«La taille estimée du requin lorsqu'il naît est d'environ 15 pouces. Vu que la taille maximale vérifiée est de 21 pieds [et qu'il faudrait 30 ans pour gagner un pied], un requin pourrait en théorie atteindre 600 ans si le taux de croissance est égal [tout au long de sa vie]», a-t-il exposé. 

«Le plus grand spécimen analysé dans leur étude [Nielsen] faisait 15 pieds et est estimé à 392 plus ou moins 120 ans. À 21 pieds, il va facilement aller chercher 600 ans. Si on compare le 600 ans à l'espérance de vie qui vient d'être estimée du carbone 14, ça revient essentiellement à la même chose.»

Même si la marge d'erreur de 120 ans est grande - «c'est rare qu'on accepte une aussi grande marge» -, Jeffrey Gallant accueille l'étude danoise avec beaucoup d'enthousiasme. «Même avec la donnée la plus conservatrice, ça reste le plus vieux vertébré au monde. Quand je vais plonger auprès d'eux, je vais avoir encore plus de respect. Ce sont des témoins de l'histoire.»

Bien qu'il n'ait aucune raison de croire que l'étude de Nielsen n'est pas véridique, Jeffrey Gallant est convaincu qu'il «y aura un débat» sur la valeur de ces données dans la communauté scientifique. «Les chercheurs vont en parler pour les 10 prochaines années.»

Caractéristiques du requin du Groenland

Taille moyenne : de 8 à 15 pieds

Taille maximale : 24 pieds

Poids : jusqu'à 2600 livres 

Distribution : dans les eaux arctiques du Canada et d'Europe du Nord, en passant par le Groenland. Il a été vu à plusieurs reprises dans l'estuaire, notamment à Baie-Comeau, et dans le fjord du Saguenay.

Alimentation : c'est un charognard qui se nourrit principalement de carcasses de baleines ou d'autres gros animaux. Chez les proies vivantes, il chasse le flétan dans l'Atlantique.

Insolite : la chair du requin du Groenland est toxique. Elle contient une forte concentration d'urée. Si elle n'est pas traitée avant sa consommation, elle donne les effets d'une intoxication à l'alcool et peut même entraîner la mort. Elle est malgré tout populaire en Islande, où elle est apprêtée pour en faire le hakárl, un plat national. 

Source : Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland

Des munitions pour les écologistes

Cette nouvelle étude sur le requin du Groenland vient ajouter des munitions aux écologistes qui visent à protéger l'espèce. En plus de démontrer qu'il est le vertébré ayant la plus grande longévité, l'équipe de Julius Nielsen conclut qu'il n'atteint la maturité sexuelle, et donc la capacité de se reproduire, qu'à l'âge de 156 ans. 

Cet autre constat plaide pour une meilleure protection selon les auteurs de la publication scientifique. «Nos estimations suggèrent fortement une approche de conservation préventive du requin du Groenland. Il est souvent une capture accidentelle dans les eaux arctiques et subarctiques lors de la pêche de poisson de fond», peut-on lire dans Science Magazine.

Vivant à très grande profondeur, le requin du Groenland est parfois remonté à la surface par accident par les pêcheurs visant d'autres espèces de fond. Blessé ou subissant un choc chimique lors de ces ascensions, le requin ne survit pas toujours à son contact avec l'homme. 

«Le réflexe pendant longtemps a été de couper la queue du requin et de le jeter à l'eau», a expliqué Jeffrey Gallant, du Groupe d'étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG). Celui-ci, qui assure avoir un grand respect pour les pêcheurs, ne peut toutefois écarter le fait que le requin du Groenland était perçu comme nuisible. 

Prudence

Sachant maintenant que sa maturité sexuelle prend plus d'un siècle à atteindre, il estime qu'il faut se montrer très prudent dans la gestion de l'espèce. «Quand on tue un requin, on tue plusieurs générations. Il a un taux de reproduction très lent.» 

M. Gallant ajoute que la durée de la période de gestation demeure inconnue pour le moment et très peu de données existent à ce sujet. Ces incertitudes confortent les chercheurs à plaider pour une approche conservatrice dans la gestion de l'espèce.   

Il reste encore beaucoup à découvrir sur ce requin, et le GEERG poursuivra ses recherches dans les prochaines années. Des plongées sont déjà prévues à Baie-Comeau, l'un des rares endroits au monde où l'on peut apercevoir un requin du Groenland dans son habitat naturel lors d'une simple plongée sous-marine. Aucun spécimen n'y a toutefois été aperçu depuis quatre ans.

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