Pitbulls: pour en finir avec l'Ontario

Je vous l'ai déjà dit, je n'aime pas les pitbulls. (123rf, Janis Smits)

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(Québec) Je vous l'ai déjà dit, je n'aime pas les pitbulls.

Et tant qu'à être dans les aveux : je n'apprécie pas beaucoup plus le débat émotivo-délirant, parfois carrément violent, qui les entoure depuis le printemps. J'étais plutôt content de laisser tout cela derrière moi depuis mon dernier billet là-dessus, il y a trois semaines, mais il y avait un petit quelque chose qui me taraudait, et je ne suis pas plus capable de lâcher le morceau que vous-savez-quoi... Que faire, en effet, avec le cas de l'Ontario, qui a interdit les pitbulls de son territoire en 2005?

L'exemple ontarien est continuellement invoqué dans ce débat - souvent comme une preuve que le bannissement a donné de bons résultats, c'est-à-dire a rendu les rues plus sûres, mais étrangement, on le brandit aussi parfois pour «prouver» le contraire, pour démontrer que la loi n'a rien changé. Alors voyons un peu quelles sortes de chiffres circulent sur l'Ontario. À la suite de quoi, autant vous le dire tout de suite, nous allons «fermer la shop», brûler l'immeuble et raser le terrain parce qu'il n'y a franchement rien de bien crédible là-dedans. On repartira ensuite sur des bases neuves et plus solides, parce que je ne vous laisserai quand même pas en plan, comme ça, devant un terrain vague...

Alors, alors... La statistique la plus souvent citée provient de Toronto et indique que les pitbulls se sont rendus coupables de 168 morsures en 2004, juste avant l'interdiction, contre seulement 13 en 2013. Les chiffres sont exacts, mais même en présumant que toutes les identifications de race sont toujours justes, ce qui est loin d'aller de soi (j'y reviens plus bas), cette chute de 168 à 13 morsures ne dit pas grand-chose. Si l'interdiction a fait s'écrouler le «parc» de pitbulls de 90-95 %, alors le recul des morsures n'est guère plus qu'un mauvais indicateur démographique. Passons.

En 2014, le Toronto Star (de manière générale, un excellent journal, disons-le) a ramené ces morsures rapportées sur le nombre de chiens enregistrés à Toronto, race par race. Les journalistes en ont conclu que les pitbulls étaient les «pires mordeurs» de la Ville reine avant 2005, avec 7 à 9 % de taux de morsure contre 1,7 % pour les autres races. Le hic, cependant, est que leurs informations sur le nombre de chiens par race ne valent absolument, mais ab-so-lu-ment rien. Le Vérificateur général de Toronto a épinglé la Ville en 2011 parce que seulement 30 % de ses chiens sont dûment enregistrés. Cela en laisse les deux tiers qui échappent aux statistiques municipales et ouvre toute grande la porte à des «biais de sélection», comme disent les statisticiens, qui peuvent avoir un effet très déformant. On peut toujours, bien sûr, présumer que les 30 % de chiens «légaux» sont représentatifs des autres 70 %, mais compte tenu de l'opprobre qui vient avec les pitbulls et du fait que leurs maîtres ont en moyenne plus de dossiers criminels et des traits de personnalité antisociale (faible empathie, sentiment de supériorité, pattern persistant de non-respect des règles formelles et sociales, etc.) plus prononcés que les autres, il est très probable que cette race soit «sous-enregistrée» dans les données de Toronto.

Et quand on divise le nombre d'attaques par une population sous-estimée de ladite race, on gonfle artificiellement les taux de morsure. Notez que je ne prétends pas que c'est ce qui s'est produit à Toronto, puisqu'il est impossible de le savoir avec certitude. Mais c'est clairement très plausible et cette source d'erreur, en plus d'autres déformations potentielles que ce «recensement» très imparfait aurait pu introduire, empêche de conclure quoi que ce soit à partir de ces chiffres-là.

Reste la possibilité de ne tout simplement pas ramener les morsures sur une population, humaine ou canine. C'est ce qu'a fait la Toronto Humane Society, opposée aux interdictions de races de chien, pour montrer que la loi de 2005 n'avait pas diminué le nombre de morsures de chien rapportées en Ontario - voir le graphique ci-dessus. Toutes les races de chiens y sont confondues, et cela semble démontrer que le bannissement n'a effectivement pas produit de résultat, du moins pas immédiatement. Mais il y a un os, si je puis dire : ces données ne tiennent pas compte de la gravité des attaques, qui est un point central dans ce débat. Beaucoup de ceux qui proposent l'interdiction des pitbulls font en effet valoir que cette «race» est grossièrement surreprésentée dans les blessures graves infligées par des chiens. Par conséquent, il n'est pas particulièrement éclairant de mêler les dents de caniche avec les crocs de molosse. (Transparence totale : j'ai cité une fois ce genre de chiffre dans mon billet d'il y a deux semaines, parce que cela allait dans le même sens que des données plus sérieuses, mea-culpa.)

Bref, je veux bien croire qu'il n'y a jamais de données parfaites, mais il y a quand même des limites à débattre dans un tel brouillard méthodologique. Alors j'ai fait venir des chiffres du ministère ontarien de la Santé. Pour chaque admission à l'hôpital, en Ontario comme ailleurs, la cause principale de la visite est notée selon une classification internationale qui inclut, regardez-moi ça si c'est pratique, une catégorie «morsure de chien». Comme on peut présumer que la plupart des gens ne vont pas à l'hôpital pour rien, ces chiffres éliminent donc les incidents les plus bénins, du type «égratignures causées par des chiens barbettes». Exprimé en nombre de visites à l'urgence par 100 000 habitants, cela donne ceci, avec un pointillé rouge qui représente l'entrée en vigueur de l'interdiction des pitbulls :

Bref, aucune diminution notable après 2005. On note même une augmentation des visites à l'urgence causées par des chiens en fin de période. Il est possible que la population de chien ait augmenté en Ontario, mais il semble n'exister aucune donnée là-dessus et la tendance canadienne est plutôt stable, de 6,1 millions de chiens en 2006 à 6,4 millions en 2014. Hormis une augmentation de la population canine ontarienne qui se démarquerait étrangement de la tendance canadienne, il est aussi possible que la densité de la population humaine se soit accrue un peu en Ontario, ce qui augmenterait les risques de contact avec des chiens dangereux, m'a suggéré le vétérinaire Tim Zaharchuk, qui présidait l'Ontario Medical Veterinary Association quand le débat sur la loi de 2005 a eu lieu. Et mine de rien, ajoute-t-il, la multiplication des parcs où les chiens peuvent s'ébattre sans laisse peut aussi avoir créé plus de situations à risque. Allez savoir...

Cela dit, cependant, il faut admettre qu'une partie des visites à l'urgence peut être somme toute assez bénigne et se résumer à deux ou trois points de suture avant de recevoir son congé immédiat. On a donc ici une vue d'ensemble des morsures d'une certaine gravité, mais on pourrait arguer que c'est un indicateur qui laisse encore trop de place à la variation dans la sévérité des attaques, qui inclut encore trop de morsures peu pertinentes au présent débat. Alors j'ai aussi demandé le nombre d'hospitalisations causées par des morsures de chien, c'est-à-dire les gens qui sont allés à l'urgence et qui ont été gardés à l'hôpital par la suite parce que leur état ne permettait pas leur sortie. Hormis, sans doute, les cas rendus plus compliqués par problèmes médicaux préexistants, on parle donc ici d'attaques vraiment graves. Avec le petit pointillé rouge habituel :

J'ai beau ne pas aimer les pitbulls plus qu'il ne le faut, je ne parviens pas à voir de résultat du bannissement dans ce graphique. On constate plutôt une baisse des taux d'hospitalisation qui était déjà entamée avant 2005, qui s'est poursuivie par la suite, avant de se renverser vers 2010.

Voyons maintenant ce que cela donne quand on prend plutôt la durée moyenne des hospitalisations comme indicateur (imparfait, j'en conviens) de la gravité des morsures de chiens :

Autre mesure, même portrait : pas d'effet visible de la loi de 2005. En tout cas, pas dans le sens voulu, puisque la tendance semble être plutôt à la hausse - pour des raisons que j'aurais franchement bien du mal à expliquer, mais cela sortirait du thème de ce billet de toute manière.

Rien de tout cela, remarquez bien, n'est particulièrement étonnant. Hormis la Catalogne, où une interdiction très large a été suivie d'une baisse des hospitalisations pour morsure de chien, les juridictions qui ont banni les pitbulls ou quelques autres races canines ne voient presque jamais leur nombre de morsures rapportées ou de séjours à l'hôpital diminuer. Ni au Royaume-Uni, ni en Espagne, ni en Australie, ni en Irlande, ni aux Pays-Bas. Au Canada, une étude de l'Université du Manitoba dit avoir trouvé une baisse des taux d'hospitalisation pour morsure de chien dans les villes manitobaines qui ont banni les pitbulls entre 1990 et 2006, mais quand on regarde les données chiffrées, on se rend compte que la baisse est si faible (voir les tableaux 3 et 4) qu'on ne peut pas dire s'il s'agit d'un recul véritable ou d'une simple fluctuation aléatoire. Et quand on compare les villes canadiennes qui ont interdit les pitbulls avec les autres, on ne constate aucune différence dans la fréquence des morsures. Alors le cas ontarien ne fait que redémontrer que les breed specific legislations, comme les appelle le reste du continent, ne donnent pas de résultats mesurables du point de vue de la santé publique.

Certes, il existe par ailleurs un certain nombre d'études dans lesquelles les pitbulls sont ou semblent être grossièrement surreprésentés dans les statistiques médicales, causant souvent 50 % ou plus des morsures graves. Certains articles scientifiques suggèrent aussi que cette race cause des blessures en moyenne plus graves que les autres, mais d'autres ne trouvent pas de différence de gravité.

Or il y a deux choses à garder en tête à cet égard. D'abord, je l'ai dit il y a trois semaines et je le répète : ces études, comme les données (qui ne valent pas 2 ¢) du site dogsbite.org, ont des gros problèmes d'identification des races canines. Parce que les pitbulls font plus souvent les manchettes que les autres, cela peut certainement amener les gens à voir des pitbulls là où il n'y en a pas, à présumer faussement que le chien qui a attaqué devait être un pitbull. Et non seulement les sources se contredisent-elles un peu plus souvent qu'il n'est décent quand vient le temps de déterminer la race d'un spécimen, mais même les gens qui travaillent dans le milieu (cliniques vétérinaires, fourrières, clubs canins, etc.) se trompent remarquablement souvent dans leurs identifications et ont tendance à surestimer le nombre de «pitbulls» dans un groupe de chiens. Alors imaginez quand c'est Pierre-Jean-Jacques qui doit déterminer quelle race l'a mordu. Pas fiable du tout.

Ensuite, même si on présume que toutes les identifications sont justes, cela ne reste quand bien même que des associations statistiques. Des fois, c'est vrai, ce genre d'association est le signe d'une relation de cause à effet, mais il faut se méfier parce que le monde est rempli de faux liens comme ça. Si l'on comptait, par exemple, le nombre de camions de pompiers stationnés autour des édifices en feu, on verrait clairement que plus il y en a, plus les dommages sont importants - mais cela ne veut évidemment pas dire que ce sont les pompiers qui allument les feux.

De la même manière, si les pitbulls attirent des propriétaires plus criminalisés, plus déviants que la moyenne, ils seront moins bien socialisés que les autres chiens (on peut aussi penser que ces gens-là sont du genre à laisser plus souvent de jeunes enfants sans surveillance avec des animaux) et attaqueront plus souvent et de manière plus féroce. On verra alors une association statistique, mais il n'y aura qu'une apparence de causalité.

Et c'est, il me semble, ce qui se passe ici. Parce qu'on aura beau retourner la chose dans tous les sens possibles et imaginables, il restera toujours qu'on ne peut pas retirer la cause de la moitié des morsures graves sans jamais avoir le moindre effet, ni dans un pays, ni dans un autre, sur le nombre de morsures graves qui surviennent par la suite. Cela ne tient tout simplement pas debout. Quand cela arrive, il faut nécessairement conclure qu'on s'est trompé sur la cause, qu'on a abusivement déduit une causalité alors qu'on n'avait sous les yeux qu'une association statistique.

C'est malheureusement difficile à faire dans un débat aussi émotif que celui-ci, mais si l'on veut vraiment obtenir des résultats en termes de santé publique, il faudra bien finir par y venir.

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