Fort McMurray et changements climatiques: pas de lien, mais...

Le réchauffement planétaire est un phénomène statistique, les... (AFP, Cole Burston)

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Le réchauffement planétaire est un phénomène statistique, les incendies de Fort McMurray sont un événement ponctuel.

AFP, Cole Burston

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(Québec) BLOGUE / Les feux qui ravagent le secteur de Fort McMurray sont-ils le résultat du réchauffement climatique? La question est un peu partout dans les médias ces jours-ci. Alors, voyons voir...

La réponse courte est: ben non, voyons. Le réchauffement planétaire est un phénomène statistique, les feux de Fort McMurray sont un événement ponctuel, ce qui rend la question franchement un peu bébête. On ne peut pas imputer cet incendie à une tendance, pas davantage que l'on peut dire à un enfant : «La moyenne de ta classe en maths est faible, alors tu dois être nul toi aussi.» Les feux font partie de l'«ADN de la forêt boréale», ils y sont naturellement si fréquents que les essences d'arbres qui y poussent se sont littéralement adaptées aux feux. Alors il est absolument impossible de savoir si, sans réchauffement climatique, Fort McMurray aurait été ravagé quand même ou non - surtout à un moment où un El Niño historiquement fort est en train de se terminer.

Évolution 1979-2013 dans, de haut en bas, les températures... (Girardin/SCF) - image 2.0

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Évolution 1979-2013 dans, de haut en bas, les températures maximales atteintes pendant une année, les minimums d'humidité relative et le nombre de jours sans pluie. (Source : JOLLY et autres. Nature, 2016.)

Girardin/SCF

Maintenant, une meilleure question est celle de savoir si le risque de feu de forêt est plus élevé que dans le passé à cause des changements climatiques. Mais ce que j'avais trouvé jusqu'à présent me laissait assez dubitatif. On peut lire ici et là qu'il est prévu que les feux deviennent plus fréquents à l'échelle du Canada (voir 3:30 à 4:00), et tout cela est vrai, mais cela ne dit rien sur le nord de l'Alberta en particulier, ni sur le moment présent. En fait, si l'on se fie à cette étude parue récemment dans Nature (par ailleurs très intéressante) sur l'évolution des conditions qui favorisent les feux de forêt dans le monde entre 1979 et 2013, on pourrait même croire qu'il n'y a pas de tendance claire dans ce secteur, dans un sens ou dans un autre. La période étudiée est un peu courte, j'y reviens tout de suite, mais regardez les cartes, dont certaines sont reproduites ci-contre : certaines montrent un risque accru pour le nord des Prairies, d'autres un risque plus faible, et d'autres aucun changement.

En outre, j'ai calculé une couple de moyennes météorologiques pour les dernières décennies à Fort McMurray, et n'ai rien trouvé de probant non plus. Les précipitations moyennes en avril furent de 20,7 mm entre 1944 à 1975, et de... 20,6 mm de 1976 à 2007. Les bourrasques les plus fortes en mai y furent en moyenne de 61 km/h de 1955 à 1974 et de 58 km/h de 1976 à 1995 - certaines variables ont apparemment été mesurées moins longtemps que d'autres.

Bref, je trouvais (et trouve toujours) que l'on faisait pas mal de millage sur pas grand-chose - des informations trop générales et des prédictions, au lieu d'avoir des données sur la région touchée - parce que les changements climatiques et leurs conséquences ne surviennent pas uniformément partout, loin de là.

Mais voilà, le chercheur du Service canadien des forêts Martin Girardin m'a envoyé deux graphiques, hier après-midi... Et là, messieurs-dames, là... on commence à jaser. Il faut garder à l'esprit, avertit-il, que ce sont là des données qui n'ont pas été publiées dans la littérature scientifique, mais cela reste bien évidemment une source très crédible.

Le premier porte sur la durée de la «saison des feux» autour de Fort McMurray entre 1910 et 2016 (donc beaucoup plus long que la période étudiée dans Nature), soit la période de l'année libre de neige. Cette durée est estimée par un modèle climatique qui prend divers facteurs en compte, comme les températures, le couvert végétal, etc. On voit très bien à quel point elle varie d'une année à l'autre, mais la tendance - la ligne rouge pointillée, qui est une «régression linéaire», soit grosso modo un outil statistique qui trace une droite dans un graphique de façon à la faire passer aussi proche que possible, en moyenne, de tous les points de donnée - est tout aussi nette : de 185 jours qu'elle durait il y a un siècle, elle s'étire maintenant sur 205 jours. La ligne bleue est quant à elle une moyenne mobile sur 30 ans - donc on calcule une première moyenne pour les 30 premières années de la période, puis une autre pour les années 2 à 31, puis 3 à 32, et ainsi de suite jusqu'aux 30 dernières.

Évolution 1979-2013 dans, de haut en bas, les températures... (Girardin/FSC) - image 3.0

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Évolution 1979-2013 dans, de haut en bas, les températures maximales atteintes pendant une année, les minimums d'humidité relative et le nombre de jours sans pluie. (Source : JOLLY et autres. Nature, 2016.)

Girardin/FSC

Mais voilà, si la durée de la saison des feux est une variable dont l'importance se passe d'explication, elle ne dit rien sur les conditions qui prévalent quand la neige est fondue. La saison des feux a beau s'allonger, si le printemps et l'été sont plus humides, cela ne donnera pas plus d'incendies au bout du compte. D'où l'intérêt de calculer un autre indicateur, soit l'«indice de sécheresse». Celui-ci est une sorte de «bibitte mathématique» un peu bizarre - tellement bizarre, en fait, que c'est ce que les chercheurs appellent une «valeur sans dimension», c'est-à-dire un nombre sans unité (pas des degrés, pas des jours, pas des mètres, rien d'autre que le «chiffre tout nu»). On le calcule en tenant compte d'une foule de facteurs comme la température maximale journalière, les précipitations quotidiennes, le nombre d'heures d'ensoleillement, l'évaporation, etc. Et pour les débuts de mai entre 1910 et cette année dans le secteur de Fort McMurray, cela donne ceci :

BLOGUE / Les feux qui ravagent le secteur de Fort McMurray... (Girardin/FSC) - image 4.0

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Girardin/FSC

Le graphique ne la montre pas, mais M. Girardin a calculé la tendance: chaque année, l'indice de sécheresse au printemps à Fort McMurray augmente de 0,74 en moyenne. Ce qui signifie que, sur le dernier siècle, il a gagné en moyenne 74 points. Pour un indice qui tourne habituellement autour de 150-200, c'est vraiment considérable.

Encore une fois, il ne faut pas perdre de vue que rien de tout cela ne permet d'attribuer les feux de Fort McMurray au réchauffement planétaire. Mais sur la question de savoir si ces derniers ont fait augmenter le risque de feu de forêt dans cette région-là - pas «quelque part dans l'avenir», hein, pas «dans l'ensemble du Canada», pas «à l'échelle de la planète», non: très concrètement autour de cette ville et au cours des dernières décennies -, la réponse me semble très claire...

Pour participer à la discussion sur le blogue de Jean-François Cliche, rendez-vous à  http://blogues.lapresse.ca/sciences

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