Cancers à Shannon: ce qu'il reste (ou non) à savoir

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(Québec) BLOGUE / Il n'y a rien de joli dans la contamination de la nappe phréatique à Shannon, dans la banlieue nord de Québec.

L'armée canadienne, qui exploite la base voisine de Valcartier depuis les années 60, a pendant longtemps laissé s'échapper dans la nature un dégraissant industriel, le trichloréthylène (TCE). Le panache a atteint la nappe phréatique de Shannon et a pollué l'eau potable de tout un secteur jusqu'en 2010, quand la municipalité a changé la source de ces gens. Et tout ce beau monde est pris depuis une quinzaine d'années dans une saga judiciaire afin d'obtenir réparation.

Remarquez, déverser de grandes quantités de TCE était une habitude répandue à une certaine époque, comme en font foi de nombreux autres cas de pollution au TCE en Amérique du Nord. Mais cela ne rend pas l'histoire moins triste, moins laide.

Or depuis la publication du (dernier) rapport de la Santé publique, jeudi, nous avons un authentique débat d'experts sur les bras. Dans le coin rouge, le Regroupement des citoyens de Shannon et «son» épidémiologiste, qui prétendent que la contamination des eaux souterraines au TCE a causé une hausse marquée et observable de divers cancers chez ceux qui ont résidé dans le secteur - un pdf du rapport est disponible ici. Dans le coin bleu, la Santé publique dit qu'il n'y a absolument pas plus de cancers là-bas qu'ailleurs.

Tout ce beau monde, notons-le, part des mêmes données, a exactement les mêmes nombres de cancers. Alors essayons de voir comment ils peuvent en arriver à des conclusions aussi contradictoires.

L'affaire des TCE à Shannon a été rendue publique en 1997. Un recours collectif a été intenté dans les années qui suivirent et, dans la foulée de ces démarches (très médiatisées à Québec), la Santé publique a publié un rapport en 2011 qui concluait essentiellement qu'il n'y avait «pas d'excès de cancers à Shannon». Des excès de cancers du foie (une des sortes de cancer causées par l'exposition aux TCE, avec les tumeurs aux reins et les lymphomes non-hodgkiniens (LNH) et de myélomes multiples avaient été notés, mais ce que l'on savait alors des concentrations de TCE dans l'eau par rue et par quartier ne permettait pas de lier la pollution à ces tumeurs.

Cela dit, c'était une étude qui souffrait d'une lacune difficilement évitable, mais majeure. Le document, grosso modo, comparait les incidences de cancer dans deux entités géographiques, soit la municipalité de Shannon et la province de Québec. Quand on procède de cette manière, on doit accepter que des gens entreront et sortiront de nos zones pendant toute la durée de l'étude, et présumer que ces va-et-vient ne biaiseront pas les résultats. L'ennui, c'est que comme je l'ai mentionné plus haut, Shannon est située juste à côté d'une base militaire et qu'il n'est certainement pas déraisonnable de penser qu'une forte proportion de ses résidents sont des militaires, donc des gens qui déménagent souvent. La dernière étude en date (j'y arrive) a d'ailleurs trouvé que près de la moitié (47 %) des gens qui ont eu une adresse dans la municipalité de Shannon entre 1987 et 2001 n'y sont restés qu'un ou deux ans. Or les tumeurs sont généralement le résultat d'une exposition à long terme à des substances X ou Y. On pouvait donc se dire, a priori, que si le TCE avait causé des cancers là-bas, l'effet cancérigène pouvait avoir été statistiquement noyé, ou du moins beaucoup amoindri, par le fait qu'une grande partie de la population étudiée ne restait pas longtemps à Shannon, et n'était donc pas exposée chroniquement à ces dégraissants.

D'où l'intérêt de l'étude dévoilée la semaine dernière l'INSPQ, qui au lieu de comparer des endroits, comparait des cohortes - soit des groupes stables de gens que l'on suit dans le temps. Ce ne fut pas une mince tâche : retracer par les codes postaux et recenser toutes les personnes qui ont habité dans deux parties de Shannon (l'une très exposée aux TCE, nommée secteur Shannon, et l'autre pas, nommée secteur Courcelette) entre 1987 et 2001, puis tenter de garder la trace de tout ce beau monde jusqu'en 2010, histoire de compter les cancers survenus après. Cela donne un total d'environ 17 000 personnes, dont le tiers a été «perdu de vue» avant la fin de la période étudiée. Joyeuse job de moine...

Maintenant, à partir de ces données, le témoin expert engagé par le Regroupement de citoyens de Shannon, l'épidémiologiste Claude Tremblay, estime que les trois cancers associés au TCE (foie, reins, LNH) sont anormalement élevés dans le secteur Shannon et que près des deux tiers des cas (64 %) sont attribuables à «leur exposition dans ce milieu». M. Tremblay arrive à ces résultats en prenant pour point de comparaison le secteur Courcelette et en ne retenant que les gens qui ont résidé trois ans ou plus à Shannon. Voici le tableau dans lequel il résume ses résultats (notez qu'il s'agit de taux cumulatifs, 1987-2010, et pas des taux annuels) :

Cela peut se défendre puisque ces deux endroits sont assez semblables, d'un point de vue démographique. Mais cela ne donne pas un groupe témoin particulièrement grand, surtout pour étudier des cancers somme toute assez rares.

Bref, tout ce que cela permet de conclure, c'est qu'il y a plus de certains cancers à Shannon qu'à Courcelette. D'un point de vue logique, cela peut signifier de deux choses l'une : ou bien il y a vraiment plus de cancers dans le secteur Shannon; ou alors il y en a anormalement peu à Courcelette.

Pour savoir laquelle des deux possibilités est la bonne, il faut comparer à de plus grands ensembles. C'est ce qu'a fait l'INSPQ en prenant le Québec comme base - et en «standardisant» les taux provinciaux pour tenir compte de l'âge et du sexe de la population, celle de Shannon étant particulièrement jeune. Ce n'est pas parfait, remarquez, puisque l'on ne compare plus deux cohortes, ici, mais bien des cohortes avec une entité géographique. Il faut donc présumer de nouveau que les entrées et les sorties ne biaisent pas le résultat, mais pour un grand ensemble comme le Québec, cela ne me semble pas déraisonnable - on me corrigera si je me trompe.

C'est ce choix de point de comparaison (Courcelette c. province de Québec) qui explique pourquoi la Santé publique arrive à des conclusions si radicalement différentes à partir des mêmes données que M. Tremblay :

On notera que l'excès de cancers du foie, remarqué en 2011, est toujours là, mais des vérifications plus fines ont montré que presque tous les cas se trouvent dans des résidences dont l'eau était très peu contaminée, sinon pas du tout.

Alors, est-ce assez pour se convaincre qu'il n'y a «rien là»? Ou du moins qu'il n'y a pas assez de victimes des TCE à Shannon, le cas échéant, pour en faire un problème de santé publique? Je laisserai aux vrais experts, groupe dont je ne fais absolument pas partie, le soin de trancher. Dans le cas de l'étude de la Santé publique, un comité-conseil s'est trouvé divisé sur la question de savoir s'il faut pousser plus loin l'examen de la situation et faire une étude encore plus poussée, qui examinerait directement le lien causal allégué.

On pourra en débattre ici, ce sera sûrement intéressant. Mais, l'un n'empêchant pas l'autre, je vous propose une autre question : est-ce qu'on ne touche pas ici aux limites de ce que l'épidémiologie peut faire? Par la force des choses, l'épidémiologie est une discipline très, très statistique. Or comme on le sait, quiconque décide de vivre par les stats choisit aussi, forcément, d'être l'esclave soumis de la taille des échantillons.

Dans le cas qui nous intéresse, comme les cancers impliqués sont plutôt rares, cela implique de travailler sur de très, très petits ensembles. Le nombre (pas les taux, hein, le nombre) de tumeurs liées au TCE survenues dans les deux secteurs étudiés en témoigne sont de huit cancers du foie à Courcelette et six dans le secteur Shannon pour toute la période de 1987 à 2010, guère plus de cancers du foie et des voies biliaires (2 et 8) ni de LNH (10 et 6). De si petits nombres sont toujours plus sujets aux fluctuations aléatoires - si l'on s'attend à, disons, six cas d'un cancer X et qu'on en a sept, huit ou même neuf, il est impossible de dire s'il s'agit d'un effet du hasard ou si l'on «touche quelque chose».

Si je me fie à cette revue de littérature scientifique (voir la figure 2), les études épidémiologiques sur les effets cancérigènes du TCE trouvent en moyenne des risques accrus de cancer par des marges de 20 à 50 %, selon le siège - ou 30 à 60 % de plus, si l'on ne tient compte que des pires expositions. Appliquez ces facteurs à une population comme celle de Shannon et demandez-vous ensuite si la statistique est capable de différencier un tel effet d'une fluctuation aléatoire. J'ai bien peur que la réponse soit : non, nopeniet.

Cela ne veut pas dire que le TCE n'a rendu personne malade à Shannon. Mais cela signifie que malheureusement pour ceux qui se battent depuis tant d'années, il pourrait bien être purement et simplement impossible de le prouver.

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