Les fantômes qui se cachent dans les petits pots de crème

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(Québec) BLOGUE / J'ai un peu de misère, je dois dire, avec une nouvelle qui roule depuis quelques jours au sujet d'une étude américaine qui a donné des produits de beauté «bio» à de jeunes filles, puis a observé ce que ce changement faisait dans les concentrations de divers produits chimiques.

L'article scientifique est disponible ici. Essentiellement, l'idée était de mesurer, dans l'urine de 100 adolescentes, neuf «possibles» perturbateurs endocriniens (des molécules qui interfèrent d'une manière ou d'une autre avec nos hormones) qui sont des ingrédients fréquents dans les produits cosmétiques. Les auteurs fournissaient ensuite aux participantes des produits de remplacements exempts de ces ingrédients, puis reprenaient leurs mesures trois jours plus tard.

Conclusion de l'étude : le fait de retirer des sources d'exposition à ces produits peut réduire rapidement et significativement leurs concentrations dans l'organisme. Presque surprenant. Et remarquez que les neuf composés en question étaient déjà connus pour être éliminés rapidement par l'organisme. Big deal, hein?

Comme base pour affirmer que les scientifiques «sonnent l'alarme», qu'ils «avertissent» des dangers qui se cachent dans les petits pots de crème ou encore que les «ados sont exposées à des produits chimiques liés à l'obésité, au cancer et à la démence», cela m'apparaît assez mince, merci. Rien, mais alors là, rien de rien dans cette étude ne permet de croire que les niveaux d'exposition des participantes étaient dangereux. Pour faire le saut (quantique) qui mène de «réduction des concentrations dans l'urine» jusqu'à «danger-scandale-danger», trois ou quatre kiloparsecs plus loin, je pense qu'il faut faire deux confusions/erreurs. Je vous les présente comme des hypothèses, vous me direz ce que vous en pensez...

La première, c'est de mal comprendre ce qui a été mesuré. Plusieurs des coupures de presse que j'ai lues ont de drôles de formulation du genre : «après trois jours, les phtalates avaient diminué de 27 %». Les phtalates, messieurs-dames, comme s'il s'agissait de tous les phtalates mis ensemble - et il en existe un sacré paquet. Or ce n'est pas ce qui a été mesuré. Ce que les auteurs ont regardé, ce sont les concentrations des métabolites (ce en quoi l'organisme transforme un produit avant de l'éliminer) de trois phtalates bien précis qui sont utilisés en cosmétiques; la concentration d'un seul de ces trois produits a diminué (de 27 %) dans l'urine des participantes au bout des trois jours d'essai, alors que les variations dans les deux autres n'étaient pas statistiquement significatives (- 11 % et - 0,5 %). Et la présence des métabolites de tous les autres phtalates - largement plus nombreux - n'a pas changé d'un iota.

Évidemment, si l'on comprend que l'adoption de cosmétiques bio a diminué du quart les concentrations de tous les phtalates chez ces ados, comme cela semble être le cas dans plusieurs comptes-rendus, il peut devenir tentant de déduire que les produits de beauté sont une source très importante d'exposition à ces composés, mais c'est un raisonnement dont le point de départ est erroné.

Notons que deux des quatre parabènes analysés ont diminué d'environ 45 %, mais les deux autres ont augmenté, ce qui étonne d'ailleurs les auteurs de l'étude. Les concentrations des deux autres produits (le triclosan, un antimicrobien, et le benzophénone-3, ou BP3, une substance qui bloque les UV dans les écrans solaires) ont pour leur part diminué de 35 %.

De là, la seule chose qu'on peut conclure, c'est que les cosmétiques sont des sources assez importantes d'exposition à - certains - des produits testés. Maintenant, la question qui vient tout de suite à l'esprit est : ces produits sont-ils nocifs pour la santé? Or ce n'est pas clair du tout, et c'est notre seconde source de confusion. Tout le monde présume, ici, que les composés étudiés sont des perturbateurs endocriniens qui posent des dangers avérés. Certes, l'auteure principale de l'étude, Kim Harley, de l'Université de Californie à Berkeley, se montre alarmiste dans ce communiqué de presse. Mais dans la plupart des cas, il semble bien que mes collègues aient été pris d'une crise de ce que d'aucuns appellent le «syndrome de l'étude unique» : dans ce que j'ai vu, pratiquement aucun d'entre eux n'a interviewé un vrai expert (en position de juger l'étude et n'ayant pas participé aux travaux) pour avoir ses commentaires sur l'étude.

Alors ça donne ce que ça donne : on laisse entendre que ces produits sont clairement toxiques, alors que les phtalates en général ne sont pas vraiment considérés comme dangereux (voir cette revue de littérature scientifique), que ceux qui se trouvent dans les cosmétiques ont été étudiés et qu'on n'a pas trouvé de raison de croire à leur toxicité, que seuls certains des phtalates testés jusqu'à présent montrent une activité oestrogénique (et encore, une faible), que le BP3 n'est qu'un faible imitateur de l'oestrogène qui n'a pas eu d'effet sur les hormones humaines quand on l'a testé, et que le triclosan n'est pas considéré comme un produit dangereux.

Peut-être, remarquez bien, que certaines de ces évaluations changeront dans l'avenir. Peut-être qu'après avoir observé des effets endocriniens pour le triclosan chez des animaux, on finira par en voir chez l'humain (les données sont «surtout négatives et contradictoires» pour l'instant). Peut-être que le gouvernement américain, qui réévalue présentement sa position sur le triclosan, conclura que finalement les dernières études donnent des motifs raisonnables de croire qu'il s'agit d'une substance toxique. Peut-être que des études à paraître trouveront des effets qui nous sont présentement invisibles.

Il est très clair qu'il reste encore de grandes zones d'ombre dans nos connaissances sur les perturbateurs endocriniens, cela ne fait aucun doute. Mais mon point est : pour l'heure, on n'a pas tant de bonnes raisons que ça de penser que les produits testés dans l'étude de Harley et coll. sont dangereux. Alors ne faisons pas comme si ces preuves étaient déjà sur la table - et interviewons des experts indépendants quand on décrit une étude.

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