La «6e extinction» est-elle réelle ?

La «6e extinction» serait une extinction de masse... (123RF/Rossella Apostoli)

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La «6e extinction» serait une extinction de masse comme celle qui, par exemple, a eu raison des dinosaures il y a 65 millions d'années.

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(Québec) BLOGUE / Je ne suis pas complètement convaincu par cet article du site RealClearScience.com, qui remet en doute le concept de «Sixième grande extinction». Pas vraiment, pour tout dire. Mais on y trouve quand même suffisamment d'éléments intéressants et éclairants pour qu'il vaille la peine d'ouvrir une discussion à son sujet. Vous me direz bien ce que vous en pensez.

La «Sixième extinction» serait une extinction de masse comme celle qui, par exemple, a eu raison des dinosaures (et de 70 % des espèces qui peuplaient alors la Terre) il y a 65 millions d'années, selon toute vraisemblance à la suite de l'écrasement d'un énorme astéroïde. Cinq événements cataclysmiques de ce genre ont été documentés jusqu'à présent, et nous en traversons présentement une sixième, causée par l'humanité et ses empiétements à grande échelle sur pratiquement tous les habitats sauvages de la planète. À l'heure actuelle, le taux d'extinction des espèces vivantes serait de 1000 à 10 000 fois plus élevé que le taux naturel de disparition (entre 17 000 et 140 000 espèces par année !), estime l'ONU - et une majorité de biologistes croient qu'il s'agit là d'une crise réelle.

Mais le zoologue et journaliste Ross Pomeroy n'en est pas si sûr. On a formellement identifié entre 1 et 1,5 million d'espèces jusqu'à présent, mais il pourrait en exister autour de 14 millions, ce qui signifie que les taux d'extinction qui circulent sont des projections : on regarde ce qu'on connaît, puis on présume que cela s'applique à ce qu'on ne connaît pas. Cela peut être vrai, bien sûr, mais il est aussi possible que le million d'espèces identifiées ne se comportent pas comme les 13 millions qu'il reste à découvrir.

En général, écrit-il, on évalue les taux d'extinction en se basant sur ce que les biologistes appellent la «courbe espèces-superficie» qui, comme on le voit sur le graphique ci-contre, quantifie l'idée (évidente) qu'une grande superficie de territoire contient plus d'espèces différentes qu'une petite aire. C'est en partant de là, et en s'appuyant sur le fait que l'on a une bonne idée de l'espace «grugé» chaque année par l'humanité, que l'on déduit que des dizaines de milliers d'espèces s'éteignent chaque année.

Comme méthode, ça peut certainement se défendre. Les biologistes et chercheurs qui soutiennent l'idée d'une 6e extinction ne sont pas des imbéciles, loin de là. Mais le fait est que cette méthode est loin d'être parfaite. D'après ce qu'on peut lire dans cet article paru dans Nature en 2011, on surestime grandement les extinctions (par un facteur 1,6) en procédant de cette manière. Les individus de chaque espèce ne sont en effet pas distribués uniformément ou aléatoirement dans l'espace. Si l'on partait d'un point au hasard dans la forêt et que l'on décrivait des cercles de plus en plus grands jusqu'à ce que l'on trouve, par exemple, un ours noir, et si l'on continuait d'élargir le cercle jusqu'à ce que l'on n'en trouve plus (les cercles dépasseraient alors l'aire de distribution de l'ours), on se rendrait compte que la superficie couverte avant de trouver le premier ours est beaucoup, beaucoup moindre que pour dépasser sa distribution. «En conséquence, écrivent les auteurs du papier, il faut en moyenne une perte d'habitat beaucoup plus grande pour causer l'extinction d'une espèce que ce que cela prend pour la rencontrer», ce qui introduit un biais dans l'estimé.

Quelques cas en ce sens ont été détaillés dans d'autres articles de biologie. Je mentionnerai simplement celui-ci, ne serait-ce que parce que le texte est libre d'accès. Entre le XVIIe siècle et la fin du XIXe, environ la moitié des forêts du nord-est des États-Unis ont été rasées au profit des villes et de l'agriculture. Si l'on se fie à la relation superficie-diversité, on aurait dû observer 26 extinctions parmi les 160 espèces d'oiseaux présentes, mais il n'y en eut que 4 ou 5. Bien en deçà de ce que le modèle prédit, donc.

Je le répète, ces considérations ne me convainquent pas que nous ne sommes pas devant une 6e extinction. Je n'ai pas l'habitude de contredire des majorités de scientifiques et n'entends pas commencer aujourd'hui. Il y a aussi d'autres manières d'estimer les disparitions d'espèces, et si l'on garde à l'esprit que dans l'ensemble la population de chaque espèce a reculé d'environ le quart au cours des derniers siècles et qu'entre 16 et 33 % des espèces connues sont considérées comme menacées, l'idée d'une extinction de masse n'apparaît soudainement plus si dénuée de fondement - bien au contraire.

En outre, j'ai beau prendre la limite inférieure des estimés de l'ONU à 17 000 extinctions par an, et la diviser par le facteur 1,6 de l'article de Nature, j'arrive toujours à 10 500 espèces rayées de la carte annuellement. Cela reste, d'après ce que je vois, un rythme alarmant.

Mais tout cela met quand même un petit astérisque à côté de l'idée d'une extinction de masse. Pas un gros, mais un astérisque quand même.

Pour participer à la discussion sur le blogue de Jean-François Cliche: http://blogues.lapresse.ca/sciences

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