Zika: note de service aux paranos

Quand un virus peu connu comme Zika se... (AP, Natacha Pisarenko)

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Quand un virus peu connu comme Zika se répand dans des régions défavorisées où les appareils de santé publique n'ont pas des moyens de dépistage et de statistiques idéaux, il arrive ce qui doit arriver: bonjour la dérape.

AP, Natacha Pisarenko

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(Québec) BLOGUE / C'était à prévoir. Tout phénomène un peu complexe dont on ne connaît pas parfaitement tous les tenants et aboutissants finit invariablement par tomber entre les mains d'un conspirationniste ou d'un autre - et habituellement toute la gang, grâce à la magie de l'Internet. Et ces esprits... comment dire... un peu trop lousses peuvent alors commencer leur... comment dire encore... travail créatif.

Alors quand un virus peu connu comme Zika, que l'on soupçonne de causer de la microcéphalie chez les bébés sans encore en avoir la preuve, se répand dans des régions/pays défavorisées où les appareils de santé publique n'ont pas des moyens de dépistage et de statistiques idéaux, il arrive ce qui doit arriver : bonjour la dérape. Les exemples abondent - OGM, chemtrails, etc. voir ici et ici pour de bons déboulonnages -, le dernier en date étant ce papier extrêmement spéculatif publié dans The Ecologist, un journal Web plus militant que d'autre chose. (Je suis tombé dessus parce qu'une journaliste québécoise que la charité chrétienne m'interdit de nommer, mais qui travaille pour un grand média respecté et respectable, a jugé bon de le tweeter, mais passons...)

Je ne ferai pas la critique de ce papier-là en particulier, qui relate l'hypothèse (très marginale) avancée par quelques médecins brésiliens et argentins que ce ne serait pas Zika qui causerait les cas de microcéphalie au Brésil, mais bien un insecticide - le pyriproxyfène, qui inhibe la maturation des larves de moustiques - qui fut épandu dans certaines des régions du Brésil les plus touchées par la microcéphalie dans les 18 mois précédant l'éclosion.

Enfin, oui, j'en dirai quand même que, sans que ce soit impossible et sans sous-entendre que cet insecticide n'a aucune toxicité (ce serait faux), le pyriproxyfène a été testé et, sur la base de ce que l'on sait, «n'est pas toxique pour le développement». Mais je veux surtout me servir de cet article afin d'illustrer quelques points qui me semblent communs à toutes les théories de la conspiration entourant la microcéphalie au Brésil, parce que des développements récents démontrent qu'ils sont factuellement faux. Les voici.

  • La majorité de ces échafaudages intellectuels reposent sur l'idée qu'il n'y a qu'au Brésil, et nulle part ailleurs, que le Zika aurait provoqué des microcéphalies. Le problème, comme je l'écrivais récemment, est que ce virus est resté longtemps dans une sorte d'angle mort de la médecine et n'a pas, jusqu'à tout récemment, connu d'éclosion suffisamment importante pour que les complications rares (comme la microcéphalie) deviennent statistiquement détectables. À cela, les conspirationnistes rétorquent que des dizaines, sinon des centaines de milliers de gens en Polynésie française ont été touchés en 2013 et qu'il n'y a pas eu de microcéphalie là-bas. Mais le hic, c'est qu'il y a bel et bien eu un «pic» de microcéphalies qui a coïncidé avec l'épidémie. Il n'a pas été décelé immédiatement, ce qui explique pourquoi certains documents et déclarations des autorités sanitaires françaises n'en font pas mention, mais les plus récents sont explicites à ce sujet.
  • L'exemple de la Colombie est lui aussi souvent cité, parce qu'aux dernières nouvelles, ce pays avait plus de 2000 cas de femmes enceintes infectées mais n'a rapporté aucun cas de microcéphalie jusqu'à maintenant. Cependant, cet argument ramollit pour la peine quand on sait que la santé publique colombienne considère que l'apparition/détection des premiers cas est «imminente» et s'attend à en voir entre 450 et 600 d'ici la fin de l'année.
  • Le lien encore incomplètement démontré entre le Zika et la microcéphalie est routinièrement souligné à grands et gros traits par nos amateurs de complots. Et il est vrai que nous n'avons pour l'heure que quelques cas de bébés/foetus microcéphales dans les cerveaux desquels le virus a été décelé. La majorité des cas de microcéphalie investigués se sont avérés négatifs - encore que les mères ont pratiquement toutes des anticorps contre le Zika dans le sang. Mais les soupçons commencent tout de même à peser vraiment lourd. Cette semaine, d'autres cas probants ont été rapportés dans le New England Journal of Medicine et par le CDC, et l'OMS considère que la preuve formelle d'un lien causal devrait venir d'ici quelques semaines.
  • D'ailleurs, au sujet de cette majorité de microcéphalies chez lesquelles le virus n'a pas été directement détecté, il apparaît de plus en plus clairement que le problème en est un de définition: où tracer la ligne entre un crâne normal et un crâne microcéphale, et comment tenir compte des variations naturelles et sans conséquence d'un individu à l'autre et d'une population à l'autre ? Ces derniers jours, l'OMS a publié l'étude de 16 000 bébés brésiliens nés de 2012 à 2015 dans une région très touchée par l'éclosion de Zika, et dont diverses mesures étaient disponibles dans les archives médicales. Les chercheurs ont utilisé trois définitions différentes de la microcéphalie (tour de tête de moins de 32 cm pour les naissances à terme, tour de tête à 3 écarts types ou plus sous la moyenne, et tour de tête par rapport au reste du corps) et ont obtenu des taux de microcéphalie totalement aberrants, de 4 à 8 % selon la définition retenue. Comparé au taux usuellement accepté de 1 par 6000-8000 naissances, c'est vraiment gigantesque - et soulignons que la majorité précèdent l'éclosion actuelle.
Cette étude, il faut le noter, a aussi trouvé que si l'on ne tient compte que des cas les plus extrêmes de microcéphalie, alors les taux se rapprochent des moyennes mondiales et qu'ils augmentent en 2015, avec l'épidémie de Zika.

Une autre étude publiée cette semaine dans les Bulletins de l'OMS, portant sur quelque 1000 naissances au Brésil en 2007, est arrivée à un taux de microcéphalie de 2,8 %, ce qui soulève la même question (que l'on trouve également dans ce court texte publié dans la revue médicaleThe Lancet) : les critères actuels de la microcéphalie semblent trop lâches et incluent trop de cas sans conséquences. Et en ce qui concerne le Brésil, il apparaît de plus en plus vraisemblable que l'éclosion de Zika a rendu les médecins plus vigilants ; ils auraient ainsi appliqué des définitions trop inclusives de la microcéphalie et trouvé une foule de cas qui a) ne sont absolument pas problématiques, b) n'ont rien à voir avec le Zika et c) toutes ces réponses.

En outre, comme la malnutrition est une cause connue de microcéphalie et que l'épicentre du problème se trouve dans le Nordeste, la région la plus pauvre du Brésil, nous avons ici une hypothèse très plausible. Nullement prouvée, c'est vrai, mais pas mal moins fancée que les histoires de complots.

Bref, comme le disent les deux plus célèbres conspirationnistes du monde (mes deux favoris, qui connaissent d'ailleurs cet hiver une belle résurrection): the truth is out there. Suffit, pour la trouver, de faire une bonne critique des sources.

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