L'homme n'est pas fait pour maigrir

Même lorsqu'il est élevé en captivité, le chimpanzé... (123rf, Rossella Apostoli)

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Même lorsqu'il est élevé en captivité, le chimpanzé garde des taux de gras à faire pâlir tous les culturistes de la planète : moins de 0,1 % chez le mâle et de 1 à 3 % chez la femelle, d'après une étude américaine parue l'an dernier. Par comparaison, l'Occidental moyen traîne, tout piteux, environ 15-20 % de sa masse en graisse chez l'homme et 25-30 % chez la femme.

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(Québec) Habituellement, la vue d'un chimpanzé inspire chez l'Homo sapiens normalement constitué un sentiment de tendresse fraternelle teintée d'une dose variable de condescendance bienveillante. Un peu limité du ciboulot et inégalement poilu, soit, mais bon, cette brave bête reste notre plus proche parent, après tout. Or, au mois de janvier, saison des régimes d'après Noël et des inscriptions au gym, ce sont plutôt des regards de jalousie que l'on devrait lui jeter. Car la maigreur absurde de ce cousin prouve ce que tant de gens au régime soupçonnent bien : l'être humain n'est pas fait pour perdre du poids. Bien au contraire...

Même lorsqu'il est élevé en captivité, le chimpanzé garde des taux de gras à faire pâlir (voire mourir, littéralement) tous les culturistes de la planète : moins de 0,1 % chez le mâle et de 1 à 3 % chez la femelle, d'après une étude américaine parue l'an dernier. Par comparaison, l'Occidental moyen traîne, tout piteux, environ 15-20 % de sa masse en graisse chez l'homme et 25-30 % chez la femme. En fait, des études ont montré que même les populations humaines chroniquement mal nourries ne descendent pas sous les 6 à 8 % de taux de gras.

Et il y a peut-être là une clé pour comprendre pourquoi les diètes ont des taux de succès si dramatiquement bas, oscillant autour de seulement 15 % à long terme. Peut-être, croient divers scientifiques, que ceux qui tentent de perdre du poids se battent contre des millions d'années d'évolution...

«C'est vrai qu'on a, les humains, une plus grande capacité que nos plus proches cousins à accumuler du gras», dit Michelle Drapeau, paléoanthropologue de l'Université de Montréal. «Dans des contextes d'évolution d'espèce, il n'y a rien, ou presque, qui arrive par hasard, et cette capacité de stocker des graisses me semble assez clairement être une adaptation à quelque chose. Mais la question difficile, c'est: à quoi?»

Plusieurs théories ont été proposées et pourraient toutes avoir une part de vérité. Il est ainsi possible que certains de nos ancêtres - Homo erectus? Un autre? Difficile à dire pour l'instant - aient vécu dans un environnement plus imprévisible que la forêt équatoriale où vit le chimpanzé. Dans cette dernière, où les saisons sont peu marquées, les singes trouvent de quoi se nourrir en relative abondance et à longueur d'année. Nul besoin de faire des réserves, donc.

Mais dans la savane où ont «atterri» nos ancêtres descendus des arbres, la nourriture venait peut-être moins facilement, moins régulièrement. D'autant plus, souligne Mme Drapeau, qu'entre le chimpanzé et nous, un des maillons de la chaîne évolutive a clairement ajouté beaucoup de viande à son menu - comme en fait foi notre intestin, bien mieux adapté à la digestion de la viande que celui des autres grands singes. Or la chasse donne des résultats notoirement fluctuants, «c'est pour ça que la cueillette est toujours restée importante, même chez les chasseurs-cueilleurs actuels», note Mme Drapeau.

Une autre hypothèse veut que ce soit notre gros cerveau qui soit en cause. Nettement plus développé que celui de nos cousins, il a d'évidents avantages - par exemple, trôner au sommet de la chaîne alimentaire -, mais il vient avec une facture énergétique très salée. Les neurones consomment en effet beaucoup plus d'énergie que les cellules musculaires, si bien que la cervelle, qui représente 2 % de notre poids corporel, compte pour 15 à 20 % des calories que nous brûlons (au repos).

Et notre reproduction pèse lourd sur nos dépenses énergétiques, ajoute Mme Drapeau. «L'intervalle entre les naissances est réduit chez nous. Même les chasseurs-cueilleurs, il est d'environ trois, quatre ans [contre six à huit ans chez les autres grands singes].»

«Singe gras»

Mais quelle qu'en soit la raison, il semble acquis dans la communauté scientifique que l'espèce humaine est un «singe gras» qui a évolué pour faire des réserves d'énergie - et des muscles assez faibles (voir «L'humain, cette lopette»). Quand un être humain passe sous le seuil des 4 à 6 % de gras, son organisme commence à «cannibaliser» ses propres cellules musculaires plutôt que de brûler les lipides qui lui restent. De même, ajoute Simone Lemieux, chercheuse en nutrition à l'Université Laval, «quand une femme est trop maigre, elle arrête d'avoir son cycle menstruel. Et c'est seulement un exemple parmi d'autres que le corps humain a besoin d'un minimum de graisse pour fonctionner normalement, et que ce minimum-là est plus élevé que chez d'autres espèces».

Pire encore, le corps humain tient tant à ses graisses que lorsqu'il maigrit, il devient particulièrement «économe», ajoute Angelo Tremblay, spécialiste de l'obésité à l'UL. «On le voit tôt dans le processus de perte de poids. La leptine, une hormone produite par le tissu adipeux qui réduit la prise alimentaire et qui fait dépenser de l'énergie, va baisser pas mal dès le début du régime. Il y a aussi une baisse de l'activité du système nerveux sympathique, ce qui réduit la tension artérielle, mais ça va aussi brûler moins de calories.»

Bref, le corps humain est fait pour être (relativement) gras et ne se laisse pas maigrir sans rien faire. Pas étonnant, donc, que les diètes ne fonctionnent pas bien à long terme - que ceux qui y ont échoué s'en consolent, d'ailleurs. Pas étonnant non plus que tant de spécialistes plaident pour que l'on change l'«environnement calorique» de nos sociétés afin de combattre l'obésité.

«C'est peut-être plus facile de faire maigrir un rat dans un laboratoire parce qu'on n'a pas contrôlé autant de facteurs psychosociaux [le rat n'étant pas exposé aux pubs de chips, par exemple]», dit Mme Lemieux.

«L'idée selon laquelle nous avons des gènes normaux dans un environnement anormal et hypercalorique n'est pas neuve, dit pour sa part le Dr Yoni Freedhoff, fondateur de l'Institut bariatrique médical d'Ottawa, un centre de traitement de l'obésité. C'est courant et bien accepté dans la communauté scientifique. Le fait que nous n'avons commencé, collectivement, à gagner du poids qu'il y a 50 ou 60 ans le montre bien. Notre environnement alimentaire a changé, il y a plus de calories dans la chaîne, elles sont lourdement publicisées, elles ont bon goût, alors on les mange. Parce que nous sommes humains, tout simplement. [...] Si nous voulons voir un changement à l'échelle des populations, il ne faut pas compter sur les individus qui tentent des régimes. Il faudra changer le monde autour de nous afin que le "mode par défaut" de monsieur et madame Tout-le-monde ne soit pas de gagner du poids.»

Mais ça, c'est une autre histoire...

L'humain, cette lopette...

Il n'y a pas qu'en stockant plus de graisses que l'espèce humaine a apparemment géré les demandes de son gros cerveau. N'en déplaise aux culturistes, il semble que nos ancêtres se sont aussi mis à faire des muscles «bon marché», qui demandaient peu de ressources à constituer, mais qui étaient aussi un peu faiblards. C'est en tout cas ce que suggère une étude publiée récemment dans la revue savante PLoS - Biology, qui a comparé divers tissus humains et d'autres primates (notamment). Comparés à nos cousins et à masse égale, nos muscles développent environ 50 % moins de puissance que ceux des chimpanzés et 40 % moins que ceux des macaques. Les chercheurs ont aussi trouvé des signes moléculaires que nos muscles auraient évolué rapidement depuis quelques millions d'années. Une explication possible est que ceux de nos ancêtres qui faisaient les muscles les plus «cheaps» ont eu moins de mal à entretenir leurs coûteux cerveaux, ont mieux survécu aux famines et se sont reproduits davantage que leurs contemporains plus forts. Jean-François Cliche

Pas une mission impossible

Malgré tout ce que l'on peut reprocher à nos ancêtres et à nos sociétés hypercaloriques, maigrir et maintenir son poids à long terme n'est pas impossible. Pourvu de bien réaliser dans quoi on s'embarque.

«Une chose qu'il faut comprendre, dit le spécialiste de l'obésité de l'UL Angelo Tremblay, c'est que le programme d'entraînement et le régime de début d'année doivent être des choix de vie qui vont nous aider à maintenir le poids. À partir du moment où on arrête de faire ça, le naturel va revenir au galop. Alors, idéalement, les résolutions d'après les Fêtes devraient être des résolutions pour toujours.»

Même son de cloche chez son collègue d'Ottawa Yoni Freedhoff : «Si vous n'aimez pas votre style de vie pendant que vous tentez de perdre du poids, vous avez de fortes chances de revenir à votre ancien style de vie, et donc de regagner le poids perdu.»

Comme le corps se trouve privé (et le fait savoir par la sensation de faim), choisir des aliments rassasiants, c'est-à-dire pauvres en calories, mais riches en nutriments, peut aussi aider, dit la nutritionniste de l'UL Simone Lemieux. S'assurer que l'organisme a tout ce qu'il lui faut (à part les calories) peut atténuer le sentiment de privation.

Mais pour le reste, constate-t-elle, il n'y a tout simplement pas de recette miracle. Malheureusement.

«Je ne veux pas envoyer un message négatif, mais bon, si on dit aux gens que c'est vrai que c'est dur de perdre du poids et de se maintenir, ils vont peut-être se dire : "Ah ben, je ne suis pas si 'poche' que ça", et peut-être que ça va en remotiver un certain nombre.»

Autres sources

C. AYYAD et T. ANDERSEN. «Long-term Efficacy of Dietary Treatment of Obesity: A Systematic Review of Studies Published Between 1931 and 1999», Obesity Reviews, 2000. goo.gl/8yFHBl

ADRIENNE L. ZIHLMANA et DEBRA R. BOLTER. «Body Composition in Pan Paniscus Compared with Homo Sapiens Has Implications for Changes During Human Evolution», PNAS, 2015. goo.gl/ossYPo

KATARZYNA BOZEK et autres. «Exceptional Evolutionary Divergence of Human Muscle and Brain Metabolomes Parallels Human Cognitive and Physical Uniqueness», PLoS - Biology, 2014. goo.gl/biwouN

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