Un vertige nommé CRISPR

Il se trame une immense révolution en génétique.... (Archives La Presse)

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Il se trame une immense révolution en génétique.

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(Québec) BLOGUE / Mine de rien, il se trame une immense révolution en génétique depuis trois ou quatre ans. On commence à peine à en entendre parler dans les médias, mais à en juger par ce qui filtre ici et là, la «patente» est partie pour avoir des effets sur nos vies et nos sociétés dont d'une ampleur comparable aux raz-de-marée technologiques qu'ont été le laser et l'informatique depuis 50 ans. Et je pèse mes mots.

Alors aussi bien vous habituer tout de suite à ce nom : CRISPR-Cas9. Et aussi bien aller lire ce très, très beau témoignage de la biochimiste américaine Jennifer Doudna, qui a grandement contribué à lancer ce tsunami. Et ne vous laissez pas leurrer par ma formulation en apparence volontaire : c'est une lecture O-BLI-GA-TOI-RE, que vous allez tous faire trois fois, j'ai bien dit trois fois, d'ici lundi.

Parce que ça sent le Nobel à plein nez. Parce que c'est un beau morceau d'histoire des sciences. Et parce que l'on sent dans ce témoignage un vertige bien compréhensible de la part d'une chercheuse qui se voit contempler, en un seul coup d'oeil, de fabuleux sommets de science et d'insondables abimes moraux.

À la base, ces petits machins nommés CRISPR - pour Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats - sont des bouts d'ADN de virus, plus particulièrement des phages, qui s'en prennent aux bactéries. Ces dernières, pour s'en défendre, ont évolué la capacité de découper des bouts d'ADN viral et de les garder avec leur propre ADN, ce qui leur permet ensuite de reconnaître leur ennemi et de lui (re)découper le bagage génétique. Il semble même que les bactéries profitent du fait qu'il y a toujours pas mal de virus dysfonctionnels pour se «vacciner».

Or en 2012, Mme Doudna et son équipe ont découvert que l'on pouvait, moyennant quelques modifications, harnacher cette défense immunitaire bactérienne pour faire de l'«édition génétique», c'est-à-dire pour modifier les gènes d'êtres vivants. Et entendons-nous : on ne parle pas ici d'ajouter des gènes dans un noyau, ni même de modifier des gènes entiers. Non, on parle de modifier des parties de gène avec une précision inégalée. Le tout avec une relative facilité - du moins, pour des biochimistes, bien que la technique ait ses écueils - laissant entrevoir des usages multiples à très, très grande échelle.

Les possibilités sont innombrables. Des maladies génétiques comme la dystrophie musculaire pourraient, potentiellement, être rayées de la carte. On pourrait corriger des allèles (des «versions» d'un gène) qui augmentent le risque de telle ou telle maladie - la célèbre mutation du gène BRCA1 qui porte à 70 % le risque de cancer du sein, par exemple. Et comme ces «corrections» s'appliquent à tout l'organisme, ovaires et spermatozoïdes compris, ces gens passeraient la version corrigée de leurs gènes à leur descendance. Imaginez un instant les changements que cela peut représenter, en termes de soins de santé, de longévité - et de tout ce qui en découle d'un point de vue social et économique.

Et c'est sans compter tout ce qu'on peut faire de ce CRISPR-Cas9 hors de la médecine, en agriculture (résistance aux maladies, croissance accrue, etc), en aménagement du territoire (modifier le châtaignier, espèce autrefois dominante dans les Appalaches jusqu'à ce qu'un champignon introduit en Amérique au début du XXe siècle l'élimine complètement, pour le réintroduire ?), et ainsi de suite.

Mais en même temps, une nouvelle capacité aussi fabuleuse vient presque nécessairement avec un chapelet de questions éthiques. S'il est très évidemment acceptable, voire souhaitable d'un point de vue moral, d'utiliser CRISPR-Cas9 pour guérir des maladies terribles comme la dystrophie, est-ce qu'il est aussi emballant de, par exemple, permettre à de futurs parents de décider si leur enfant à venir aura les yeux bruns ou bleus ? Qu'est-ce qu'on fait avec les gènes de troubles qui se présentent sous forme de spectre, comme l'autisme, dont certaines manifestations extrêmes sont clairement incapacitantes, mais dont plusieurs cas ne le sont franchement pas tant que ça - combien d'autistes et de famille d'autistes, d'ailleurs, contestent qu'il s'agisse d'une maladie ? Qu'est-ce qu'on fait avec les «prédispositions génétiques à» qui ne se concrétisent (ou non) que sous l'effet de l'environnement ? Que fera-t-on le jour où, ayant découvert lequel ou lesquels de nos gènes peuvent prédisposer à l'homosexualité, un ado gai mal dans sa peau et possiblement suicidaire demandera à ce que l'on «corrige» ses gènes ?

Plus on y pense, plus on comprend pourquoi Mme Doudna a «commencé à avoir de la misère à dormir il y a environ 20 mois» : la technologie qu'elle a co-inventée soulève des tonnes des questions pour lesquelles la seule évidence est qu'il n'y aura sans doute jamais de réponse claire. C'est d'ailleurs ce qui rend son témoignage à la fois éclairant et touchant, et dans tous les cas incontournable.

Je le répète : à lire trois fois, d'ici lundi.

P.S. Je m'en voudrais de terminer ce billet sans ajouter ceci, non sans un brin de malice, à l'intention des ceux et des «ceuses» qui pensent encore que la recherche fondamentale ne sert à rien sinon à pelleter des nuages, que pour être utile la science doit d'abord être appliquée, arrimée au besoin d'une industrie, viser à mettre des nouveaux produits sur les tablettes dans les 18 mois.

Oui, la recherche appliquée est importante. Mais allez lire *jusqu'à la fin* ce texte que j'écrivais en 2010 sur CRISPR : la principale application qu'on envisageait à l'époque pour cette trouvaille était d'aider les fromagers, qui ont besoin de diverses bactéries pour transformer la partie solide du lait en fromage, à combattre les épidémies de phages. Six ans plus tard, le contraste est saisissant.

Cette histoire de CRISPR-Cas9 est une splendide illustration, une autre parmi des dizaines et des dizaines, du fait qu'il est impossible de prévoir à l'avance l'usage que l'on fera d'une découverte dans 5, 10 ou 25 ans. Et que les révolutions technologiques majeures ne viennent pas de la recherche appliquée, mais de la fondamentale.

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