Les dessous du 2 °C

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(Québec) BLOGUE / Fallait bien tracer une ligne quelque part. Entre un réchauffement faible aux conséquences bénignes et un réchauffement «trop fort» entraînant des suites catastrophiques, il existe une infinité de nuances de gris. Et comme tous les autres dégradés, celui-là ne s'accommode pas particulièrement bien des petites lignes rouges, des seuils, des démarcations arbitraires. Mais d'un point de vue politique, si l'on voulait agir pour limiter le réchauffement, il fallait se donner des objectifs - donc tracer une ligne.

C'est ce qui nous a donné la désormais célèbre et (presque) unanime cible de 2 °C, que l'on trouve un peu partout dans les documents du GIEC et dans pratiquement tous les plans nationaux de réduction des gaz à effet de serre. Tous des textes rédigés, au moins en bonne partie, par des scientifiques, remarquez. Mais cela n'en demeure pas moins une cible d'abord et avant tout politique, un compromis officialisé en 2009 dans l'accord de Copenhague entre ce que dit la science et ce que les décideurs jugeaient alors possible de faire, notent le climatologue suisse Reto Knutti et trois de ses collègues dans une «critique scientifique» très éclairante publiée mardi dans Nature Geoscience. Malheureusement, l'article original n'est pas en libre accès, mais on peut en lire un compte-rendu en anglais ici.

Essentiellement, les auteurs y défendent trois points :

1) Dans la mesure où il n'existe aucune manière objective de déterminer si les risques découlant du réchauffement deviennent «trop grands» (qu'est-ce que cela veut dire, d'ailleurs?) à partir de 1,5 °C, de 2 °C ou de 3 °C, ce seuil n'a pas vraiment de fondement scientifique. Il y a très certainement des risques qui viennent avec les changements climatiques, et très certainement des niveaux de réchauffement qui chambouleraient (chambouleront?) complètement les écosystèmes et les sociétés humaines. Mais la valeur de 2 °C est arbitraire.

2) En outre, elle sursimplifie des phénomènes extrêmement complexes. Le réchauffement, en effet, ne survient pas partout au même rythme et ses conséquences, en plus d'être diverses, seront très inégalement réparties - l'élévation du niveau de la mer, par exemple, n'aura pas les mêmes effets à Québec que, mettons, à Val-d'Or.

Et puis, les impacts ne suivent pas tous le réchauffement de manière linéaire. Certains le font : on s'attend par exemple à ce que les précipitations augmentent grosso modo de 1,5 % par degré de réchauffement. Parlez-moi de ça, vous : simple et facile. Mais d'autres bouleversements n'emprunteront absolument pas ce genre de trajectoire. Ainsi, les événements extrêmes définis par un centile - le 1 % de journées les plus chaudes, par exemple - vont se multiplier bien au-delà de ce que le seuil des 2 °C peut laisser entrevoir aux yeux des profanes. Cela vient du fait que les températures (entre autres événements météo) sont distribuées sur une «courbe normale», ou une «courbe en forme de cloche». Dans ce genre de courbe, les températures les plus fréquentes sont regroupées autour de la moyenne, puis les fréquences diminuent très rapidement à mesure qu'on s'éloigne du centre jusqu'à ce que, vers les extrêmes, la courbe redevienne graduellement plus horizontale. Dans la partie extrême de la courbe, un faible réchauffement (0,2 °C, par exemple) ne changerait pas grand-chose, mais le réchauffement anticipé nous amènera dans la partie abrupte de la courbe. Ajoutez à cela le fait que l'on s'attend à ce que les changements climatiques augmentent la variabilité de la météo, et l'on obtient des résultats peu intuitifs, mais mathématiquement implacables : le 1 % de journées les plus chaudes actuellement surviendra 6 fois plus souvent avec une élévation des températures de 1 °C, et 20 fois plus souvent si l'on atteint 2 °C.

Cela illustre bien à quel point tout ramener à un seul chiffre, comme on a souvent tendance à le faire - mea maxima culpa - revient à tourner les coins très ronds. Et cela montre bien, aussi, pourquoi un réchauffement de 2 °C peut apparaître à M. et Mme Tout-le-Monde beaucoup plus inoffensif qu'il ne l'est réellement.

3) Malgré tous ces défauts, disent cependant M. Knutti et ses collègues, une cible portant sur la température demeure la meilleure (ou la moins mauvaise) des solutions. Se fixer des objectifs de concentrations de GES dans l'atmosphère, comme le propose par exemple le mouvement 350.org (pour «350 ppm de CO2 dans l'air») ne serait pas mieux : si l'on mesure très bien ces concentrations, leur effet réchauffant final dépend de plusieurs boucles de rétroaction qui ne sont pas encore parfaitement comprises. Mesurer les changements en termes de quantité totale d'énergie dans le système climatique terrestre serait sans doute la manière de procéder la plus conforme à la physique moderne, mais 90 % de cette énergie finit dans les océans, où elle n'est pas encore très bien mesurée. Le relais de cette énergie de la surface jusqu'aux grandes profondeurs peut en outre prendre plusieurs siècles.

Bref, mieux vaut vivre avec les défauts de ce seuil de 2 °C - même s'il faut demeurer conscient de ses limites.

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