Penser comme un poisson, pas si évident

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Selon des scientifiques, les poissons seraient capables de «fièvres émotionnelles».

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(Québec) BLOGUE / Tous les pêcheurs du monde le savent: pour trouver les poissons, puis les inciter à mordre, il faut «penser comme eux».

En tout cas, c'est ce que j'ai toujours entendu dire les sources qui parlent d'autorité. Personnellement, j'ignore ce que cela signifie exactement parce que cela me donne mal à la tête aussitôt que j'essaie et que, par la force des choses, j'ai appris à me contenter de pêches médiocres. Mais si on ne pense pas comme un poisson, apparemment, notre cervelle de placentaire est incapable de choisir les bons endroits et les bons leurres. Aussi simple que ça.

Or justement, suggère une étude dans les Proceedings of the Royal Society - Biological Sciences, la psyché des poissons n'est peut-être pas aussi simple que ça, après tout. (Cela expliquerait mes migraines, d'ailleurs.) Ses auteurs ont en effet trouvé des signes qui démontrent, à leurs yeux, que les poissons sont capables de «fièvres émotionnelles». L'existence de ces fièvres a été solidement documentée chez les mammifères, les oiseaux et les reptiles : quand, par exemple, on place un individu dans une situation qu'il n'a jamais rencontrée, la nouveauté induit un stress qui fait s'élever la température corporelle de 1 ou 2°C. De là, on déduit que ces animaux ont une forme de conscience, ce qui implique qu'ils sont capables de souffrance - c'est-à-dire qu'un stimulus négatif ne fait pas que provoquer de simples réflexes d'évitement, mais qu'ils ont conscience que quelque chose leur fait du mal. Un peu comme nous, quoi.

Cependant, on n'a jamais trouvé de signe très convaincant que les poissons ressentent la douleur d'une manière qui s'approcherait de cela. Certes, les auteurs de l'étude dont il est question ici, menés par le biologiste de l'Université Stirling (UK) Simon Mackenzie, écrivent qu'à leur sens, ces signes sont nombreux, mais il est facile de trouver des revues de littérature - celle-ci, par exemple - qui concluent que les preuves sont faibles, que la faisabilité neurologique est au mieux incertaine et que, de toute manière, les poissons n'en tireraient pas nécessairement un avantage évolutif.

Nous sommes ici devant un authentique débat scientifique. Une brève visite sur cette page Wiki consacrée à la polémique illustre bien, d'ailleurs, les difficultés auxquelles se butent constamment les chercheurs dans le domaine. Puisque l'on ne peut pas se mettre dans la peau (les écailles?) d'un poisson, on en est réduit à interpréter son comportement. Quand on injecte de l'acide acétique (présumé douloureux) dans la lèvre de poissons de laboratoire et que l'on compare leur comportement à celui d'autres poissons à qui l'on n'a injecté qu'une solution saline (sans effet), certaines espèces vont nager d'un côté à l'autre, d'autres vont augmenter leur rythme de respiration, d'autres espèces encore vont cesser d'éviter certaines situations risquées, etc. Ce sont tous là des signes évidents que le poisson réagit à un stimulus négatif, mais de là à dire que cela permet de départager ce qui tient du réflexe de ce qui relève d'une éventuelle conscience... Well...

Bref, tout cela pour dire qu'en travaillant à comprendre l'affaire, j'ai commencé sans m'en rendre compte à essayer de penser comme un poisson. J'en ai, du coup, attrapé un mal de bloc du tonnerre et tâcherai donc de finir ce billet au plus batinse.

Dans leur étude, donc, M. Mackenzie et son équipe ont placé 6 groupes de 12 poissons-zèbres dans des réservoirs comportant plusieurs chambres communicantes, dont la température faisait un gradient de 18 à 35 °C. Les poissons-zèbres sont des animaux à sang froid (incapables de moduler leur température corporelle par eux-mêmes) habitués à des eaux de 28 °C, les chambres les plus chaudes servaient donc à «mesurer» une certaine fièvre. Une partie des poissons étaient délicatement capturés et maintenus dans de petits filets pendant 15 minutes, puis relâchés délicatement. Les autres étaient laissés tranquilles.

Résultat : pendant les quatre heures suivant leur libération, les poissons capturés, et donc stressés, ont passé près de 80 % de leur temps dans les compartiments à plus de 28 °C, contre environ 55 % pour les groupes contrôle. Cela a accru leur température corporelle de 2 à 4 °C, ce que les auteurs interprètent comme une authentique «fièvre émotionnelle».

À l'oeil, il m'étonnerait beaucoup que cette étude vienne clore le débat. Le fait que la fièvre ait été induite par la température de l'eau ambiante sera assurément, ou alors qu'on me corrige si je me trompe, montré du doigt comme une forme de «triche». En outre, je n'ai vu nulle part dans l'article de passage qui abordait la possibilité (y a-t-il un biologiste dans la salle?) que le maintien 15 minutes dans un filet, à cause des efforts que les poissons ont dû faire pour s'en dégager, ait pu augmenter leur température corporelle, ce qui les aurait ensuite amenés à rechercher des eaux plus chaudes.

Mais il est aussi vrai, comme le mentionnent les auteurs, que l'effet a duré longtemps - entre quatre et huit heures - après la capture. Si leur interprétation s'avérait la bonne, cela aurait des répercussions considérables dans plusieurs domaines. Les fermes qui élèvent des poissons pourraient devoir réviser leurs méthodes pour diminuer leurs souffrances, les pêcheurs qui utilisent des poissons vivants comme appât aussi, et même la pratique de la remise à l'eau, réputée sans impact pour les poissons (tant qu'elle est faite comme il faut), pourrait être remise en question.

Pour participer à la discussion sur le blogue de Jean-François Cliche: http ://blogues.lapresse.ca/sciences

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