Einstein aidé par ses amis (pas juste par sa femme)

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Le physicien Albert Einstein

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(Québec) BLOGUE / Il y a 100 ans ce mois-ci, Albert Einstein rassemblait les idées révolutionnaires qu'il avait commencé à formuler au début du XXe siècle et les organisait en quatre articles qui, parus en novembre 1915 dans les Annales de l'Académie des sciences de Prusse, allaient bientôt prendre le nom célèbre de théorie de la relativité.

De là allait, quelques décennies plus tard, naître une autre «théorie» (au sens de «simple hypothèse», celle-là) qui, bien qu'elle fut beaucoup moins bien étayée par les faits, connaîtrait elle aussi une longue carrière. C'est l'idée selon laquelle la première femme d'Einstein, Mileva Maric, a joué un rôle fondamental dans l'élaboration et la rédaction de trois articles fondateurs parus en 1905, qui ont lancé la carrière académique d'Albert Einstein et profondément influencé toute la physique moderne.

Une simple recherche sur Google suffit à trouver de nombreuses références à cette hypothèse. Et il faut dire qu'à vue de nez, elle est pleine de bon sens. À cause du sexisme qui régnait dans toutes les sphères de nos sociétés à l'époque, combien de femmes ont vu leurs contributions à la science être ignorées, injustement mises au crédit de leurs collègues masculins? Pour chaque Marie Curie, à qui l'on a rapidement reconnu le mérite qui lui revenait (elle a gagné le Nobel de physique 1903 et le Nobel de chimie 1911), «même si» elle était la femme du tout aussi célèbre et brillant Pierre Curie, [combien y a-t-il eu de Rosalind Franklin (pionnière longtemps snobée des recherches sur l'ADN)?

C'est ce que j'ai moi-même pensé pendant longtemps : il était tellement dans l'air du temps, au début du XXe siècle, d'effacer le nom d'une femme d'une liste de codécouvreurs que cela faisait trop de sens, cela plaisait trop à l'esprit pour être faux. Mileva Maric devait forcément avoir coécrit les articles de 1905, me disais-je. Jusqu'à ce que je tombe sur une couple de déboulonnages en règle qui, franchement, font ressortir à quel point cette théorie ne fait que cela, dans le fond, «plaire à l'esprit». On lira notamment cet article et celui-ci pour se convaincre que, du point de vue de sa base factuelle, cette hypothèse ne repose pas sur grand-chose. Voici quelques-uns des principaux exemples d'arguments démontés :

• Dans un passage souvent cité d'une lettre à sa première femme, datée de 1901, Einstein se dit excité à la perspective d'«amener nos travaux sur les motions relatives à leur conclusion». Et il est vrai que l'article possessif nos laisse ici entendre que Mileva Maric participe activement aux recherches du célèbre physicien; ceux qui défendent l'hypothèse du «travail de couple» la citent donc systématiquement. L'ennui, toutefois, est qu'en une quarantaine de missives à sa femme, c'est la seule fois où Einstein utilise cette formule. En outre, dans ce qu'il reste de ces échanges épistolaires, la «discussion» sur la physique est très unidirectionnelle, Mileva Maric n'abordant presque jamais le sujet dans ses lettres. Il faut dire, cependant, qu'il ne nous reste qu'une dizaine de celles-ci.

• En 1955, un physicien russe, Abram Fedorovitch Joffe, qui avait vu les manuscrits originaux des articles de 1905, a rapporté dans une revue savante qu'ils étaient signés «Einstein-Marity», où Marity est une variante hongroise de Maric. C'est souvent interprété comme le signe que la femme d'Einstein les avait coécrit, mais il s'agit en fait d'une vieille coutume suisse aujourd'hui oubliée (et mal interprétée), qui voulait que le mari ajoute le patronyme de sa femme au sien, et que son épouse délaisse son patronyme pour ne prendre que celui de son mari.

• Il existe un vieux mythe voulant qu'Einstein n'était pas très doué pour les mathématiques, que son esprit brillant et excentrique lui faisait trouver des angles inédits pour aborder les problèmes, mais qu'il n'était pas particulièrement matheux. Le physicien aurait même déjà déclaré à un groupe de savants à Zagreb que «j'ai besoin de ma femme pour résoudre les problèmes mathématiques». Or la source de cette citation est fort douteuse (une biographie très nationaliste de Mileva Maric reposant sur des témoignages souvent indirects, recueillis jusqu'à 60 ans après les faits) et au vu de ce que l'on sait d'Einstein et de Maric, elle est complètement invraisemblable. Contrairement à la croyance, Einstein a toujours eu un talent évident pour les maths, remarqué dès l'adolescence et souligné par les réviseurs de sa thèse de doctorat. En ce qui concerne Maric, elle n'a jamais pu enseigner la physique justement parce qu'elle a échoué aux examens de mathématiques de l'École polytechnique de Zurich, où elle a étudié avec Einstein. Il faut cependant préciser ici à sa défense que le seul fait d'avoir été admise dans une institution aussi prestigieuse que celle-là à une époque aussi sexiste que le tournant du siècle dernier était en soi tout un accomplissement - et la preuve que, malgré cet échec, elle était très, très loin d'être une poire.

Cela dit, tout génie qu'il fut, Albert Einstein n'a pas tout fait tout seul. Plusieurs des idées qu'il a intégrées à sa relativité, ou qui y furent ensuite adjointes, datent d'avant ses travaux - voir notamment ce papier  de Nature détaillant les contributions de Marcel Grossman, un excellent mathématicien, et de Michele Basso, un ingénieur décrit comme «imaginatif, mais désorganisé». Mais il semble que Mileva Maric, malgré tout le crédit qui lui revient d'avoir surmonté tant d'obstacles - et d'avoir enduré un époux qui pouvait être franchement détestable -, ne fait pas partie de ces trop nombreuses femmes dont les travaux scientifiques n'ont pas été reconnus à leur juste valeur.

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