La science du Mal

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Anders Breivik (au centre) a perpétré un attentat en Norvège en 2011, qui a fait un total de 77 morts.

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(Québec) BLOGUE / Dans la foulée des attentats de vendredi dernier, à Paris, plusieurs médias ressortent de «vieux» papiers au sujet de ce qui se passe dans la tête des tueurs, de ce qui les pousse à commettre de pareilles atrocités. Les réactions à des meurtres multiples et gratuits comme ceux du 13 novembre sont, et on le comprend aisément, toujours très émotives, surtout lorsqu'ils surviennent dans une ville que la plupart d'entre nous avons déjà visitée (et aimée) et où beaucoup ont toujours des amis. Alors ramener un peu de science, de données, de raison dans l'image ne peut faire de tort - même si, dans le cas de la «psychologie du terrorisme», c'est un brin frustrant parce qu'il y a somme toute assez peu de recherche à se mettre sous la dent.

Dans cet entretien publié par Scientific American en début d'année, après l'attentat contre Charlie Hebdo, le psychologue irlandais et spécialiste du terrorisme John Horgan déplore d'ailleurs que la question ait si peu intéressé ses collègues jusqu'à maintenant. «Si nous encouragions davantage l'étude du terrorisme par des psychologues, nous serions en bien meilleure posture dans 10 ans d'ici au lieu de se reposer constamment les mêmes questions (peut-être suivies des mêmes vieilles réponses) chaque fois qu'une crise éclate.»

Cela dit, M. Horgan admet ne pas avoir de bonne explication à donner pour comprendre comment et pourquoi certains individus choisissent de devenir terroristes. Les «sentiments de frustration» et de victimisation que ressentent les terroristes, leur besoin d'appartenance et les «tactiques des recruteurs» qu'il évoque sont des éléments qui ont déjà été évoqués à de nombreuses reprises et qui ne me semblent pas particulièrement parlants - des millions de gens passent par là sans finir par tuer qui que ce soit.

Notons toutefois que M. Horgan a davantage étudié les terroristes qui décident de quitter leur organisation et de se repentir, et il est très intéressant sur ce sujet. Il semble régner une grande désillusion parmi ces groupes extrémistes, ce qui ne manque pas d'ironie pour des organisations qui recrutent en invoquant des arguments très idéalistes.

«Le sentiment d'être pris au piège se développe rapidement et les recrues doivent apprendre à vivre avec leur désillusion d'une manière ou d'une autre, dit M. Horgan. Vous l'acceptez et vous passez par-dessus, peut-être en embrassant l'idéologie ou en cherchant un réconfort dans la camaraderie de ces groupes. Ou alors vous le cachez aux autres jusqu'à ce que vous trouviez une porte de sortie. Certains terroristes disent avoir perdu leurs illusions longtemps avant de quitter leur organisation. Ils rapportent l'impression de suffoquer - étant incapable de s'enfuir, de crainte de représailles (par leur groupe ou par l'État) et ayant peur que leur désillusion ne soit détectée par les autres.»

Dans des circonstances comme celles-là, on se dit que le fait d'obéir à une autorité peut jouer un rôle, et ce papier publié dans le New Scientist seulement deux jours avant l'attentat de Paris insiste beaucoup sur cet aspect de la chose. Des expériences (tristement) célèbres ont montré que des gens tout ce qu'il y a de plus normaux peuvent infliger de grandes souffrances à autrui simplement parce qu'ils ne font qu'exécuter des ordres. Il est possible, explique le neurochirurgien de l'Université de Californie à Los Angeles Itzhak Fried, que cela vienne d'une déconnexion entre les parties primitives du cerveau humain (qui, chez une espèce sociale comme Homo sapiens, empêcheraient de faire du mal aux autres) et les parties plus évoluées, situées à l'avant du cerveau et qui sont capables de bloquer les impulsions «altruistes». Dans cette perspective, si le cortex frontal s'emballait pour une raison ou pour une autre, un individu pourrait alors devenir très insensible.

Mais voilà, il existe aussi des terroristes qui agissent en dehors de toute organisation - les fameux «loups solitaires» - et rien de tout cela ne répond à une question qui me semble fondamentale, en tout ceci : si le but est simplement d'instiller la peur, alors pourquoi les terroristes se suicident-ils si souvent? Après tout, on pourrait obtenir des résultats très comparables (en termes de victimes et de terreur) avec des colis piégés ou même, puisque nous sommes en 2015, avec des drones. Alors pourquoi se tuer?

Le criminologue de l'Université de l'Alabama Adam Lankford propose dans cet article scientifique une réponse : c'est parce que l'autodestruction est peut-être justement la motivation première du terroriste. (Tant qu'à être dans les articles réchauffés, voir le compte-rendu que j'en ai fait l'an dernier.) Dans son étude parue dans Homicides Studies en 2012, M. Lankford a comparé 81 cas de terroristes et de tueurs de masse (ces tireurs fous qui se mettent à tirer dans des endroits publics avant, très souvent, de se suicider) ayant sévi aux États-Unis entre 1990 et 2010, et leur a trouvé d'étonnantes ressemblances. À peu près autant de terroristes que de tueurs de masse ont vécu des problèmes familiaux (41 et 39 % respectivement) dans les années précédant leur passage à l'acte, des ennuis au travail ou à l'école (75 % et 83 %) et sont isolés socialement (50 et 48 %). De même, chez une majorité (60 et 70 %), il est possible d'identifier un «événement déclencheur» comme une rupture amoureuse ou un congédiement.

Bref, on aurait en grande partie affaire à des gens dont la vie a fichu le camp, qui auraient toujours été solitaires ou le seraient devenus par la suite - ce qui signifie qu'ils n'ont que peu ou pas de proches pour les empêcher de ruminer leur rancoeur tout seul dans leur coin -, qui auraient décidé (sans doute plus ou moins inconsciemment) d'en finir mais qui voudraient donner un sens à leur geste. Et cela vaudrait tant pour les terroristes que pour les tueurs de masse, dont beaucoup (mais pas tous, quand même) inscrivent leurs gestes dans un combat plus grand qu'eux - contre le féminisme dans le cas de Marc Lépine, contre le socialisme pour Anders Breivik, etc.

À méditer...

Pour participer au débat sur le blogue de Jean-François Cliche : http://blogues.lapresse.ca/sciences

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