Bienvenue dans l'ère de la myopie

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Les parents y sont pour quelque chose dans la myopie. Une étude de 2007 a confirmé que les enfants qui n'ont aucun parent myope le sont moins souvent que ceux dont un parent sont myopes.

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(Québec) «Ce n'était pourtant pas une enfant qui passait son temps devant la télé. [Mais] la myopie est apparue vers 8 ans pour ma plus vieille. Pour mon deuxième, c'est arrivé vers 9-10 ans, et autour de 8-9 ans pour les deux plus jeunes.»

La famille de Geneviève Dubé, de Québec, est à la fois normale et atypique. En 2015, bien sûr, les familles de quatre enfants sortent pas mal plus du lot qu'elles ne le faisaient, disons, en 1915. Mais si les myopes, eux, étaient l'exception il y a un siècle, ils sont de nos jours presque assez nombreux pour se dire la «nouvelle norme». Et, que l'on nous pardonne le jeu de mots, la science commence à voir clair derrière cette «épidémie»...

Entre le début des années 70 et le tournant des années 2000, la proportion d'Américains atteints de myopie a presque doublé, passant de 25 % à 42 %, et si l'on ne dispose d'aucune donnée pour le Canada, il n'y a aucune raison de croire que la tendance y est différente. Reste à se consoler en songeant qu'au Japon, plus de la moitié de la population est maintenant myope et que cette proportion atteint même 84 % chez les adultes à Taiwan, et 90 % des ados et des jeunes adultes en Corée du Sud...

Génétique... en partie

Pourtant, dans les années 50, les proportions ne dépassaient pas les 20 %. Alors d'où viennent tous ces myopes?

«Dans les études du début du XXe siècle, on voyait que ça courait dans les familles, relate DrVincent Raymond, spécialiste de la génétique des maladies de l'oeil de l'Université Laval. Alors jusqu'aux années 60, on pensait que la myopie était essentiellement génétique.»

Et cela reste en grande partie vrai: les gènes y sont bel et bien pour quelque chose. En 2007, des chercheurs de l'Université Ohio State ont publié une étude montrant que les enfants d'âge primaire et secondaire sont moins souvent myopes (6 %) que ceux dont un parent (18 %) ou les deux (33 %) le sont. La génomique a en outre identifié, ces dernières années, une bonne cinquantaine de gènes qui causent la myopie ou qui y rendent vulnérable -un nombre qui explique en partie pourquoi elle s'est à ce point répandue.

«Mais dans les années 70, poursuit Dr Raymond, on s'est rendu compte qu'en Asie de l'Est, dans des pays comme le Japon, il y avait de fortes augmentations de la prévalence [le pourcentage de la population touché] de la myopie, et que ça concordait avec le moment où la population commençait à être plus éduquée, avec le moment où l'éducation devenait très importante dans ces populations--là et où les enfants avaient six jours de classe par semaine. La même épidémie est apparue en Chine, mais 20 ans plus tard. [...] Donc à ce moment-là, on s'est dit : wow, ça ne peut pas être juste génétique, parce qu'en 20 ou 30ans, le génome n'a absolument pas le temps d'évoluer, il faut qu'il y ait quelque chose dans l'environnement.»

Mais quoi? Le travail de proche, qu'il consiste à lire un livre ou à se coller le nez sur un écran, fut l'un des premiers «suspects» à être passé par le box des accusés dans ce «procès». Mais voilà, la recherche n'a pas bien démontré sa «culpabilité». Certaines études suggèrent que plus les enfants passent du temps à travailler de proche, plus le risque qu'ils deviennent myopes est élevé. Mais plusieurs autres n'ont trouvé aucun lien entre les deux.

Passer du temps dehors pour mieux voir? 

Et il est bien possible que les premières aient confondu la cause première avec un de ses effets. Depuis quelques années, en effet, de plus en plus d'études trouvent que c'est le temps que les enfants passent dehors qui compte le plus, et non le temps à lire ou à jouer à l'ordinateur. En 2013, par exemple, une étude australienne qui a suivi plus de 2000 enfants pendant cinq à six ans a trouvé que les enfants myopes avaient passé en moyenne moins de temps dehors que ceux dont les yeux s'étaient bien développés- 16 heures par semaine contre 21 en moyenne. Et comme on fait plus souvent du travail de proche à l'intérieur que dehors, il est possible que l'on ait confondu les deux.

Plusieurs autres articles savants arrivent à des résultats semblables. Par exemple, illustre DrRaymond, «il y a des chercheurs en Chine qui ont fait une expérience intéressante. Ils ont pris des élèves du primaire et les ont séparés en deux groupes: 2000 qui passaient la récréation à l'intérieur [ce qui est la norme en Asie, où les écoles n'ont habituellement pas de «cour»], et 2000autres qu'on faisait sortir dehors pour la récré. Ils ont fait ça pendant trois ans et se sont rendu compte que le taux de myopie de ceux qui passaient la récréation à l'extérieur était de 10 %à 20 % plus bas».

L'explication derrière cette corrélation n'est pas encore clairement élucidée. Il est possible, selon certains experts, que le fait d'être dehors permet de regarder des objets plus lointains que lorsqu'on reste à l'intérieur. Mais quoi qu'il en soit, il semble acquis que l'oeil a besoin d'être exposé à la lumière, et idéalement à beaucoup de lumière, pour se développer normalement - ce qui n'est guère étonnant, quand on y pense, puisque tous nos ancêtres depuis les dinosaures ont grandi au grand air. Des expériences sur des animaux de plusieurs espèces dont on suturait un oeil à la naissance ont d'ailleurs démontré que les yeux ne grandissent pas normalement en l'absence de lumière.

Et quand on sait que la lumière ambiante en plein jour est environ 40 fois plus intense à l'extérieur que dans une maison, le lien est facile à faire : à cause du mode de vie plus sédentaire, et donc plus intérieur d'aujourd'hui, les enfants jouent moins dehors, sont donc moins exposés à la lumière, et ceux qui ont des prédispositions génétiques risquent davantage de les voir se transformer en myopie. 

Maintenant, quels mécanismes moléculaires la lumière met-elle en branle? Et si l'exposition de l'oeil peut prévenir la myopie, peut-elle corriger la vue d'un enfant déjà myope? «On n'a pas encore de réponse, les études là-dessus sont en train d'être faites», dit DrRaymond.

Autres sources :

Amanda N. French et al., «Risk Factors for Incident Myopia in Australian Schoolchildren», Ophtalmology, 2013, goo.gl/U7x1fE

P.J. Foster et Y. Jiang, «Epidemiology of myopia», Eye, 2014, goo.gl/N96esM

Susan Vitale et al., «Increased Prevalence of Myopia in the United States Between 1971-1972 and 1999-2004», Journal of the American Medical Association - Ophtalmology, 2009, goo.gl/5FAvZR

Elie Dolgin, «The myopia boom», Nature, 2015, goo.gl/tAj49h

La myopie en bref

La faute à la cornée

Dans un oeil normal, la lumière passe par la cornée, qui la dévie de manière à ce que l'image se forme directement sur la rétine, au fond de l'oeil - de là, la lumière est convertie en signal nerveux et envoyée au cerveau, qui interprète l'image. Mais il peut arriver que la cornée ne dévie pas la lumière correctement, ou que l'oeil soit un brin trop long. Au lieu d'arriver directement sur la rétine, l'image se formera un petit peu en avant, ce qui donne une vue embrouillée : c'est la myopie. 

Plus en plus tôt?

Diverses sources avancent que la myopie est non seulement plus fréquente qu'avant, mais qu'elle se déclare aussi de plus en plus tôt. Or, il semble que cela soit surtout une question de dépistage, qui survient de nos jours au primaire plutôt qu'à l'adolescence. «Les gens sont de plus en plus sollicités pour faire examiner la vue de leurs enfants, donc forcément, ça va faire plus de jeunes qui vont porter des lunettes», dit l'opticien Serge Poulin, de la boutique Poulin Opticien, qui est dans le milieu depuis plus de 30 ans. Mais autrement, même si la myopie est plus fréquente chez les enfants, elle apparaît aux mêmes âges qu'avant. 

Peu de données

Fait étonnant, il n'existe aucune étude épidémiologique sur la myopie au Canada, même s'il s'agit facilement du trouble de la vision le plus répandu. Et, à part peut-être en Asie, les données sont plutôt rares ailleurs dans le monde. «Une des raisons est que ce n'est pas un problème dramatique, ça ne menace pas la vie comme le cancer. Alors il y a moins de fonds de recherche pour ça. Et il y a aussi que c'est un problème qui n'est pas si vieux que ça. Ça a commencé au Japon dans les années 50 ou 60, et c'est venu après en Amérique du Nord», analyse le spécialiste de l'UL Vincent Raymond.

9
ans
C'est à peu près à cet âge que l'oeil humain atteint sa dimension finale, qu'il garde jusqu'à et tout au long de l'âge adulte. C'est aussi habituellement à ce moment que la myopie apparaît.
96,5 %
Proportion des hommes de 19 ans qui sont myopes à Séoul. Il s'agit bien sûr d'un extrême, mais la prévalence de la myopie en Asie de l'Est est quand même passée d'environ 20 % dans les années 50 à plus de 80 % aujourd'hui.
25 000
lux
Flux lumineux à l'extérieur par une journée ensoleillée. De jour, dehors, ce flux est de 10 000 à 25 000 lux, alors qu'il est de seulement 400 lux à l'intérieur (et encore, une pièce bien éclairée), soit plus de 40 fois moins.

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