Anatomie de l'infidélité

L'espèce humaine a-t-elle, oui ou non, évolué pour... (Illustration Le Soleil)

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L'espèce humaine a-t-elle, oui ou non, évolué pour être monogame, ou est-ce que l'animal qui sommeille en nous s'est fait imposer ce «carcan» par la morale? De manière générale, répondent les biologistes et primatologues consultés par Le Soleil, il semble que nous soyons plutôt adaptés pour la vie de couple.

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(Québec) En caricaturant un peu (et en sacrifiant le romantisme), on pourrait presque rebaptiser la Saint-Valentin «Journée internationale de la monogamie», car c'est bien ce qu'on y célèbre : l'union durable et présumée exclusive de deux Homo sapiens. Or étude après étude, sondage après sondage, il ressort toujours qu'une proportion relativement grande d'entre nous va «voir ailleurs». Assez grande, en tout cas, pour poser la question : l'espèce humaine est-elle faite pour la monogamie?

Dans les années 40, des chercheurs en génétique ont eu une grosse surprise en analysant le groupe sanguin de 1000 nouveau-nés et de leurs parents, relate le biologiste Jared Diamond dans son livre Le troisième chimpanzé. Dans environ 10 % des cas, les bébés ne partageaient leur groupe sanguin ni avec papa ni avec maman, alors que ce trait est entièrement héréditaire. Cela signifiait donc à coup sûr que la femme avait trompé son mari, et en tenant compte des moyens de contraception et du fait que l'autre homme pouvait avoir le même groupe sanguin que le mari ou la femme cela voulait aussi dire que le taux réel d'adultère devait être beaucoup plus élevé que 10 %.

À cause des tabous de l'époque, ces résultats n'ont jamais été publiés, mais d'autres études ont suivi. Plusieurs ont testé génétiquement les enfants de nombreux couples, mais cette méthode a donné des résultats très variables - généralement entre 0 et 10 % d'enfants illégitimes. En 2011, en procédant par questionnaire, une étude de l'Université de l'Indiana a trouvé que 23 % des hommes et 19 % des femmes avaient déjà cocufié l'âme soeur. Et l'automne dernier, un sondage de Forum Research a trouvé des proportions semblables au Canada (27 % et 18 %) lorsque l'on additionnait ceux qui avouaient une infidélité et ceux qui refusaient de répondre.

Alors, l'espèce humaine a-t-elle, oui ou non, évolué pour être monogame, ou est-ce que l'animal qui sommeille en nous s'est fait imposer ce «carcan» par la morale? De manière générale, répondent les biologistes et primatologues consultés par Le Soleil, il semble que nous soyons plutôt adaptés pour la vie de couple. Les chiffres plus haut, d'ailleurs, montrent qu'une majorité de gens sont fidèles, et qu'une majorité encore plus grande des enfants ont vraiment le père qu'ils croient avoir. Mais, nuancent les experts, il y a un «mais»...

Il y a, essentiellement, trois grands «régimes matrimoniaux» chez les primates, soit la monogamie, la polygynie (un mâle entouré d'un harem, comme chez le gorille et le babouin) et les systèmes dits «multifemelles-­multimâles» (sorte de système d'«amour libre» où mâles et femelles copulent tous ensemble, comme chez le chimpanzé). Or dans chacun de ces régimes, certains traits corporels confèrent des avantages et d'autres, des handicaps, qui seront donc magnifiés ou effacés au fil des générations. Bref, tout cela laisse des traces, et l'évolution a laissé les siennes sur le corps humain.

Par exemple, chez les espèces qui font des harems, les mâles se livrent une féroce compétition et sont en moyenne beaucoup plus lourds que les femelles, écart qui va du simple au double chez le gorille! Chez les espèces monogames comme le gibbon (un singe d'Asie), mâles et femelles ont tendance à avoir le même poids. Et de ce point de vue, l'espèce humaine penche plutôt du côté de la monogamie, mais pas complètement : l'homme est en moyenne 8 % plus grand et 20 % plus lourd que la femme.

Séquence évolutive

On se reportera au texte ci-dessous [Monogames imparfaits : les traces de l'évolution] pour voir plus en détail en quoi nous sommes des monogames imparfaits. Mais «de manière générale, dit le primatologue de l'Université Western Ontario Ian Colquhoun, je crois que les chercheurs s'entendent assez bien sur une séquence évolutive où l'espèce humaine descendrait d'un ancêtre polygyne qui aurait évolué vers la monogamie». Par exemple, dit-il, chez notre ancêtre probable Australopitecus afarensis, qui vivait il y a environ trois millions d'années, le mâle était 1,5 fois plus lourd que la femelle, un ratio nettement plus élevé que le nôtre.

Selon sa collègue de l'Université de Calgary Pascale Sicotte, il est possible que le développement plus lent des enfants humains (comparé aux grands singes et aux australopithèques) et la conquête de multiples habitats différents ait poussé les mères du genre Homo à «chercher de l'aide auprès d'autres membres de leur groupe, dont le père. Et à partir de ce moment, même si c'est un peu spéculatif, on peut imaginer que la femelle aurait intérêt à développer une relation particulière avec un mâle.»

Mme Sicotte ajoute cependant que la réciproque n'est pas nécessairement vraie, mais plusieurs anthropologues ont noté que, chez les chasseurs-cueilleurs d'aujourd'hui, l'implication du père a un gros effet sur la survie des enfants. Pour nos ancêtres mâles, donc, l'avantage évolutif qu'il y a à disséminer sa semence à tout vent n'était peut-être pas si grand qu'il n'y paraît a priori, si leurs rejetons mouraient en plus grand nombre, faute de soins. Sans compter que, pour une femme des cavernes, avoir des enfants avec un homme qui, pour ainsi dire, préfère les faire que de s'en occuper pouvait être très pénalisant, d'un point de vue évolutif.

Traces du passé

Il semble donc que l'évolution nous ait poussés vers la monogamie, mais sans effacer complètement nos «racines». Certains anthropologues font d'ailleurs un lien entre ce passé et le fait que beaucoup de sociétés traditionnelles avaient des systèmes polygynes, mais d'autres répliquent que même dans ces sociétés, la plupart des hommes ne pouvaient pas faire vivre plus d'une famille, et que la norme statistique était la monogamie. «C'est un argument qui peut tourner en rond indéfiniment», commente M. Colquhoun.

De là à dire que c'est ce passé polygyne qui explique nos taux d'infidélité, cependant, il y a un pas énorme qu'il vaut mieux ne pas franchir. Le simple fait qu'il y a presque autant de femmes que d'hommes qui commettent l'adultère est à cet égard éloquent.

Et puis, ajoute le chercheur de l'Université Concordia Jim Pfaus, qui étudie les bases neurobiologiques de la sexualité humaine et animale, «il ne faut pas oublier que chez beaucoup d'animaux, les comportements sexuels sont appris, ce qui implique qu'ils sont aussi malléables». Le rat, par exemple, est un animal résolument multimâles-­multifemelles, mais cela n'empêche pas certains rats de montrer des préférences marquées l'un pour l'autre, illustre M. Pfaus. Et à l'inverse, un autre rongeur, le campagnol des prairies (qui vit dans l'ouest de l'Amérique du Nord), est une espèce tout à fait monogame - pour tout dire, quand l'un des deux partenaires meurt, l'autre ne cherche même pas à le remplacer. Mais même chez ce sage campagnol, dit notre neurochercheur, des tests génétiques ont montré qu'environ 25 % des bébés sont conçus «hors mariage»...

Alors l'espèce humaine peut bien s'être adaptée à la monogamie, mais il demeure que l'Homo sapiens est, d'un point de vue comportemental, un animal particulièrement souple. Et c'est d'autant plus vrai de sa sexualité, ajoute M. Pfaus, que l'accouplement ne lui sert plus principalement à la reproduction, mais aussi beaucoup à l'agrément...

Principales sources

KRISTEN P. MARK et al. «Infidelity in Heterosexual Couples: Demographic, Interpersonal, and Personality-Related Predictors of Extradyadic Sex», Archives of Sexual Behavior, 2011, http://goo.gl/yp2Pg

JARED DIAMOND. The Third Chimpanzee. The Evolution and Future of the Human Animal. Harper, 1993.

ALAN F. DIXSON. Sexual Selection and the Origins of Human Mating Systems, Oxford University Press, 2009.

EMMA NELSON et SUZANNE SCHULTZ. «Finger Length Ratio (2D:4D) in Anthropoids Implicate Reduced Prenatal Androgens in Social Bonding», American Journal of Physical Anthropology, 2010.

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La règle générale veut que les primates monogames aient des faciès à peu près identiques chez les deux sexes.

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La capacité de tomber amoureux est partagée par tous les êtres humains.

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MONOGAMES IMPARFAITS: LES TRACES DE L'ÉVOLUTION

>> Visage à deux faces

Bien qu'il existe des exceptions, la règle générale veut que les primates monogames aient des faciès à peu près identiques chez les deux sexes, et que les différences les plus fortes se trouvent chez les animaux polygynes. Le visage plus étroit des femmes et la barbe des hommes semblent bien être un legs d'un ancêtre polygyne.

>> Le gène «rose»

La capacité de tomber amoureux est partagée par tous les êtres humains. Elle doit donc, dit le neurobiologiste Jim Pfaus, reposer sur des circuits du cerveau qui ont été sélectionnés par l'évolution parce qu'ils aidaient nos ancêtres à propager leurs gènes. Ce qui pourrait bien être le signe d'une adaptation à la monogamie.

>> Les doigts de la main

Si étonnant que cela puisse paraître, on peut en savoir un petit bout sur les primates en examinant la longueur de deux de leurs doigts. Avant même la naissance, les niveaux de testostérone (l'hormone mâle) auxquels est exposé un foetus favorisent en effet la croissance de l'annulaire, alors que les hormones féminines favorisent la croissance de l'index. En calculant le ratio de l'index sur l'annulaire (aussi nommé ratio 2D : 4D), on peut ainsi avoir une idée de cette exposition. Or, chez l'humain, un ratio bas (donc plus de testostérone in utero) est associé à des comportements en moyenne plus dominants, plus agressifs et plus libidineux. De même, les mâles des espèces monogames ont en général un ratio 2D : 4D plus élevé (environ 1,06 chez le gibbon, par exemple), alors que les espèces polygynes et multimâles-multifemelles ont un ratio bas (environ 0,93 chez le gorille et 0,90 le chimpanzé). La moyenne des hommes, elle, se situe entre les deux, à 0,96.

Chez la femme,  les trompes de Fallope sont... (Illustration Le Soleil) - image 3.0

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Chez la femme,  les trompes de Fallope sont relativement droites et courtes, ce qui suggère que le corps humain n'a pas évolué pour vivre dans un système multimâles-multifemelles.

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C'est surtout chez les polygynes que les ... (Illustration Le Soleil) - image 3.1

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C'est surtout chez les polygynes que les différences dans la voix sont marquées.

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>> Le long tunnel

Chez les espèces où les femelles s'accouplent avec plusieurs mâles, les trompes de Fallope (où la fécondation survient) ont tendance à avoir un tracé particulièrement sinueux. En raison de l'intense compétition que se livrent les spermatozoïdes chez ces espèces, ces femelles n'ont pas intérêt à être fécondées par un mâle à la semence faiblarde, et ces multiples détours servent ainsi à faire une sorte d'«écrémage». Chez la femme, cependant, les trompes de Fallope sont relativement droites et courtes, ce qui suggère que le corps humain n'a pas évolué pour vivre dans un système multimâles-multifemelles.

>> La pomme d'Adam

Chez les primates monogames, mâles et femelles ont généralement des appareils vocaux équivalents. C'est surtout chez les polygynes que les différences dans la voix sont marquées, et la pomme d'Adam place l'espèce humaine plutôt de leur côté.

L'homme serait bâti pour  soutenir une légère... (Illustration Le Soleil) - image 4.0

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L'homme serait bâti pour soutenir une légère compétition entre spermatozoïdes, mais pas trop.

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>> Le ratio du pantalon

En biologie de la sexualité, il existe un indicateur qui peut en dire long sur les moeurs d'une espèce : la taille des testicules par rapport au poids corporel. Chez les espèces les plus «libertines», en effet, où les femelles s'accouplent régulièrement avec plusieurs mâles (et vice-versa), ceux-ci ont intérêt à produire une semence abondante, afin de maximiser leurs chances de paternité. Cela produit ainsi des espèces où le ratio testicules-corps est élevé; c'est le cas, par exemple, du chimpanzé, où les «organes» représentent environ 0,3 % du poids corporel (150 grammes sur 53 kg). Par comparaison, le gorille de la chanson de Georges Brassens a soudainement l'air (dramatiquement) moins viril, avec un ratio environ 30 fois moindre (0,01 %), mais c'est une constante chez les espèces qui font des harems. Quand un mâle écarte manu militari tout autre mâle de «ses» femelles, sa semence n'a pas besoin d'être particulièrement abondante. Fait intéressant, l'espèce humaine se situe entre les deux extrêmes, avec des testicules qui font environ 0,07 % de son poids (45 g sur 65 kg), ce qui suggère que l'homme serait bâti pour soutenir une légère compétition entre spermatozoïdes, mais pas trop. Les caractéristiques du sperme humain, cependant, racontent une autre histoire...

>> Pauvre spermato sans défense...

Tous les spermatozoïdes sont faits avec une tête, un flagelle qui leur permet de «nager», et une section centrale où l'on trouve de petites structures nommées mitochondries, qui fournissent l'énergie à la cellule. Chez les espèces polygames comme le rat, où la semence de plusieurs mâles différents fait la «course à l'ovule», les spermatozoïdes ont tendance à être dotés d'une section centrale très volumineuse, ce qui les rend plus vigoureux. Or les spermatozoïdes humains figurent parmi ceux qui ont la plus petite section centrale chez les primates. En outre, les mâles des espèces «libertines» produisent une semence qui a tendance à coaguler, afin de former une barrière qui empêche la semence des autres mâles de passer, mais les spermatozoïdes humains n'ont pas cette faculté.

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