Homicides conjugaux: une psy à la rencontre de meurtriers

Jean-François Cliche
Le Soleil

(Montréal) Rien ne les distinguait vraiment des autres. Emploi moyen. Classe moyenne. Pas de passé criminel. Pas de violence conjugale. Tous des Pierre-Jean-Jacques, quoi. Mais ça, c'était les apparences, et rien d'autre: ils ont tous fini par tuer leur conjointe. Qu'est-ce qui s'est passé en dedans?

C'est pour tenter de comprendre que Suzanne Léveillée, professeure de psychologie à l'Université du Québec à Trois-Rivières, a fait des «entretiens cliniques» avec 20 hommes qui sont détenus dans des pénitenciers pour homicide conjugal, un type de meurtre qui se produit au rythme de plus d'un par mois au Québec. Et ses résultats (préliminaires, notons-le), qu'elle a présentés hier au congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas), permettent d'ébaucher certaines pistes, qu'il reste à étayer.

Ainsi, la moitié de ces 20 hommes viennent de famille où ils ont subi de la violence, ont été abandonnés ou ont manqué d'une «figure parentale significative». Et pas moins de 80% d'entre eux ont essayé de se suicider avant ou après leur meurtre.

«L'idée n'est pas d'excuser leur geste, absolument pas, je tiens à le dire, souligne Mme Léveillée. Il s'agit plutôt de comprendre. [...] Avec les rapports de coroner et de police, on a une exhaustivité, mais on n'a pas le profil psychique de la personne. Ces rapports ne permettent pas de faire l'histoire de vie de ces hommes-là.» D'où l'intérêt de se rendre elle-même en prison pour les interviewer - du moins, ceux qui sont toujours en vie, puisque 20% des hommes qui tuent leur conjointe se suicident après.

Mme Léveillée, rappelons-le, est coauteure d'un rapport gouvernemental publié en 2008 qui faisait l'état des lieux sur les drames conjugaux. En général, dit-elle, la relation avec la conjointe est «teintée de dépendance ou de narcissisme» - auquel cas l'autre est perçu comme un miroir qui, «quand il ne reflète pas une image positive, peut engendrer une réaction agressive», explique Mme Léveillée. Contrairement aux «drames familiaux», où l'impensable est souvent commis avec une arme à feu, les homicides conjugaux (dont seule la conjointe est victime) sont plutôt perpétrés à mains nues ou à l'arme blanche, et impliquent souvent un «acharnement sur la victime», c'est-à-dire que l'agression peut continuer même quand la victime est morte ou inconsciente.

«Je pense qu'il va falloir poursuivre les recherches au sujet des antécédents familiaux et de l'histoire de vie», poursuit la psychologue, parce que le fait de vivre une séparation ne peut pas à lui seul expliquer un meurtre. Et si l'on veut prévenir ces situations, il va falloir en savoir davantage sur ces «histoires de vie» qui mènent à ces drames, car, autrement, «ce sont vraiment des profils d'hommes qui seraient passés inaperçus sans ce passage à l'acte».

Pour les intervenants de première ligne, admet Mme Léveillée, la tâche est loin d'être évidente - d'ailleurs, 20% des hommes tuant leur conjointe consultent un psy ou un autre professionnel dans l'année qui précède le meurtre, et cette proportion atteint 50% chez ceux qui emportent toute leur famille. Il faut amener ces hommes à parler de cette violence, «mais c'est comme si les intervenants étaient plus à l'aise de recevoir ces confidences pour le suicide que pour un homicide. Quand quelqu'un nous parle d'idées agressives, l'intervenant se mobilise, il se demande : "Qu'est-ce que je fais, est-ce que j'appelle la police?" Mais il faut le faire parler de ces pensées-là. [...] Des efforts de sensibilisation sont déjà en cours», dit la psychologue.

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