À la fin mai 2011, on s'en souvient, une quinzaine de résidences du nord de l'arrondissement Charlesbourg avaient été évacuées après que de gros trous de un à cinq mètres de profondeur se sont ouverts au bas de la côte de la Sucrerie. À ce moment, les géologues que votre humble serviteur avait interviewés rejetaient a priori l'hypothèse d'un «karst», cavités creusées dans la roche calcaire par l'érosion de l'eau souterraine.
Leur raison était aussi simple que pleine de bon sens : les calcaires sont des roches sédimentaires qui se forment souvent sur les fonds marins; elles sont composées en majeure partie de carbonates de calcium (CaCO3), lesquels peuvent avoir une origine chimique mais aussi (souvent) biologique. Il s'agit alors de coquillages - beaucoup d'invertébrés marins sont de véritables machines à concentrer le CaCO3 pour s'en faire une coquille - et de squelettes d'algues microscopiques qui s'accumulent au fond de l'eau et finissent par former de la roche.
Ces roches sont abondantes dans les basses terres du Saint-Laurent, qui ont plusieurs fois servi de fonds marins au cours de l'histoire. Mais les affaissements en question sont survenus au nord de Charlesbourg, dans les premières élévations des Laurentides. C'est pourquoi l'on écartait la présence de calcaire à cet endroit, et donc la possibilité d'un karst.
Or la géologie réserve parfois de drôles de surprises, et «on peut maintenant affirmer qu'il s'agissait bien d'un karst», dit le spécialiste des glissements de terrain de l'Université Laval Jacques Locat. Le ministère des Transports a réalisé 27 forages dans le sol de cet endroit, l'été dernier, et y a bel et bien trouvé un «lambeau de calcaire», enfoui sous une épaisse couche de dépôts meubles. Ce calcaire semble très fissuré et la terre accumulée par-dessus s'y infiltrerait petit à petit, ce qui expliquerait les affaissements.
Mais alors, que peut bien faire un calcaire, fut-il en «lambeaux», dans les Laurentides? Comment est-il «grimpé» là-haut?
«Ces calcaires sont fort probablement associés aux calcaires qu'on a dans les basses terres, et sans doute du même âge que celui qu'on trouve dans les carrières de calcaire de Charlesbourg. On retrouve des petits lambeaux de calcaire dans les dépressions, et ça s'avance un peu au-dessus du bouclier Laurentien. [...] Et ce [l'endroit des affaissements] n'est quand même pas très loin, on est encore dans la zone d'interface entre les basses terres du Saint-Laurent et le Bouclier canadien», explique M. Locat.
Au sud de l'équateur
En effet, lit-on sur le splendide site Planète Terre de feu Pierre-André Bourque, géologue de l'Université Laval, il y a 450 millions d'années, une grande partie de ce qui était l'Amérique du Nord était submergée sous les mers - et pour tout dire, se trouvait alors au sud de l'équateur (!), la tectonique n'ayant pas encore eu le temps de faire dériver le continent jusqu'à son emplacement actuel. C'est à cette époque nommée Ordovicien (et celle d'avant, le Cambrien) que la «plateforme du Saint-Laurent» s'est formée à partir des dépôts qui s'accumulaient tranquillement au fond d'un océan alors baptisé Iapetus. Cet océan s'est par la suite refermé, ce qui a débuté la formation des Appalaches, mais c'est une autre histoire...
Voilà donc d'où provient, selon toute vraisemblance, ce fameux «calcaire des montagnes». Maintenant, est-ce qu'on peut prévoir le «phénomène»? Tout dépend de quel phénomène il s'agit...
Si l'on veut connaître la présence de cavités, et donc d'un danger potentiel, «disons que ce que les gens font pour commencer, c'est de regarder s'il y a des indices de dissolution, dit M. Locat. Si c'est une formation qui est propice à développer des réseaux karstiques, alors là, selon la situation, on peut faire des investigations géophysiques à partir de la surface pour voir s'il n'y a pas des cavités souterraines. [...] Ça prend des études assez fines, mais on a des moyens de savoir s'il y a un risque».
Mais s'il est question de prédire l'instant précis où un karst va provoquer un affaissement de terrain, alors non, on ne le peut pas.
«Pourriez-vous nous dire si les milliards de tonnes de minerai et de pétrole, qui sont extraites du sol partout dans le monde, peuvent avoir un effet sur l'équilibre de rotation de notre planète?» demande Guy Richard, de Donnacona.
Petit calcul
Faisons un petit calcul. D'après le World Resource Forum, l'humanité a extrait près de 40 milliards de tonnes de «ressources minérales» (minéraux industriels et de construction, combustibles fossiles et métaux) en 2005. Alors supposons que nous ayons suivi ce rythme depuis 150 ans; c'est assurément une grossière exagération de ce qui a été extirpé du sol, mais «mettons»...
Cela donnerait un total général de 40 000 000 000 tonnes/an x 150 ans = 6 x 1012 tonnes de ressources minérales, ou 6000 milliards de tonnes.
C'est un nombre absolument gargantuesque, mais il ne représente jamais que le 1 milliardième de la masse de la Terre, qui est de 6 x 1021 tonnes, ou 6000 milliards de milliards de tonnes.
Et si l'on ajoute à cela le fait que ces minéraux n'ont pas tous été placés au même endroit, mais ont plutôt été distribués dans plusieurs points du globe - avec une concentration en Occident, peut-être, mais même cette «région» est très vaste! -, alors on peut certainement penser que non, l'axe de rotation terrestre n'est pas influencé par nos activités minières.