La fin des navettes: le rendez-vous manqué

La navette spatiale Atlantis s'est arrachée hier matin... (AFP)

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La navette spatiale Atlantis s'est arrachée hier matin de sa rampe de lancement à Cap Canaveral, en Floride, pour sa dernière mission dans l'espace.

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(Québec) «Repousser les frontières de la découverte.» «Plus de 2000 expériences réalisées.» «Des recherches de pointe.» La NASA ne tarit pas d'éloges quand elle parle de ce que ses navettes ont accompli pour la science. Mais si elle n'a pas tout à fait tort, puisque ses célèbres véhicules ont bel et bien rendu de précieux services, leur bilan scientifique s'apparente plus à un rendez-vous manqué. Et horriblement coûteux.

«D'un point de vue scientifique, il n'y a rien pour se péter les bretelles dans le programme spatial habité. [...] Il y a eu des travaux intéressants, pas complètement inutiles, mais pour le rapport qualité-prix, ce n'est pas fameux», dit Yvan Dutil, docteur en astrophysique qui oeuvre comme conseiller scientifique à la Chaire de recherche en technologies de l'énergie de l'École de technologie supérieure.

Dès le départ, relatait cette semaine la revue Science, les relations entre les chercheurs et le programme des navettes se sont avérées frustrantes pour les premiers, à cause du peu de place qui était réservé à leurs expériences - souvent coincées à côté des couchettes des astronautes!

Si l'arrivée du gros module SpaceLab, que l'on pouvait mettre dans le «coffre» de la navette à partir de 1983, a apaisé une partie des tensions, il n'a fait partie que de 22 missions sur 135. Et il restait à savoir pourquoi on voudrait aller faire ces expériences là-haut...

L'accès au vide spatial? On peut facilement recréer d'aussi bonnes conditions de vide sur Terre, disent presque tous les experts interrogés par Le Soleil. Non, c'est d'abord pour l'absence prolongée de gravité qu'il peut être intéressant d'expérimenter sur la navette. Mais bien que ses «carnets de commandes scientifiques» ne furent jamais vides, elle fut d'abord une affaire d'ingénieurs, et non de chercheurs.

58 missions sans science

D'après une compilation de Science, sur les 134 missions confiées à la navette (sans compter STS-135, décollée hier), 58 ne comportaient aucun volet scientifique. Sur les 76 autres, pas moins de 45 portaient en tout (38) ou en partie (7) sur la microgravité, la balance consistant surtout à observer la Terre ou le ciel (15 missions) et à placer des observatoires en orbite (12). Cet accent sur l'absence de gravité est aussi ce qui fait dire à bien des critiques que le programme de la navette était sa propre justification : étudier l'effet de la microgravité - sur les plantes, les insectes, la virulence des bactéries, le métabolisme humain, etc. - ne sert pas à grand-chose... sauf aux agences spatiales.

Et puis, ajoute M. Dutil, on peut en dire autant de la Station spatiale internationale (SSI) : «Les expériences qui ont été faites sur la SSI ont donné environ 250 articles depuis 2001 [ce qui est peu], dont la moitié porte sur les effets de la microgravité sur le corps humain.»

L'intérêt semble un peu plus grand, il faut le dire, en physique des matériaux, dit le postdoctorant en astrophysique de l'Université de Toronto René Breton. «La gravité introduit des défauts dans les matériaux, à cause de la force qu'elle exerce et des vibrations. Elle peut donc empêcher d'obtenir des matériaux avec des propriétés aussi bonnes qu'elles devraient l'être», indique-t-il.

«Et on a appris énormément en cristallographie, en cristallisation des protéines», renchérit Gilles Leclerc, directeur général de l'exploration spatiale à l'Agence spatiale canadienne.

Mais même là, nuance le physicien des matériaux de l'Université de Montréal Normand Mousseau, cela n'a pas pu faire avancer beaucoup nos connaissances, puisqu'à l'échelle atomique, où l'électromagnétisme est roi, la gravité ne joue qu'un rôle extrêmement mince.

La réussite de hubble

Tout n'a pas été fait en vain, heureusement. «À part les expériences dont on peut se demander si elles en valaient la peine, il y a aussi tout l'aspect technique, comme la mise en orbite du télescope Hubble, auquel la navette a vraiment contribué», dit M. Breton.

Et pour une réussite, c'en fut toute une : «Hubble a complètement changé notre façon de voir l'Univers», lance M. Leclerc.

Mais est-ce qu'on avait besoin d'une navette pour l'apporter là-haut? demandent MM. Breton et Dutil. Et est-ce qu'on avait besoin de le faire avec un vol habité, qui coûte beaucoup plus cher qu'un vol automatisé? Une fusée classique aurait effectivement pu lancer Hubble, admet M. Leclerc, mais il a aussi fallu mener quatre opérations de desserte qui ont impliqué des marches dans l'espace. «Sans vol habité, on n'aurait jamais pu», tranche-t-il.

Certes, rétorquent d'aucuns, à 450 millions $ de frais par vol de navette, ces quatre opérations auront coûté plus cher que le prix de Hubble (1,5 milliard $)...

Et il est vrai, reconnaît sans ambages M. Leclerc, que les vols habités coûtent beaucoup plus cher que leurs équivalents sans humains. «Envoyer un robot sur Mars coûte entre 600 millions $ et 1 milliard $; envoyer des astronautes là-bas, ça va coûter plusieurs dizaines de milliards de dollars. [...] Mais il y a le prestige des vols habités qui entre en ligne de compte aussi», commente-t-il.

Coût-bénéfice

De là à dire qu'il faudrait remplacer les astronautes par des robots, il y a un énorme pas que tous ne veulent pas franchir. «La plupart des expériences peuvent être faites par des robots, mais c'est plus facile d'avoir des gens sur place. Avoir un robot pour faire de la croissance de cristaux, ou de plante, ou des expériences sur les toiles d'araignée, ce n'est pas l'idéal», estime M. Breton.

«Les humains ont cette capacité de saisir leur environnement et de s'adapter que les robots n'ont absolument pas. [...] Amener un géologue sur la Lune a été beaucoup plus utile que n'importe quelle sonde», ajoute M. Leclerc.

En outre, ajoute-t-il, la navette était loin d'être un aussi bon endroit que la SSI pour mener des expériences. Or, si la station n'a pas encore rendu beaucoup de résultats, c'est simplement parce qu'elle était en construction. «Là, on s'apprête à passer à la phase d'exploitation scientifique.»

Enfin, enchaîne-t-il, «pour faire une analyse coût-bénéfice de la navette et de la station, il faut les comparer à d'autres gros équipements qui coûtent des milliards de dollars», comme le Large Hadron Collider.

Il y a fort à parier que cet argument ne fera pas taire les critiques de la SSI : le LHC a coûté 8,2 milliards $ à assembler (détecteurs compris) et pourrait chambouler notre compréhension de la matière - ou en fournir la confirmation la plus robuste à ce jour. Avec ses 100 milliards $ de coûts d'assemblage, la SSI risque d'avoir du mal à soutenir la comparaison...

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