Taux de suicide alarmant chez les ambulanciers du Québec

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Au Canada, le taux de suicide chez les hommes est d'environ 17 pour 100 000 et de 5,4 pour 100 000 chez les femmes. Dans les cas des paramédics, en 2016, la proportion a grimpé à 47,7 pour 100 000.

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(Sherbrooke) Les ambulanciers paramédicaux sont en grève depuis février en Estrie et dans plusieurs villes du Québec. Parmi leurs revendications, il y en a une qui s'avère particulièrement cruciale aux yeux de ces travailleurs de la santé : la reconnaissance par leurs employeurs du choc post-traumatique qui peut survenir à la suite d'appels particulièrement difficiles. La Tribune s'est penchée sur la question.

Le choc post-traumatique est très peu reconnu chez les ambulanciers paramédicaux du Québec. Résultat, plusieurs d'entre eux vivent avec les séquelles de leur trouble sans recevoir des soins adéquats jusqu'au jour où rien ne va plus : c'est la dépression, le divorce, une démission, le suicide parfois.

«Il y a trois voies possibles : soit l'ambulancier est outillé pour faire face à la mauvaise pression qu'il subit, soit il devient une personne invivable à force d'accumuler tout ce stress et il va vivre des difficultés personnelles et professionnelles importantes, ou encore il craque et ça peut conduire jusqu'à la mort», soutient l'ambulancier Dany Lacasse qui s'intéresse de près à cette problématique méconnue de ces travailleurs de la santé.

«Le taux de suicide chez les paramédics est inquiétant, il est plus élevé que dans la moyenne de la population», constate Christian Beaudin, président du Syndicat des paramédics de l'Estrie-CSN.

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Brigitte Croteau, paramédic et vice-présidente santé et sécurité au travail SPPM-Montérégie-CSN et Christian Beaudin, paramédic et président du Syndicat des paramédics de l'Estrie-CSN.

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En effet, le taux de suicide chez les hommes en moyenne au Canada est d'environ 17 pour 100 000 et le taux moyen des femmes est de 5,4 pour 100 000. Le taux de suicide chez les paramédics en 2016 est de 47,7 pour 100 000, selon les chiffres de Tema Conter Memorial Trust, un organisme canadien venant en aide au personnel d'urgence souffrant de problèmes de santé mentale.

Pour causer un choc post-traumatique, «l'événement doit être imprévu et soudain», lit-on dans la définition de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

La mort d'un nourrisson peut-elle être considérée comme imprévue? Impossible à dire : «La définition de ces termes n'est pas figée, car chaque situation nécessite une évaluation différente», nuance Mikaëlle Tourigny du service des communications de la CNESST.

Or, ce ne sont souvent pas les appels où des couteaux ou même une arme à feu sont brandis qui sont les plus stressants pour les paramédics.

Les ambulanciers se sentent souvent mieux outillés pour gérer une personne avec une arme entre les mains qu'une famille éplorée par la perte tragique d'un être aimé, surtout lorsque c'est un enfant qui a connu une mort violente ou soudaine. «Les appels les plus difficiles sont liés aux êtres humains», nuance Christian Beaudin.

Dans un avis rendu dans le dossier de François (voir texte plus bas), la CNESST juge qu'il n'a pas été victime d'une lésion professionnelle étant donné que la preuve est insuffisante pour démontrer qu'il s'agissait d'un événement imprévu et soudain traumatisant.

«Il n'y a pas eu d'agression physique, de menace sérieuse ou de situation incontrôlable pouvant faire craindre au travailleur une perte de contrôle de soi ou de la situation», lit-on dans la décision.

«Cet événement fait partie des situations potentielles d'intervention auxquelles sont appelés à être confrontés les ambulanciers. Dès l'appel d'urgence, le travailleur était informé de l'appel pour lequel il allait intervenir», ajoute-t-on dans la missive.

Résultat, François ne reçoit pas les soins adéquats dont il aurait besoin pour remonter la pente.

Et il n'est pas le seul dans une pareille situation.

«Un ambulancier enchaîne un appel après l'autre. L'été est la saison des noyades et ce sont souvent des appels difficiles. Les ambulanciers n'ont souvent même pas une heure pour décompresser après l'appel : il y a le superviseur qui nous dit "go, go, on a des appels en attente, vous pouvez en prendre un nouveau". Alors l'ambulancier absorbe chaque fois. Quand il commence à aller mal, le partenaire régulier va prendre sur lui, il va pallier les manques de l'ambulancier qui va mal. Mais quand il arrive au bout du rouleau, quand on finit par lui offrir de l'aide ou qu'il finit par en demander, l'ambulancier qui a eu un choc post-traumatique est souvent au fond du baril et ça devient difficile, voire impossible de faire reconnaître ses symptômes par la CNESST», explique Brigitte Croteau, vice-présidente en prévention, santé et sécurité au SPPM-Montérégie-CSN.

***

Le combat pour la reconnaissance

Il est trois heures du matin. François (prénom fictif) dort dans son lit. Tout à coup, la radio vibre. C'est un 9E1. Dans le langage codé des ambulanciers, il s'agit d'un appel urgent pour un bébé en arrêt cardiorespiratoire. En un instant, l'adrénaline embarque, voilà François habillé, réveillé tant bien que mal, et rapidement assis derrière le volant de son ambulance. Arrivé sur les lieux, le bébé ne va pas bien, mais il est toujours vivant. François veut croire qu'il a encore toutes ses chances de survivre. L'ambulancier paramédic suit ses protocoles, prodigue des soins et conduit le petit patient et ses parents au centre hospitalier, où le décès du bambin est constaté.

François travaille dans une ville près de Sherbrooke en horaire de faction, soit sept jours complets suivis de sept journées de congé. Sa longue garde se termine justement quelques heures après cet appel. Cette nuit-là, son intervention aura au total duré trois heures. François ne le sait pas encore, mais cet appel venait de changer sa vie à jamais : il venait de subir un choc post-traumatique.

Comme des centaines d'ambulanciers au Québec, il devra se battre pour faire reconnaître son mal comme étant une lésion professionnelle. Près de cinq ans après cet appel tragique, la bataille est d'ailleurs loin d'être gagnée pour l'ambulancier de 26 ans maintenant.

Sombrer peu à peu

À la suite de cet appel troublant, François sombre peu à peu. «Dans mes sept journées de congé qui ont suivi, j'ai bu plus d'alcool que j'aurais dû», se souvient-il avec regret.

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Comme des centaines d'ambulanciers au Québec, François (prénom fictif) devra se battre pour faire reconnaitre son choc post-traumatique comme étant une lésion professionnelle.

Spectre Média, Marie-Lou Béland

Rien ne s'arrange quand, de retour au travail, un autre appel 9E1 fait vibrer la radio. Il s'agit d'une autre tragédie qui vient secouer le jeune ambulancier jusqu'au fond de son âme. Un second bébé perd la vie. «Sur cette intervention, je me souviens comme j'étais détaché de mes émotions. Je n'ai même pas pu demander aux parents s'ils avaient besoin de quelque chose...» se remémore-t-il avec tristesse.

Cette fois, il travaillait dans une caserne où il y avait plus de paramédics autour de lui. Il était moins isolé que dans son horaire de faction de 7/14. «Mon patron a vu qu'on allait mal tous les deux, mon partenaire et moi. Nous avons été en arrêt de travail pour une semaine pour choc post-traumatique, mais sans plus. On a repris tout de suite après», se souvient François.

Faute de traitement approfondi pour soulager son mal-être qui s'amplifiait, François s'automédicamente au cours des années suivantes. «Je n'en suis pas fier, mais j'ai pris des drogues. Je suis tombé dans une phase dépressive, tout allait mal dans toutes les sphères de ma vie», souligne-t-il.

Les mois passent, tout continue d'aller mal, puis un autre appel vient ébranler les fondations déjà affaiblies de celui qui rêvait d'être paramédic pour aider les autres et sauver des vies : un suicide particulièrement violent et une famille vraiment difficile à gérer sur les lieux.

«J'ai été mis en arrêt de travail trois semaines pour stress aigu, mais mon employeur a contesté. La Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) ne reconnaît pas le choc post-traumatique et le stress aigu chez les ambulanciers parce qu'ils disent qu'on est formés pour ça», déplore François.

Formés pour ça, vraiment?

«Voir des corps, ce n'est pas un problème. C'est vrai qu'on est formés pour soigner. Ce pour quoi on n'est pas formés, c'est la gestion des familles en crise, des gens en panique, les cris, les pleurs, les réactions de toutes sortes. C'est souvent très difficile à vivre. Et il y a des cas que rien ne peut nous préparer à affronter», nuance Christian Beaudin, président du Syndicat des paramédics de l'Estrie-CSN et lui-même ambulancier chez Ambulance de l'Estrie à Sherbrooke.

Christian Beaudin se souvient d'une intervention particulièrement marquante survenue il y a plus d'une dizaine d'années. Quand il en reparle, il revoit encore comment étaient placés les véhicules accidentés et ceux des policiers, où se trouvaient chacun des intervenants au moment où le père paniqué de l'enfant décédé est arrivé sur les lieux. Il s'agit là de signes évidents d'un choc post-traumatique.

«Le policier ne savait plus comment gérer le père de la victime. Il m'a demandé si je pouvais aller l'aider. Du haut de mes 25 ans, pas d'enfant, j'ai été capable de le faire. Est-ce que je m'en suis sorti sans choc post-traumatique? Je crois que oui. Mais si ça arrivait aujourd'hui, alors que j'ai des enfants de l'âge de la jeune victime, je suis certain que je réagirais complètement différemment.»

Quant à François, il bénéficie maintenant du soutien d'un psychiatre spécialisé dans le traitement des chocs post-traumatiques. Il prend du mieux tranquillement et son psychiatre le soutiendra dans ses démarches pour faire reconnaître son diagnostic de choc post-traumatique devant la CNESST. La bataille est donc loin d'être terminée.

***

Policiers prisonniers de leur image de Superman

«C'est dans notre culture qu'on doit être forts, qu'il ne faut pas se laisser atteindre. Cette image de Superman, c'est nous-même qui nous l'infligeons. Pourtant, nous sommes là, sur les mêmes événements que les ambulanciers et les pompiers, et on les trouve difficiles nous aussi», souligne Samuel Ducharme, porte-parole du Service de police de Sherbrooke (SPS). Tout comme les ambulanciers, les policiers sherbrookois doivent peiner pour trouver du soutien lorsque survient un appel difficile.

Des exemples, il en pleut au SPS. «Il y a quelques semaines, j'ai su qu'un jeune policier avait été témoin d'un événement difficile. Je connaissais assez bien ce jeune policier parce qu'il avait été parrainé sur mon équipe. Je l'ai appelé pour savoir comment ç'a allait le soir après sa journée. Il était shaké. Personne n'avait pris la peine d'aller lui parler à son retour au poste, même s'il était clair que ç'avait été un appel difficile», raconte Samuel Ducharme.

De temps en temps, un officier va prendre la peine de revenir sur certains événements lors de la relève, mais ce n'est pas si fréquent, ajoute Samuel Ducharme.

Les policiers sont souvent encore captifs de leur... (Archives La Tribune, René Marquis) - image 6.0

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Les policiers sont souvent encore captifs de leur image de Superman et éprouvent encore de la difficulté à parler des appels difficiles qu'ils peuvent vivre dans le cadre de leur boulot en première ligne.

Archives La Tribune, René Marquis

Heureusement, l'Association des policiers de Sherbrooke et la direction du SPS sont conscientes que le choc post-traumatique peut arriver chez leurs policiers. La problématique est prise au sérieux.

«Et nous, on a la chance d'avoir un partner régulier. Dans nos équipes, on est là l'un pour l'autre, on est à l'écoute», souligne Samuel Ducharme.

Discussion ouverte chez les pompiers

Les pompiers sont les autres intervenants qui se pointent en première ligne lorsque survient un drame. Chez eux, une certaine barrière a fini par tomber au cours des années et les pompiers n'ont plus l'habitude de se murer dans un lourd silence lorsqu'ils sont confrontés à des appels où règnent l'horreur et la souffrance.

«Lorsque les pompiers rentrent à la caserne, ils vont s'asseoir et discuter entre eux de l'appel qu'ils viennent de vivre. C'est entré dans les moeurs. Ce n'est plus comme avant, quand personne n'osait parler de ce qu'il venait de vivre», souligne Louise Berger, inspectrice à la retraite et membre du programme PAIR depuis une dizaine d'années au Service de protection contre les incendies de la ville de Sherbrooke (SPCIS).

Quand l'appel est clairement plus difficile que d'autres, les pompiers sherbrookois peuvent aussi compter sur le programme PAIR, formé d'une quinzaine de pompiers actifs ou retraités. Pour les situations de moins grande envergure, on utilise le désamorçage, une rencontre animée par un des membres de l'équipe PAIR. Les membres de cette équipe reçoivent chaque année de la formation pour faire ce type d'intervention. Pour des événements de plus grande envergure, comme lors de l'explosion chez Neptune par exemple, il y a un débriefing. Il s'agit du même type de rencontre, mais cette fois animée par un psychologue.

«Nous ne faisons pas de rencontre individuelle parce que les pompiers interviennent toujours en équipe. Mais si un des membres va moins bien, il peut venir nous parler ou demander de l'aide au Programme d'aide aux employés», ajoute Louise Berger.




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