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«Vous m'avez ressuscité»

La pharmacienne d'établissement Annie Roberge... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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La pharmacienne d'établissement Annie Roberge

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) «Vous m'avez ressuscité.» Pour la pharmacienne d'établissement Annie Roberge, cette phrase prononcée par un patient âgé polymédicamenté résume toute l'importance d'intégrer les pharmaciens dans les équipes de soins à domicile.

Ce patient, qu'on appellera Claude, n'avait plus de qualité de vie. Ses capacités physiques et cognitives avaient décliné à un point tel qu'il ne sortait plus de sa chambre, sinon pour se rendre à la salle de bains. Devant l'impossibilité de donner les soins d'hygiène à son conjoint, qu'elle commençait à croire dément, l'épouse de Claude a communiqué avec le CLSC Haute-Ville.

L'ergothérapeute qui s'est rendue chez le couple a montré la liste de médicaments de Claude à la pharmacienne d'établissement Annie Roberge. «Elle trouvait le patient anormalement ralenti, et elle se demandait s'il y avait un médicament qui pouvait causer ça», raconte Mme Roberge en entrevue au Soleil.

Celle-ci a rapidement identifié deux médicaments susceptibles de causer le déclin physique et cognitif de Claude. «Il avait un somnifère et un autre médicament qu'il prenait depuis très longtemps pour diminuer ses tremblements», précise Mme Roberge.

La pharmacienne d'établissement lui a conseillé de commencer le sevrage du somnifère. «Il était très réticent, il avait tellement peur de ne pas dormir qu'il ne voulait pas qu'on lui dise quand on diminuait ses doses», relate la pharmacienne.

Idem pour le médicament contre les tremblements. «Il pensait dur comme fer que ça fonctionnait, même si c'était un médicament qui n'était plus prescrit pour ça depuis longtemps», explique Annie Roberge, qui a dû user de persuasion pour amener Claude à se sevrer des médicaments qui causaient sa perte.

«Grâce à notre intervention, il a recommencé à sortir et à jouer aux cartes. Pour lui, on l'avait ressuscité. C'est clair qu'on l'a sauvé d'une hospitalisation et d'un hébergement», dit la pharmacienne du CLSC.

Des cas comme celui de Claude, Annie Roberge en a vu un et un autre : le patient qui ne tient plus sur ses jambes parce qu'il a arrêté l'indispensable magnésium qu'il prenait pour contrer l'effet secondaire d'un médicament; celui qui a tellement de flacons de pilules pour dormir à la maison qu'il ne sait plus ce qu'il doit prendre; l'autre qui a une panoplie de produits naturels et de médicaments en vente libre sur le comptoir de sa cuisine; la patiente qui dort mal après avoir réduit par elle-même ses doses de médicaments antidouleur; celle qui a vu sa médication modifiée à l'hôpital et qui ne sait pas quoi faire avec le pilulier qu'elle avait à la maison; l'autre qui souffre d'ostéoporose et qui ne prend pas sa médication adéquatement... «Prendre ses médicaments comme il faut, c'est complexe pour des gens qui ont des problèmes cognitifs et qui ne se déplacent pas facilement pour voir leur pharmacien ou leur médecin», rappelle Mme Roberge.

La pharmacienne du CLSC Haute-Ville est une pionnière dans le soutien à domicile, elle qui a contribué à mettre sur pied au début des années 2000 un modèle de pratique interdisciplinaire qui vise à favoriser le maintien de l'autonomie des personnes âgées. 

Dans le cadre du programme Marche (pour Mobilisation auprès des aînés pour réduire les chutes dans l'environnement domiciliaire), elle intervient de pair avec d'autres professionnels, dont des ergothépeutes, des physiothérapeutes et des nutritionnistes, pour évaluer les besoins des patients. 

«Le fait de me rendre chez la personne âgée me permet de voir son environnement, de comprendre comment elle prend ses médicaments, de vérifier les interactions et les cascades médicamenteuses et d'ajuster le tir, s'il y a lieu. On voit des choses que le pharmacien ne verrait pas dans sa pharmacie ou qui échapperait au médecin dans son cabinet. On fait de l'enseignement aux patients, mais aussi à leurs proches», résume-t-elle.

Selon Mme Roberge, l'impact de l'intervention d'un pharmacien d'établissement à domicile est «direct». «Les ajustements qu'on fait rendent les patients plus en forme, moins somnolents, de sorte qu'il est plus facile de travailler ensuite en ergo ou en physio avec eux.»

Mais à seulement trois pharmaciens qui font ensemble trois journées par semaine de soutien à domicile dans l'ancien territoire du CSSS de la Vieille-Capitale, «on ne fait qu'effleurer les besoins», estime Mme Roberge.

Manque d'effectifs

Il manque cruellement d'effectifs dans les rangs des pharmaciens d'établissement, selon l'association qui les représente. 

«Il nous manque 250 pharmaciens d'établissement [au Québec]. Il faut absolument en former plus», réclame la directrice générale de l'Association des pharmaciens d'établissement de santé (APES), Linda Vaillant, qui fait depuis longtemps des représentations à ce sujet auprès du ministère de la Santé. Le pharmacien d'établissement compte deux années d'études de plus que le pharmacien communautaire. Avec son expertise de pointe, il prodigue des soins pharmaceutiques à l'hôpital et dans les autres établissements de santé en administrant et en surveillant les thérapies médicamenteuses. Il travaille toujours en étroite collaboration avec les autres professionnels du réseau, dont les médecins et les pharmaciens de pratique privée. 

Selon Mme Vaillant, la polypharmacie chez les personnes âgées est au moins aussi importante que la question des bains et des patates en poudre dans les CHSLD, «mais on ne s'en préoccupe pas». «La polypharmacie peut entraîner des déficits cognitifs, de la confusion, des chutes... Il faut s'intéresser au problème, tant dans les CHSLD qu'à domicile», dit-elle.

Mme Vaillant estime que les prescripteurs oublient trop souvent que le corps du patient n'est plus le même en vieillissant, qu'il y a «plein de personnes âgées qui sont de petit poids et à qui on prescrit des doses de cheval». 

Risques d'interation

«Comment vont les reins, le foie du patient? Comment élimine-t-il le médicament? Si un patient se plaint de nausées, le médecin va lui prescrire un antinausée, mais il ne regardera pas les interactions avec les autres médicaments. C'est compliqué pour lui, mais nous, on est formés pour ça, c'est notre compétence», expose la directrice générale de l'APES, qui souligne que «dès qu'une personne prend 10 médicaments ou plus [et ce n'est pas rare chez les personnes âgées], il y a 100 % de risques d'interaction».

Linda Vaillant insiste : à l'heure des consultations sur les meilleures pratiques en CHSLD et dans les soins à domicile, Québec doit comprendre la nécessité d'accroître le rôle des pharmaciens d'établissement. Et leur nombre.

Elle déplore au passage qu'il y ait trop peu de «ressources pharmaciens» allouées dans les GMF. «On a décidé de rentrer les pharmaciens dans les GMF, mais il n'y en a pas assez, et ils ne font pas de soutien à domicile, ils ne font pas le travail que fait Annie Roberge en CLSC alors que c'est quelque chose qui gagnerait à être développé partout au Québec», fait valoir Mme Vaillant.  

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