Les optométristes québécois avalés par les grandes chaînes

«On nous perçoit comme des gens qui font... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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«On nous perçoit comme des gens qui font plein d'argent», alors que la réalité est beaucoup plus complexe, souligne la Dre Lucie Laurin, une optométriste de Québec.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) Intégration verticale oblige, les optométristes québécois sont nombreux à déclarer forfait, alors qu'environ un bureau par semaine passe entre les mains d'une grande chaîne.

Au cours de la dernière année, une cinquantaine de transactions auraient été effectuées, selon les observations de la Dre Lucie Laurin. «On est de plus en plus inquiet pour notre industrie», confie en entrevue au Soleil l'optométriste de Québec, qui n'a pas hésité à s'exprimer à visage découvert, même si elle est consciente que «les optométristes n'ont pas bonne presse». «On nous perçoit comme des gens qui font plein d'argent», alors que la réalité est beaucoup plus complexe, souligne la Dre Laurin.

Toutes les semaines depuis un an, les optométristes assistent impuissants au phénomène d'intégration verticale qui a cours dans le milieu de l'optométrie. «Ils vendent leurs petits bureaux à des entreprises financées par des multinationales ou des fonds de pension», explique l'optométriste, ajoutant que pour ces compagnies, tout est centré sur la vente de produits.

Alternative indépendante

«Les examens de la vue ont toujours été financés par la vente de produits [...]. Or les consommateurs demandent de plus en plus leur ordonnance pour aller acheter sur Internet. Résultat : on ne vend plus assez de produits pour financer la bonne pratique. Les optométristes ne sont plus capables et finissent par vendre leur bureau à des chaînes qui leur sautent dessus», expose celle qui vient tout juste d'ouvrir avec deux confrères sa propre bannière, Eye Am Soins oculaires, pour, dit-elle, offrir aux consommateurs une alternative indépendante. 

Les appareils et la technologie servant à détecter le glaucome aussi tôt que cinq ans d'avance ou à analyser le champ visuel, la rétine, la courbe de la cornée et les glandes responsables de la sécheresse oculaire, par exemple, coûtent cher, insiste l'optométriste, rappelant que les sommes remboursées par la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) sont «dérisoires». Pour un examen de la vue, le régime public paie 33 $, alors qu'il en coûte 80 $ en moyenne, selon la Dre Laurin, qui rappelle que les optométristes ne peuvent pas facturer de frais accessoires. 

D'où le profilage de clientèle pratiqué de plus en plus pour assurer la rentabilité des bureaux, ajoute-t-elle. «C'est sûr que les personnes âgées exigent plus de temps, elles ont plus de maladies oculaires, et c'est triste parce qu'on assiste vraiment à du profilage» de patients moins payants, se désole la Dre Laurin. Du moment où les optométristes ne sont plus capables de se financer par la vente de produits, ils vendent à des chaînes qui, elles, se soucient bien peu de prévention, de détection et de soins de la vue. «Elles n'ont pas l'équipement qu'on a. Ce sont des marchands de lunettes qui vivent de la vente de lunettes», dit-elle. 

La Dre Laurin convient par ailleurs que oui, les produits coûtent plus cher dans les bureaux d'optométristes que sur Internet, «mais nous, il y a les taxes à payer, les salaires, les inventaires, le loyer, le service avant et après vente [comme l'ajustement], ce qui peut expliquer la différence de 200 $ entre une paire de lunettes vendue chez nous et celle vendue sur Internet, par exemple». 

La résistance s'organise

Pour contrer la «fuite des capitaux» vers les manufacturiers et les groupes financiers internationaux, la résistance canadienne commence à s'organiser, explique la Dre Laurin. Basé en Alberta, le groupe FYidoctors, par exemple, s'est donné comme mission de «sauver l'industrie». 

Sur son site Internet, le groupe explique qu'il a été fondé par des optométristes canadiens «qui croient à un engagement de qualité à l'égard de leurs patients». «Nous sommes partis du principe simple que les patients devraient passer avant les produits et que les soins de la vue devraient être notre principale préoccupation», écrit l'entreprise, à laquelle peuvent adhérer les optométristes pour «réussir dans ce domaine de plus en plus complexe et concurrentiel». 

La formule intéresse la Dre Laurin, qui a elle-même fondé Brio Optique, un groupe auquel appartient son bureau de Lebourgneuf. «On discute avec le groupe canadien pour voir comment on pourrait s'étendre au Canada et au Québec», précise l'optométriste.

La ministre «interpellée»

La ministre Stéphanie Vallée... (Archives La Presse Canadienne, Jacques Boissinot) - image 3.0

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La ministre Stéphanie Vallée

Archives La Presse Canadienne, Jacques Boissinot

La ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, s'est dite «interpellée» par la problématique du profilage de clientèle pratiqué dans des bureaux d'optométristes. 

«Ça m'interpelle cette question du pouvoir d'intervention [des ordres professionnels] lorsque les compagnies au sein desquelles oeuvrent les optométristes ont des pratiques un peu douteuses», a commenté la ministre Vallée en mêlée de presse, mercredi matin. 

En entrevue au Soleil et en commission parlementaire sur le projet de loi 92, la semaine dernière, le président de l'Ordre des optométristes du Québec, le Dr Langis Michaud, a réclamé plus d'outils pour agir contre les groupes commerciaux qui sont derrière les bureaux d'optométristes et qui poussent ceux-ci à faire du profilage de patients pour assurer la rentabilité de leur chaîne. 

«Il y a un chantier en cours actuellement pour voir comment on peut mieux encadrer au sein du Code des professions les pratiques non seulement des professionnels, mais aussi des compagnies sous lesquelles travaillent ces professionnels», a rappelé la ministre Vallée, faisant référence au projet de loi 98 déposé la semaine dernière. 

Adaptation nécessaire

La ministre de la Justice s'est dite consciente que le problème ne concernait pas seulement les ingénieurs et les pharmaciens, mais aussi d'autres professionnels comme les optométristes. «Ça fait partie de notre objectif de s'attaquer à cette problématique-là», a-t-elle assuré, tout en rappelant que le Code de profession avait déjà 40 ans et qu'il fallait l'adapter à l'environnement d'aujourd'hui.  Avec Jean-Marc Salvet

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